Glasnost !
Bastien
Périgueux, 18 mars 1995. Loreleï et Bastien, 18 ans. Vivian, 21 ans.
La nuit noire est seulement percée par le faible halo des réverbères qui ponctue le pont des Espions. Les rues sont désertes. Tout le monde sait qu’il ne faut pas traîner ici, à cette heure-là. Pas envie de se retrouver entre deux feux.
Vous me direz : et toi, Bastien, qu’est-ce que tu fous là, côté Ouest de ce foutu pont de Glienicke ? Vous savez bien pourquoi. Je suis trop gentil. C’est toujours moi qu’on envoie sur ces missions de merde.
Je remonte mon trench marron, mais le vent froid s’engouffre tout de même dans mon cou. De mon autre main, je retiens mon borsalino. À l’autre bout du pont, j’aperçois la voiture qui s’arrête. Deux personnes en sortent, comme prévu. La silhouette de l’homme, grande et carrée, reste en arrière. Ils suivent le plan. Bien. L’otage approche, serrant le sac contre sa poitrine. Ma bouche devient sèche. Tout sera-t-il enfin résolu après cet échange ? Les informations contenues dans ce sac sont essentielles pour notre avenir. Une ombre mince avance sur le pont. Je l’aperçois par intermittence, quand elle passe sous la lumière des réverbères. Le vent rabat sa jupe contre ses cuisses. Quelle idée d'en mettre une par un temps pareil ! Encore une lubie du preneur d’otage. À l’Est, ils ont des mœurs différentes. J’en ai entendu parler.
L’otage est enfin de l’autre côté du pont. Sauvée. Elle n’a plus que quelques pas à faire pour me rejoindre. Elle me tend le sac.
- Tiens, j’ai fait ma partie de l’exposé. Je te rends tes BD aussi. J’ai beaucoup aimé « Jonas Fink ». J’espère qu’ils ne mettront pas dix ans pour sortir la suite !
Son sourire est timide, mais je m’y accroche. On m’a désigné pour cette mission. Je ne dois pas faillir.
- Tu rentres ? J’ai acheté un nouveau jeu : Manhattan.
Elle hésite. Jette un regard derrière elle. L’homme n’a pas bougé. J’espérais qu’il n’était là que pour l’échange sur le pont. Il n’a pas des haltères à soulever ? L’agacement commence à me gagner. Je suis nerveux. Elle prépare sa fuite. Mais pas du bon côté du pont.
- Désolée. Une autre fois.
Elle fait demi-tour. Je reste comme un con, le sac dans les mains. En fermant la porte d’entrée de chez moi, je me dis qu’être un objet de désir, c’est surfait.
Ça fait un moment que je l’ai perdue, mais là, je réalise que c’est définitif. J’y ai cru pourtant. Vivian à Bordeaux à la fac, qui ne revient même pas tous les week-ends : Loreleï devait pouvoir respirer. Ça m’aurait fait plaisir qu’elle fasse quelques soirées sans lui. Et qu’elle reste au club théâtre.
On a fait les premiers cours ensemble. C’était trop bien ! Elle avait le sourire, ce truc qui… ce truc quoi. C’est normal, après la mort de son père, elle était déprimée. Mais maintenant, il n’y a pas que ça. Vivian est toujours derrière elle. La tristesse de Loreleï a fini par diminuer, mais pas cette ombre.
Limite il me fait peur. Il a jamais été menaçant, non, non ! Je sais pas, c’est son regard. Comme quand tu croises des flics : t’as rien fait de mal, mais tu te sens coupable quand même. Tu te dis qu’il doit bien y avoir un truc que t’as oublié, mais que, eux, vont trouver. Alors lui, il guelerait : « Il a baisé ma meuf ! L’amitié hommes-femmes, ça n’existe pas ! »
Alors, déjà, je tiens à rétablir les faits. On n’a pas « baisé ». On a fait beaucoup de choses, et « baiser » n’en fait pas partie. Comment on appelle « se mettre peau contre peau, sous une couette tiède quand le temps est gris et froid » ? Quel est le mot pour « caresser sa meilleure amie » ? Je sais pas. Mais « baiser » ? Clairement, non.
Il pense quoi ? Qu’elle me saute dessus dès qu’il a le dos tourné ?
Pfff, si seulement.
Ça fait un moment que c’est fini entre nous. Pas les rires. Mais les murmures chauds et les lèvres qui glissent. Je plaide coupable. Je bavais sur Caro. Loreleï m’a sorti :
- Sois t’es avec moi, complètement. Sois tu vas enfin la voir et tenter ta chance !
J'ai protesté mollement :
- Mais non, je t’aime.
Le mec courageux. Bien sûr qu’elle avait raison. ! Je fantasmais sur Caro depuis un an. Mais j’ai préféré rester dans les bras rassurants de Loreleï, tout en imaginant d’autres… choses.
Elle m’a fait la gueule pendant un mois.
Maintenant, je veux juste profiter de ma meilleure amie ! Et pourquoi elle veut arrêter le théâtre ? Parce qu’elle n’aime pas ? Non. Parce qu’elle a mieux à faire ? Non. Elle a quand même un peu de temps entre le lycée et la piscine pour son vieux pote ? Ben non. Quand je lui ai demandé des explications, elle a évité de répondre franchement. Pas la peine de me prendre pour un con : c’est Vivian. Qui lui dit de ne pas mettre de jupe ou de décolleté quand il n’est pas présent. Par contre, quand on se gèle les miches, okay, pas de problème. Il se prend pour un chauffage portatif ?
Et je l’ai comment mon rayon de soleil, moi ? Ça me manque de me moquer de Loreleï qui met un body en dentelle sous un pull et qui pense qu’on ne remarque rien. Ou qui me demande de regarder ses fesses pour savoir si son collant est filé. Je fais une très chouette meilleure copine.
Il nous reste les cours d’allemand. On rigole tellement que la prof nous a déplacés : on a dû dégager du premier rang vers le fond pour qu’elle nous voie mieux ! Scandale !
J’imagine que Loreleï ne raconte pas ce genre de truc à Vivian. C’est quoi la prochaine étape ?

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