Le dernier été
Juillet-septembre 1995. Loreleï, 18 ans. Vivian, 21 ans.
Le Bac obtenu et fêté dignement — Sophie avait demandé que les photos de la soirée soient brûlées, Vivian et Loreleï se préparaient pour une longue séparation. Lui, allait travailler deux mois comme animateur sportif au centre UCPA de Bombannes, à Carcans, où il avait ses habitudes depuis deux ans. Loreleï lui avait fait la morale quant à l’abus d’alcool, ainsi que sur les distances de sécurité à maintenir avec toutes ses groupies. Vivian avait ri et rappelé qu’il était l’homme d’une seule femme.
Quant à elle, Loreleï passerait son dernier été avant la fac comme guide touristique à Fribourg. Entre ses compétences en langues et les relations de sa famille, elle avait déniché facilement un poste. Loreleï et sa mère passeraient une semaine ensemble avec la meute Wolf, avant de rendre visite à grand-mère Katell. Elles s’envoleraient ensuite pour un périple dans les pays scandinaves. Ingrid réservait une surprise à sa fille : des séances de plongée sur la côte norvégienne. Peut-être croiserait-elle de véritables selkies ?
Vivian s’était inquiété avant leur départ. Entre les ex et la forte concentration de grands blonds sentant bon la forêt, Loreleï aurait la tête qui tourne. Elle était trop… trop sensuelle, trop fofolle parfois. Dans sa bouche, ce mot était à la fois un constat et une crainte. Une source d’amusement également — mais uniquement s’il était là. Et il devait bien être honnête — même s’il ne le dirait jamais : il était tenté parfois. Quand Pauline avait collé ses seins contre lui, il avait bandé. Et culpabilisé. Beaucoup. Il savait que Loreleï aurait plaisanté, trouvé ça normal. Comment lutter contre ses pensées qui bouillonnaient ? Est-ce qu’il désirait vraiment une autre qu’elle ? Il ne voulait pas savoir. Mais si lui ressentait ces envies… alors, Loreleï également. Ce raisonnement le rendait fou.
Elle avait beau lui dire qu’elle l’aimait, qu’il était son ancre, son tout… Il doutait. Et le doute devenait douleur quand elle était loin.
Ils échangèrent quelques lettres, des déclarations d’amour pour toujours au dos de cartes postales. Septembre les trouva bronzés et heureux.
Avec quelques souvenirs qu’ils garderaient pour eux.
Avant la rentrée universitaire, ils partirent deux semaines randonner dans les Pyrénées.
De retour à Bordeaux, les sacs défaits, les pellicules restèrent un moment oubliées.
Assise à la table de la cuisine de son appartement bordelais, Loreleï rêvassait. Ses pensées passaient de la logistique (parvenir à se voir malgré leurs emplois du temps chargés), à la contemplation de la lumière automnale filtrant par la fenêtre. Son appartement n’était pas encore complètement aménagé, mais elle s’y sentait bien. Propriétaire à 18 ans : elle n’en revenait pas. En s’étirant comme un chat bienheureux, elle saisit l’enveloppe des photos prises dans les Pyrénées et le sachet de souvenirs qu’elle voulait trier.
Sur la table de la cuisine, façonnée par les mains de son père, elle disposa les photos, un album, ainsi qu’une jolie boîte en métal pour les souvenirs qu’elle voulait garder.
La carte IGN portait la trace des recherches de Vivian.
Circuit passant par les cirques (Gavarnie, Estaubé, Troumouse) et repérages des dénivelés et des crêtes, afin de ménager les chevilles de Loreleï autant que son vertige. En regardant les courbes de niveau de la carte, Loreleï ressentit à nouveau l’appel du vide. Celui qui aspire et déforme tout. Dans ces moments-là, il n’y avait plus que la voix de Vivian pour la tenir debout.
- Regarde-moi. Touche la paroi à gauche. Respire et avance. Tu ne risques rien.
Vivian s’était également mué en coach sportif : hydratation contrôlée pur limiter les tendinites et repas végétariens pour tester les effets sur ses propres performances. Loreleï était ravie.
- Je savais que tu finirais par être tenté ! Entre Carl Lewis, Surya Bonaly et Martina Navratilova, c’est évident que le végétarisme et même le végétalisme ne nuisent pas aux performances !
- C’est pas encore vraiment prouvé. Les seules études qui existent sont en anglais, je galère pour comprendre. Mon prof de physio n’est pas convaincu. Il dit que les protéines végétales sont de moins bonne qualité et que ça nuit à l’explosivité.
- Je suis plus endurante qu’explosive, je peux pas t’éclairer sur ce point. Mais bon… Carl Lewis, quoi !
- T’as pas à me convaincre. Rien de tel que la réalité du terrain. J’ai préparé un programme nutritionnel aux p’tits oignons ! J’ai trouvé un fournisseur à Toulouse pour des repas lyophilisés et j’ai même cuisiné !
Il sortit des barres de céréales de son sac à dos, alors qu’ils prenaient leur petit-déjeuner sur un grand rocher plat, admirant la vue depuis le barrage des Gloriettes. Vivian donna sa recette, rayonnant de fierté.
- Flocons d’avoine, fruits secs (j’ai mis beaucoup d’abricots, je sais que t’aimes), noisettes torréfiées avec amour (j’ai dû me battre avec le dico, mais j’ai gagné), beurre de cacahuètes, miel… Fais gaffe d’ailleurs, ça colle.
- Mais tu as fait tout ça quand ?
- Je suis un homme plein de mystères. — Il lui lança un clin d’œil — Alors, verdict ?
- Humpf !
Les dents collées, Loreleï ne pouvait pas répondre. Mais son regard amoureux valait tous les bouts de bois du monde.
En rangeant la carte dans la boîte de souvenirs, les doigts de Loreleï s’attardèrent sur les annotations de Vivian. « Petits pieds de sirène = mini 2L d’eau ! »
Elle glissait maintenant les photos dans les pochettes de l’album.
Le plateau de Saugué, sec, mais avec une perspective unique sur le cirque de Gavarnie. Les casquettes trempées dans un ruisseau. Des caresses volées dans un bosquet.
Le cirque de Troumouse : Loreleï était restée bloquée devant un pont de bois ridicule.
- Il n’y a pas de rambarde !
- Y’a même pas 2 mètres de vide ! Regarde devant toi et cours !
Bellevue, verdoyant, au pied du cirque de Gavarnie. Des chevaux paissaient. Le soleil miroitait dans les cours d’eau qui traversaient le plateau. Les pieds de Vivian et Loreleï immortalisés en premier plan, l’herbe piquée de fleurs en fond.
Assise sur la chaise dure de la cuisine, elle se souvenait de son abandon contre le torse de Vivian, son cœur battant contre son dos. Lent, puissant. Alors que le sien battait toujours follement.
Un bassin d’eau bleu glacier, gelée, avant la corniche des Espugues. Vivian tout sourire, plongé jusqu’aux mollets, ses cheveux châtains brillants dans un rayon de soleil.
Photo d’un groupe de randonneurs, avec qui ils avaient marché une partie de la journée. Loreleï avait pris discrètement Audrey de dos.
- Ça te fera un souvenir !
- De quoi ? On a à peine parlé !
Loreleï s’était moquée gentiment :
- Je t’ai grillé en train de lui mater le cul !
- Elle était devant moi ! Je regardais le sentier !
- T’as pas à t’excuser. Elle avait un joli cul, c’est normal. J’ai pris cette photo pour te rappeler que regarder, c’est pas grave. On a tous des idées… C’est normal.
- T’es chiante.
- Je t’aime aussi.
Cela n’avait pas empêché Vivian de faire la tronche, parce que Loreleï avait passé une partie du sentier à discuter avec Fred.
Une photo de leur gîte, à Cauterets. Loreleï en train de dormir sur le canapé, après une journée de marche. Elle n’oubliait pas leur discussion, la nuit précédant la photo. Loreleï avait commencé à caresser Vivian, le souffle de plus en plus court. Il l’avait stoppée.
- Je suis crevé. Demain on se lève à 6 h.
- Okay. C’est pas grave.
Elle s’était blottie contre lui et avait poursuivi.
- Tu vois… je ne crie pas « Tu m’aimes plus ! » dès que t’as pas envie.
Elle l’avait senti se tendre, mais avait persévéré. Cela faisait des mois qu’elle en parlait et rien ne changeait.
- On n’a pas forcément envie en même temps. Ça dit rien de notre amour. Mais… Ce qui m’emmerde vraiment, c’est que tu as changé.
- Quoi, encore !, souffla-t-il, énervé.
- La pénétration qui dure des plombes. J’ai l’impression que tu n’as plus de plaisir, que je ne te fais plus jouir.
- C’est pas ça… Je veux que ça dure assez pour que tu aies un orgasme.
- C’est pas très efficace, ça fait juste mal. J’ai du plaisir… beaucoup — elle l’embrassa sur la tempe — L’orgasme, c’est pas mon objectif ultime. Quand tu as joui, j’ai encore mon plaisir qui vibre. Ça fait comme des vagues qui diminuent lentement.
- Moi… quand c’est fini, c’est fini.
- C’est triste. Mais du coup… tu te prives de ton plaisir, et tu gâches le mien. Lâche-toi ! Comme avant !
Il n’avait rien dit, serrant Loreleï plus fort contre lui.
Il restait encore trois objets à ranger dans la boîte de souvenir : un sachet — vide — de repas lyophilisé (chili végétarien, son préféré), le ticket des thermes et le bracelet de la boîte de nuit d’Argelès-Gazost. Thomas les avait rejoints pour les deux derniers jours. Ils avaient passé une journée au spa. Loreleï s’était indignée.
- Tu vas mijoter et te faire masser, alors que t’as rien foutu !
Il lui avait servi son insupportable sourire de boys band.
- Tu m’as manqué Lolo !
- Appelle-moi encore comme ça et je te noierai !
Vivian avait protesté :
- Arrêtez de vous chamailler et n’oubliez pas vos serviettes, les enfants !
Loreleï rangea le ticket d’entrée. Elle tenait maintenant le bracelet dans le creux de sa main, un peu tremblante. Hésitant entre le garder et le jeter. En boîte, l’ambiance avait changé. L’atmosphère des soirées télé à trois les avait suivis jusqu’ici. Elle ferma les yeux. Se souvint. Les lèvres de Thomas dans son cou. Les mains de Vivian sur ses hanches. Avaient-ils fait une erreur ?

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