Chapitre 0 – Colonisée

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Paris, octobre 1997. Loreleï, 20 ans.

J’ai laissé les volets ouverts. Je veux que tout soit différent. La lumière. Le moment. J’ai mis des draps propres. Doux, frais.

Allongée, je pense...

Je ne sais pas ce que font les autres. Encore moins comment. On n’en parle pas vraiment. Sarah ne l’avait jamais fait. Je lui ai montré. Dans la plupart des bouquins, les gens ont l’air de découvrir la masturbation à l’adolescence. Moi, je me souviens pas. Je dois pas être normale. Je crois que je l’ai toujours fait. Pour m’endormir, pour me faire plaisir.

Ado, c’est vrai que ça a un peu augmenté… niveau qualité. Je ricane bêtement en y repensant. Je devais avoir… douze ans. J’ai eu comme une envie soudaine. Impossible à retenir. J’étais dans le jardin. J’ai couru dans ma chambre. Ça a été beaucoup plus fort. Je faisais toujours de la même manière : allongée sur le ventre, pour avoir le poids du matelas contre moi, un doigt dans ma bouche, un qui me caressait plus bas. Je dis « plus bas », car je n’avais pas les mots.

Je connaissais juste « masturbation ». Au collège, je faisais semblant de comprendre les blagues. Se branler : les garçons ne parlaient QUE de ça. Mais est-ce que les autres filles faisaient comme moi ? Pendant une classe verte, en 4e, une fille a fait une blague. Genre : « C’est pas pratique d’être dans un dortoir. Va falloir être discrètes, les filles ! » Okay, je ne suis pas la seule. Je n’ai rien fait dans le dortoir : trop gênant. Mais ça m’a manqué.

Douze ans, c’est un âge terrible. J’ai fait des dessins pornos. J’avais des images dans la tête. Plein. Des hommes, des femmes, des corps dans tous les sens. Dans mes sensations, mon corps ramenait un vieux truc. Le tas d'enfants au fond de la cour, en CP. Chaud, doux, frétillant. Aucune idée de ce qu'on y faisait. J’avais mis mes dessins dans la table de chevet. Je les regardais avant de me caresser. Je les ai jetés au bout de quelques jours. J’avais peur que mes parents tombent dessus.

Avec Sarah, on a pris des BD érotiques à la bibliothèque. Enfin… porno, plutôt. Manara, « Le Déclic ». C’était… intéressant. Mais violent. Les femmes étaient belles. Les hommes, moches.

Encore des images pour ma tête. Et puis il y a eu lui. Évidemment. Il a donné les mots : clitoris, vagin. Vagin, je connaissais. Mais je ne situais pas. J’y avais jamais mis les doigts. Tout a changé à ce moment-là. Je me suis caressé les seins en même temps. J’ai testé les doigts. Bof. L’orgasme – mot nouveau également – était plus rapide avec le clito. J’ai arrêté de m’aplatir contre le matelas. Je me suis caressée différemment. En conscience.

Et elle… Si je pense trop fort à elle, ça va se voir. Mais ses cheveux roux reviennent systématiquement. Les images alternent, malgré moi : pectoraux de Vivian, sa langue qui se plie quand il prend son pied, ses abdos que je lèche, son putain de cul qui bouge entre mes mains, puis un halo, des boucles rousses, un sein blanc…

Ils sont toujours là. À Paris. Tout est nouveau ici : mon appart, aménagé avec ma mère, Bastien et Nadia. Maman a tout géré : vente de l’appart de Bordeaux, achat de celui-ci. Trente mètres carrés dans le 17e. Pas loin de la ligne 13 pour aller à la fac de Saint-Denis. J'y suis tellement bien ! Quand je dis « études sous l’angle du genre », on comprend de quoi je parle. J’ai fait des rencontres sympas. Pas encore d'amis. Je donne des cours particuliers. Ça paie mieux que caissière, j’ai fait les calculs. Je suis déjà dans un collectif antispé.

J’ai tout fait. Tout.

Mais eux, ils sont venus dans mes valises. Direct dans les draps. Quand j’éteins la lumière, ils glissent sur mes doigts.

Les boucles de Sarah, ça va… De toute manière, j’y pense sans vraiment y penser. Un peu comme regarder un truc de biais et prétendre ne pas le voir. Entre les volets fermés, c’est le seul endroit où on existe, elle et moi. Juste là :

(                                                      )


Mais lui, putain. Il est partout ! Sur mon corps, dans ma tête, dans ma manière de me toucher, dans l’intensité de mes orgasmes. Avant, c’était toujours pareil.

Il me lâche pas. Penser à lui me fait jouir. Et mal.

Alors ce matin, je vais tester un nouveau truc. Me masturber les yeux ouverts. Sans fantasme. Parce qu’avant, j’ai essayé avec : Dolph Lundgren (j’ai des goûts de merde. Brad Pitt ? Zéro excitation !), Xena la guerrière (putain, mais c’est quoi mon problème !!! Je kiffe les bourrins ? Même brune ?), le bibliothécaire, mon binôme Simon… À chaque fois. À. Chaque. Putain. De. Fois. Je reviens sur Vivian par flash.

Donc là : méthode radicale. Je regarde le plafond. Je me concentre juste sur mes sensations. Et le plafond. Mes doigts sur mon sein. J’aime bien pincer un peu. C’est quand même moins bien toute seule. Non, plafond. Plafond. Merde, il y a une fissure. Allez, on va pas tourner autour du clito. Zou ! Si je me doigtais pour changer ? Bonne idée, mademoiselle Loreleï, je vous en prie. Mais arrête de penser, merde ! Tiens, je pense que je suis en train de penser. Putain, je vais devenir folle. On va me retrouver morte. La main dans la culotte, le regard fixé sur ce putain de plafond !

J’arrête. Je vais me doucher. Le carrelage de la salle de bain sera peut-être plus coopératif.

Putain. C’est pas gagné.

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