L’effet Koulechov [V2]
Paris, 2000. Loreleï, 23 ans.
Guedelon_78 lui parla du chantier du château de Guédelon. Une reconstitution historique qui attirait tous les férus d’archéologie expérimentale.
Libertad_1791 : « En licence, la prof de médiévale a essayé de nous attirer sur son chantier de fouilles. »
Guedelon_78 : « Tu as été déterrer des bouts de vaisselle ? »
Libertad_1791 : « Niemals ! Elle nous a également prévenus qu’en cas de boutons suspects, on serait rapatrié dans un hôpital marseillais spécialisé en maladies cheloues. »
Guedelon_78 : « ? »
Libertad_1791 : « Tu ne fouilles pas des latrines médiévales sans risque ! Tu manies tranquillement la truelle, et le lendemain, paf ! La peste bubonique ! Donc, non merci. »
Guedelon_78 : « J’imagine que Gladiator… »
Libertad_1791 : « Ne me parle pas de ça !!! Si on imagine que ça se passe dans un univers parallèle, okay. Tu as aimé ? »
Guedelon_78 : « La musique, surtout. Tu connais Lisa Gerrard ? »
Libertad_1791 : « Non »
Guedelon_78 : « La BO de Gladiator, c’est elle. Elle était dans le groupe Dead Can Dance. Je les ai vus à Miami. C’était… chamanique. »
Libertad_1791 : « Tu donnes envie ! Ça paie bien, monteur ! »
Guedelon_78 : « Pas vraiment… j’ai triché ! »
Libertad_1791 : « Raconte ! »
Guedelon_78 : « C’était un concours radio. J’ai appelé et perdu : mauvaise réponse à une question. Ma meilleure amie a rappelé dans la foulée. On a gagné. »
Libertad_1791 : « Malin ! »
Guedelon_78 : « J’ai pris de bons clichés. Je te les montrerai si tu veux. »
Libertad_1791 : « Malin again ! »
***
Ils se donnèrent rendez-vous sur le pont Saint-Michel, entre la fontaine et l’île de la Cité, un samedi après-midi. La lumière de fin d’été était magnifique. Accoudée au parapet, elle suivait l'agitation paresseuse de la Seine. Quand Olivier arriva, son cœur s’emballa. Ses yeux bleus, sa bouche rose, sa démarche : tout était mieux que sur les photos. Son regard, un peu hésitant, derrière ses lunettes, quand il l'aborda : « Loreleï ? » Elle acquiesça, ils reprirent leur conversation débutée sur le site de rencontres. Ils marchèrent dans Paris jusqu'à la fin de l’après-midi. Tout était naturel. Ils programmèrent déjà une rétrospective du Parrain.
Olivier : « La scène du baptême est mythique ! William Reynolds a fait un montage en utilisant l’effet Koulechov. Tu verras, c’est l’alternance entre les scènes dans l'église et les meurtres qui fait naître le nouveau godfather ! »
Quand ils virent le film, dans une salle d’art et d’essai, elle lui donna raison. Et pleura lorsque Vito Corleone mourut au milieu des plans de tomates. La nuit se fit discrète quand ils évoquèrent leur enfance. Lui, enfant solitaire : « Mes parents étaient déjà vieux à ma naissance. J’avais un jumeau. Il est mort. » Elle lui parla de l’Allemagne, de Vivian. Elle éluda la mort de son père, mais il comprit le silence. Le sommeil les cueillit. Le matin les trouva endormis paisiblement.
« Je n’ai jamais aussi bien dormi de ma vie ! », s’étonna Olivier.
Ce fut le début d’une longue série de nuits et de siestes. Après l’amour, ils restaient nus l’un contre l’autre. Même en hiver. Les séparations devenaient douloureuses. Il rendit les clés de sa sous-location « avec fenêtre sur poubelles. Je dois sortir de l’immeuble pour savoir quel temps il fait. » Elle fit de la place pour ses livres, CD et collection de VHS et DVD. Une partie dut rester à la cave.
Loreleï rencontra les amis d'Olivier. Une bande fidèle depuis le lycée. Nadine, confidente et premier amour d'Olivier, avait surnommé la nouvelle venue « le petit vampire ». Souvenir d'un suçon laissé lors de leur rencontre. C'était alors encore tout neuf entre eux, il aurait voulu être discret. Mais en vacances pour une semaine avec ses amis, il avait fini par lâcher le morceau. Toute la bande avait adopté le petit vampire, de sept ans leur cadette.
À Nadia, Loreleï confia que ce qu’elle préférait chez Olivier, c’était sa technique. Il lui avait fait découvrir le point G. Le lit inondé, son incrédulité à elle et le sourire modeste de son amant. « Tu es une femme fontaine. » Elle avait dû acheter une alèse. Sans compter qu'il la faisait jouir à chaque pénétration. À. Chaque. Pénétration. À une collègue, elle affirma que ce qu'elle préférait chez lui, c'était de pouvoir suivre ses recommandations littéraires les yeux fermés. Il lui tendait un livre : « Tu vas adorer ! » Et il avait raison. À. Chaque. Fois.
Quand elle parla à Olivier de ses recherches sur les sites libertins, il se confia : les sommes claquées en minitel rose, les partouzes, les soirées SM, l'essai avec un ami quand il était ado (« jouer de la flûte, oui, mais le cul, non ! C'était trop douloureux »)… Loreleï était fascinée. Elle lui montra les profils des couples avec lesquels elle était en contact. Il n’accrocha pas, et lui proposa qu’ils se créent un profil en tant que couple. Elle lui parla de Julien, avec qui elle aimait échanger sur le site libertin. Il était partant pour un plan à trois. Olivier fut catégorique : « Je préfère un couple. » Elle fut déçue. Julien également. Mais ils continuèrent à échanger.
Elle trouva leur pseudo, Bell@ciao, puis laissa Olivier gérer les sélections de couples et leur planning de rencontres. À côté de son métier de monteur, il faisait de la photo. Loreleï était aussi bien muse que modèle ou encore directrice artistique. Leurs clichés plaisaient beaucoup. Les classiques comme les autres. Pour les mises en scène, Loreleï ne manquait pas de lingerie. Elle avait un sac entier de bas et collants de toute sortes : résilles, couture, motifs floraux, petits cœurs, couleurs flashy... Olivier ne se lassait pas de faire du shopping avec elle. Au cours de sa quête d'un corset (« Je veux un vrai corset, pas un truc SM cheap ! »), ils rencontrèrent : la petite fille de l'inventrice du soutien-gorge, une jeune femme sortie tout droit d'un roman de Balzac et une corsetière passionnée. Dans la cabine d'essayage, Loreleï enfila son premier corset fait-main, tout en satin noir.
- Je ne serre pas trop fort ?
- C'est fait pour : serrez, n'ayez pas peur ! Je sais respirer haut, je fais du yoga !
- Voilà une femme selon mon cœur !
Et elle serra, puis lui montra la technique pour lacer son corset soi-même. Ils parlèrent photo, elle leur proposa de faire des shooting de ses corsets. « Un corset offert, avec plaisir. » Loreleï accepta en tapant dans ses mains.
Ils rencontrèrent plusieurs couples. Comme Betsy et Charles, que Loreleï avait adorés, pour le côté gros ours tranquille de Charles et l’exubérance de la petite Betsy, qui était Texane. Le couple avait la quarantaine, mais la jeune femme avait tout de suite accroché. Elle pleura de rire quand Betsy lui parla de sa serviette rouge pour les règles. « J’ai la même ! » Mais Olivier ne voulut pas donner suite.
Les premiers temps, ils faisaient l'amour tous les matins. Ils avaient fait les tests, abandonné les capotes la majorité du temps. Loreleï avait même fini par reprendre la pilule. Chaque mois, elle sortait la petite serviette rouge élimée. Les saisons passèrent, le rythme de leurs ébats ralentit. Loreleï s'en étonna, puis s'y habitua.
Le soir, elle s’endormait désormais seule. Lui restait dans le salon. Les heures défilaient devant l’écran de l’ordi. Quand elle avait fini par lui demander si elle ne lui plaisait plus, il avait répondu qu’elle n’avait qu’à baiser ailleurs. Elle avait pleuré, et dans la lumière de la chambre, la couleur de ses yeux était devenue incroyable. Il avait tenté : « C’est déplacé que je te prenne en photo ? » Elle avait presque ri.

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