Chapitre 0 : La cave
Paris, juin 2003. Loreleï, 26 ans.
Loreleï.
Je pensais avoir crié. Mais Paul n’a pas débarqué dans ma chambre. Ça devait donc faire partie de mon rêve. Mais je pleurais, vraiment. Je n’arrivais plus à m’arrêter. Et ça faisait du bien… J’avais eu tellement peur et mal à la fois. C’était comme un truc tout au fond de moi qui pétait pour de bon.
Paul a toqué doucement à ma porte.
« Loreleï, darf ich reinkommen ? »
Je lui ai répondu un « Ja » misérable, et quand il est entré, il a à peine hésité avant de venir dans le lit, me prendre contre lui. Il me caressait doucement les cheveux en me berçant :
« Weine, kleine Wölfin, weine, lass es los... »
« Pleure, petite louve, pleure, laisse ça partir… »
Je n’ai pas essayé de retenir mes larmes. J’ai tout laissé couler, sans vraiment quitter mon rêve. Mon cauchemar.
***
Dans la maison de grand-mère Katell, tout est tranquille, comme d’habitude. La poussière elle-même ne bouge pas. Le crochet si fin des napperons sur la table de la salle à manger forme des soleils blancs. Le balancier de l’horloge prend son élan sur la droite, figé juste avant de s'abattre.
Soudain, une petite cuillère en argent, une de celle avec les dessins de vague, tombe par terre et lance un fracas de fin du monde. Je me retrouve devant les marches qui mènent à la cave. Je ne savais même pas qu’il y en avait une. Tout est noir, mais j’y vois bien. Je descends. Je découvre quelqu’un en bas. Qui creuse. Je me rapproche. La terre de la cave est meuble, fraiche. Je me retourne vers la porte, tout en haut, bien trop haut. Elle est fermée. Je ne l’ai pas entendue claquer. J’avance vers l’homme, qui me tourne toujours le dos. Il est à deux mètres, mais il me faut une heure pour l’atteindre. J’arrive enfin près du trou. Je regarde au fond. Je ne vois rien que la terre, noire maintenant. Je lève les yeux vers l’homme. C’est mon père. Je lui demande : « Tu fais quoi, papa ? »
Ses orbites sont vides. Une scolopendre en sort. Quand il me répond, un papillon de nuit s’envole de sa bouche :
« Je cherche mon père. J’ai beau creuser, il n’est pas là. Tu l'as vu ? »
Je m'empare de sa pelle et je cours dans les escaliers. J'envoie un coup de pied dans la porte qui explose. J’entre à nouveau dans la salle à manger. Je casse tout avec la pelle. La vaisselle, les photos posées sur la desserte et celles accrochées aux murs.
Bong ! Bong ! Bong !
L’horloge a repris ses mouvements, mais ce n’est plus un balancier en métal. C’est une corde qui s’agite. Et je sais — dans mon rêve je le sais, même si éveillée je ne comprends toujours pas — je sais que c’est la corde, la corde du pendu.
Le hurlement dans mon rêve. Le mien. J’étais allongée, à terre, sous terre. J’étouffais, j’avais le cimetière dans la bouche. Je me suis redressée. J’ai ouvert les yeux sur la peinture mauve de ma chambre. Ma commode. La lampe à huile. Pas de terre dans ma bouche.
Je suis retombée dans mon lit. Ma poitrine secouée de sanglots. Mes larmes dans les bras de Paul. C’est dimanche. Demain je travaille. J’ai repris il y a un mois, et ça va. Ça va. J'avais rassuré Bastien. Je n’ai rien fait. Je ne suis pas si courageuse. Ou pas si folle. Mais Paul a débarqué chez moi la semaine dernière. Ma mère a affirmé qu’elle n’a rien demandé à mon cousin. Paul soutient que ça faisait longtemps qu’il n’avait pas vu Paris. Ni sa kleine Wölfin.
Les éléphantes pleurent leurs morts. Et les louves ?

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