Convergence
Hiver-printemps 2003/2004, Paris. Loreleï, 26-27 ans.
Paris n’avait plus de mystères pour Loreleï. Le cœur battant de son quotidien : la ligne 13, station Brochant, changement à La Fourche (le plus souvent, elle y allait directement à pied), arrêt Saint-Denis-Université. Réunions dans le squat du XXe pour l'organisation du FRAP (festival des résistances et des alternatives de Paris), concert à la Flèche d’Or, appartement d’Hugo dans le XVIe, déambulation dans le Marais, salles secrètes des Archives nationales, pique-nique au canal Saint-Martin, bouquineries à Saint-Michel… Elle était devenue Parisienne. Cette évidence la frappa la première fois qu'elle pesta contre les gens qui ne tenaient pas leur droite dans les couloirs du métro. Vite, vite, vite. Tout allait vite.
Ils étaient six pour préparer le blocage du salon de l’agriculture.
Il fallait : repérer les lieux, prévenir les militants, mettre à jour les contacts de presse, dénicher une échelle assez grande, trouver un passe-partout, acheter du tissu et confectionner des banderoles immenses afin d'être visibles du toit du salon, tester les systèmes pour s’enchainer aux portillons d’entrée, rassembler les masques et pancartes, répondre à Arte qui réalise un docu sur le mouvement.
Loreleï fut désignée d’office porte-parole. David et Séverine grimperont sur le toit. Nathalie sera l’interface avec la police. Antoine prendra des photos. Ne pas oublier ses papiers pour le contrôle d'identité et une éventuelle garde à vue. Penser à la soirée chez elle après l’action.
Thèse. Action. Colloque. Collages. TD comme prof. Manif. Réunion. Banderole. Thèse. Organisation. Cours.
Évanouissement dans le métro.
Séverine vint chez elle.
— Je te surveille, Loreleï. Je confisque tes pochoirs et tes bombes de peinture. Et tu es dispensée de table de presse jusqu’à nouvel ordre.
— Mais Nath…
— Nathalie est d’accord.
Loreleï remonta la couverture sur son menton et s’endormit rassurée.
Cours. Thèse. Métro. Thé.
Le printemps au jardin de Bagatelle.
— Faut qu’on fasse ça ensemble, Nathalie ! Des roses partout, ça sent tellement bon ! Même toi, tu deviendras une petite abeille saoule !
— Tu gères le pique-nique ?
— Houmous, tarte aux tomates, moelleux au chocolat. Avec nappe à carreaux.
Les yeux de Nathalie pétillaient.
— Sociale-traîtresse !
Loreleï lui souffla un baiser du bout des doigts.
— Moi aussi je t’aime.
Soleil. Roses. Thèse. Cours. Juste une petite manif, comme participante. Pas de copine dispo, alors elle comptait y aller seule. Depuis l’agression au siège du Mouvement Français pour le Planning Familial, elle était hors d’elle. Rien n’était acquis, il fallait tout défendre.
Elle se rendit donc près de Versailles, à l’hôpital du Chesnay. Une manif antiavortement y était annoncée, dans une période où les commandos anti-choix se multipliaient. Pour les contrer, les Verts, des antifas, des groupes féministes.
Consigne d’une organisatrice : « Surtout, après la manif, ne repartez pas seuls. Ils attendent dans les rues adjacentes avec des barres de fer. »
Les pro-vie ont la gâchette facile.
La tension monta entre les deux groupes. La police demanda aux contre-manifestants de reculer. Un bloc d’antifas — que des mecs en noir — poussa vers l’avant en scandant : « Ni dieu, ni maître, ni ordre moral ! »
Loreleï et d’autres femmes, excédées, répondirent : « Ni dieu, ni mec, ni ordre moral ! »
La police réitéra : « Reculez ! »
Loreleï était coincée entre les Verts et les Noirs.
Bombes lacrymo.
Yeux qui piquent. Fumée. Plus d’air.
L’air ! L’air !
La terre sous ses paumes écorchées. Poumons rétrécis. Bottes et boucliers des CRS qui se rapprochent. Boum, clac, boum, clac.
…
l’air
…
« Vous voyez pas qu’elle étouffe ? »
Une main tire sur sa veste en jean. La ligne de CRS s’ouvre, la contourne, puis se referme derrière elle. Derrière eux.
Loreleï est levée, poussée, portée. Allongée sur l’herbe.
L’air revient. La vision. Un sourire timide l’accueille :
— Ça va mieux ?
— Oui, merci. Tu m’as sauvé la vie !
— Je ne pense pas. Il n’allait pas te marcher dessus quand même !
Au tour de Loreleï de sourire :
— Tu ne manifestes pas souvent, toi. Tu es avec qui ?
— Les Verts. Non, je ne manifeste pas trop. Mais j’ai bien fait de venir ! — Il leva un poing, taquin — Je t’ai sauvé des bottes fascistes !
Il sortit une bouteille d’eau de son sac et la tendit à Loreleï :
— Sofiane, militant en période d’essai.
Elle but une longue gorgée avant de répondre. Observa sa peau bronzée, ses traits fins, ses cheveux bruns et légèrement bouclés.
— Loreleï, activiste en CDI. — Poing levé également – Vu qu’on est que deux, il vaut mieux attendre que les fafs soient partis ?
— C’est toi la spécialiste. Je vais à la gare de Versailles-Château après.
— Moi aussi. J’ai hâte de quitter le village des damnés. Ils sont flippants avec leurs chemises bordeaux et leurs serre-têtes bleu marine.
Ils évitèrent les petites rues jusqu’à la gare. Sur le chemin, puis dans le RER, Sofiane parla de son grand-père Abdelmalek et de sa grand-mère Rebecca : coup de foudre à la poste de Nevers. Elle parla de l’Allemagne et de la Bretagne. Elle évoqua son refus de manger des animaux, un jour, à 5 ans, devant l’étal du poissonnier. Il raconta son enfance en banlieue parisienne et ses vacances dans la Nièvre. La tuée du cochon. Les hurlements de détresse. Lui qui tournait la bassine de sang pour le boudin. Le rejet des saucisses, du jambon. Puis de tout le reste. Sofiane posa des questions sur la thèse de Loreleï. Elle s’intéressa à son métier d’ingénieur du son.
Station Saint-Michel. Loreleï proposa :
— Je t’invite ? Tu connais les falafels de Maoz ?
Sofiane accepta. Ils ne se quittèrent plus.

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