L'arbre à fourmis

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À 8 ans, je n’avais pas d’amis en classe, ou du moins je n’en avais plus. Je passais mes pauses avec des fourmis et des feutres. J’avais retenu à la télé qu’il était possible de guider des fourmis en traçant des traits avec un feutre. Banjo le singe expliquait le procédé scientifique, alors que je cherchais déjà des feutres à travers toute la maison. Je trouvais ça trop cool de contrôler des centaines de fourmis. En plus, j'adorais l’odeur des feutres, je les passais régulièrement sous mon nez pour les renifler. Ils avaient ce parfum puissamment envoûtant et addictif.

Un jour à l’école, j'ai énervé Tom. Il désirait ma carte Pokémon préférée, il est même allé jusqu’à proposer ses trois cartes les plus fortes contre la mienne. Mais je tenais à cette carte. Lorsque j’ai refusé son offre, il m'a traité de débile puis est parti. Depuis, les autres ont arrêté de me parler. Dans le couloir, les seules fois qu’ils m’adressaient la parole, c’étaitpour m’appeler le « débilos ». Je les ignorais, pour masquer la douleur.

Je n’aimais pas beaucoup les récréations non plus. Une fois sur deux, on venait m'embêter. Dans un coin de la cour, un buisson aux baies rouges était planté. Les baies cramoisies étaient du poil à gratter selon les dires de tout le monde. Je pouvais attester que ce n’était pas le cas. La semaine dernière, Tom et les autres ont glissé une poignée de ces baies écrasées sous mon t-shirt. À part des taches, aucune démangeaison. Par contre, elles exhalaient une forte odeur poivrée qui m’a rendu nauséeux le reste de la journée.

Une après-midi, assis sur la racine d’un grand arbre de la cour, j'observais les fourmis. Sur le tronc, leur réseau se déployait dans toutes les directions. Certaines sortaient d’une cavité creusant le tronc tandis que d’autres s'enfonçaient dedans. Au pied de l’arbre, sous une racine, j’ai déposé des noisettes récupérées chez moi. À l'aide d’un feutre, j’ai délimité une route sur le tronc afin de les guider jusqu’à leurs festins. Tout se passait bien jusqu’à ce qu’une fourmi profite d’une erreur dans mon tracé pour s’échapper ; la seconde suivante, les autres l’avaient suivie. Ce n’était pas ma première tentative, à chaque fois elles finissaient par s'éparpiller dans tous les sens.

— Pourquoi tu dessines sur l’arbre ?

Dans mon dos, une fille se tenait droite comme un piquet. Son regard alternait entre l’arbre et moi. C’était Pauline, elle avait rejoint l’école l’année dernière mais nous n’avions pratiquement jamais parlé. C’était étrange qu’elle vienne me parler maintenant. En tournant la tête de gauche à droite, je les ai cherchées du regard. Tom et les autres jouaient au foot plus loin dans la cour. Aucun indice ne m'indiquait qu’elle était avec eux. Laissant mes doutes derrière moi, je lui ai montré du doigt la poignée de noisettes sur le sol.

— J’essaie de guider les fourmis ici, pour leur donner à manger.

D’un regard interrogateur, elle avançait vers l’arbre. Le craquement des branches sous ses semelles brisait un peu le malaise qui s’était immiscé entre nous.

Les fourmis frémissaient sur les traits de couleurs dessinés des jours précédents. Par-dessus son épaule, elle me lança :

— Tu n’y arriveras pas comme ça.

Au fond, je savais qu’elle avait raison. Et c’est pour cette raison que j’ai essayé avec tout ce que j’avais sous la main : colle, blanco, crayon à papier… Mais rien ne fonctionnait suffisamment longtemps.

— Ma maman a un grand feutre à la maison. Avec ça, on pourra les amener jusqu’aux noisettes. Je vais le prendre et on va essayer demain.

Avant de pouvoir répondre, des claquements attirèrent notre attention. Du bout de la cour, devant la porte d’entrée, Mme Huez tapait dans ses mains pour annoncer la fin de la récréation. Le reste de la journée s’est terminé sans un regard. Dans la classe, j’étais assis quelques rangs plus loin. À plusieurs reprises je l’ai regardée, mais pas une fois je n’ai vu autre chose que son dos.

Le lendemain à la récréation, je tournais autour de l’arbre en faisant les cent pas. Pauline discutait avec ses amis. Lassé de littéralement tourner en rond, je me suis assis sur la même racine d’arbre que la veille. À l’aide d’un bâton, je dessinais des spirales au sol.

— Regarde, j’en ai trouvé deux.

Pauline, comme hier, est apparue dans mon dos. Elle serrait dans le creux de ses mains deux marqueurs.

— Tiens, je prends le vert, poursuivit-elle.

Les minutes suivantes, du vert et du rouge recouvraient mes précédents tracés. Trait après trait, nous avons réussi à guider les fourmis le long du tronc. Cette fois-ci, pas une seule ne s'est échappée. Une fois en bas du tronc, elles ont repéré les noisettes entassées puis ont commencé à se regrouper autour. Notre mission accomplie, nous les regardions rapporter leur butin dans leur nid.

Au bout d’un moment, j'ai amené la pointe du marqueur sous mon nez pour le sentir. L’odeur était âcre et tranchante. Ce qui devait brûler les narines de tout le monde mais pour moi, au contraire, elle était envoûtante, addictive. Un doux frisson traversa mon corps.

Pauline m’a vu renifler la pointe et a décidé de m’imiter. Approchant ses narines, ses yeux louchaient vers la pointe. L’amenant trop près, la pointe toucha le bout de son nez. Elle a immédiatement relevé la tête mais trop tard, le bout de son nez présentait un point vert désormais.

Devant cette scène, j'ai éclaté de rire. Un peu trop, car à ce moment précis, j’ai fait la même erreur en touchant la pointe du marqueur.

Nous sommes restés là, à exploser de rire plusieurs minutes en nous regardant.

C’est seulement plus tard, en nous nettoyant, que nous avons compris que le marqueur était indélébile. Nous avons passé le reste de la journée comme ça. Les autres rigolaient de nous, mais cette fois-ci, ça ne me dérangeait pas.

Depuis lors, cette odeur fait toujours remonter ce doux frisson. À chaque fois, je revois Pauline retourner dans la classe, les joues brûlantes à cause de nos éclats de rire.

Même aujourd’hui, il est fréquent que je me retrouve à frotter le bout de mon nez.

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