Saveurs interdites : L'Épice.
— Tous ?
— Tous. Même Mia.
Je déglutissais avec peine. J’avais un million de questions à poser, mais je commençai par celle qui me brûlait les lèvres.
— Mais… vous, vous… étiez là ? Vous n’êtes pas…
— Non, je vous l’ai déjà dit. Je ne suis pas d’ici, mais j’y travaille la terre, depuis toujours, avec respect.
Je regardai le sol, pauvre et sec à mes pieds, dubitative. Il reprit :
— Ici pousse une plante rare, sauvage et indisciplinée, qui ne pousse jamais là où on l’attend. Il faut du métier. Et de sa fleur, on extrait une substance qui, mélangée à d’autres épices, donne une saveur incroyable — et un peu addictive — à tous les mets dans lesquels on l’utilise. C’était le secret du succès des produits Roijel ; j’en étais l’humble artisan.
— Mais tous ces morts, pourquoi, comment ?
Il prit une profonde inspiration ; l’air siffla dans ses poumons.
— Ce ne sont que des suppositions, bien sûr… Les Roijel avaient découvert la toxicité de cette substance quand elle est consommée pure. Mais j’en ai déjà ingéré, il ne m’est jamais rien arrivé ! Alors, une légende raconte que cette plante, qui ne croît qu’à Monségur, n’est toxique que pour ceux qui font le mal sur la terre qui l’a vue pousser.
— Dites, les plantes vénéneuses magiques qui choisissent leurs victimes, j’ai du mal à y croire ! Et Mia, qui était-elle ?
— Mia était la fille de Sylvie, celle qui n’avait pas supporté les trahisons de son père et préféré quitter le domaine familial. Sylvie a perdu la raison quelques années après son départ, mais sa fille, qu’elle avait élevée seule, a juré de la venger.
— Mais elle ne s’est pas contentée de se venger ! Elle est morte aussi, ce n’est pas logique.
— Je ne sais pas. Peut-être a-t-elle voulu détruire la famille entière en s’y incluant ; peut-être a-t-elle découvert à ses dépens que la plante ciblait aussi la descendance, éliminant toutes les générations futures ? Allez savoir.
J’étais abasourdie. Que cette substance étrange ait pu être vendue pendant des années, mettant potentiellement la vie de millions de personnes en danger, m’apparaissait comme totalement irresponsable.
— Dites, rassurez-moi : cette épice n’est plus commercialisée ?
Il me sourit.
— Il n’y a plus d’usage industriel de cette substance depuis au moins quarante ans. Mais je continue à cultiver la plante, pour mon usage personnel. Voyez-vous, vous ai-je parlé de son côté addictif ? Oui, bien sûr. Eh bien, je n’ai jamais réussi à m’en passer, c’est si bon, dit-il en me montrant son assiette vide et en levant son verre, encore à demi plein du liquide orangé.
Je le quittai peu après, la dépanneuse étant arrivée. Je rejoignis ma voiture sur la pointe des pieds, pour ne pas blesser cette terre qui semblait si susceptible.
Allongée dans le lit de cette chambre d’hôtel, je ne trouvai pas le sommeil et passai la nuit à examiner mentalement mon arbre généalogique : si un ancêtre avait un jour traversé la région de Monségur, n'y avait-il pas fait le mal ?

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