Chapitre 1
J’ai toujours aimé manger de la nourriture pour chien.
Aux côtés de Loulou, j’ai croqué dans la gamelle. Après des gifles, j’ai caché des croquettes dans mes chaussettes, et quand j’ai été plus grande, dans mon soutien-gorge. J’ai grignoté entre les repas, entre les cours, entre les insomnies, toujours en cachette.
Je me rappelle avoir entendu, une fois, je crois, pendant une soirée entre étudiants où on avait tous trop bu, que des hommes étaient payés pour manger comme moi. J’ai fait semblant de vomir, mais mon rythme cardiaque s’est accéléré. Quelques déceptions sont passées. J’ai couché avec ma professeur de mathématiques et elle était médiocre. Je n’étais pas devenue testeuse de nourriture pour chiens, mais une adulte respectable. Je bois en public du Perrier et me parfume au Dior. Je travaille pour une marque de confiseries pour chiens, dans le publicitaire.
Je mange dans les toilettes ma pâtée, asperge de désodorisant la cabine, puis me brosse les dents jusqu’au sang. Je ne souris pas. Jérémy me traite de mal baisée dans mon dos, mais je sais que sa femme le trompe, et qu'il trompe sa femme. Pendant les longues heures où elle fait semblant de travailler, Julia me demande quand est-ce que je vais me trouver quelque chose, un petit-copain, un mari, un truc que je ferai semblant d’aimer.
— Je peux te présenter mon frère, il est idiot et sans talent, mais vous formerez un joli couple !
J’acquiesce, puis elle s'amuse à créer les faire-parts de mariage.
(elle met toujours trop de jaune)
Puis un jour, il y a eu Benjamin. Nouvelle venue, elle a les dents trop blanches, le teint trop lisse et les yeux trop vifs. Elle s’est installée à gauche de mon bureau et m’a dit que ses parents voulaient un garçon, d’où le prénom. Elle m’a ensuite offert un abricot ; on était en janvier. J’ai mangé par politesse, puis me suis fait vomir à la pause.
Benjamin mange du riz blanc et boit de l’eau.
— Faut mettre des épices ! lance Jérémy, qui ne prend que du fast-food. Julia acquiesce avec ses salades mal lavées.
—Tu ne manges pas, me dit Benjamin une après-midi. J’ai envie de lui demander ce que ça peut lui faire, mais je me contente de hausser les épaules.
— Manger peut soigner l’âme, elle continue.
— Oui.
— Donc je t’invite à dîner chez moi.
Je lève les yeux de mon ordinateur. Julia glousse et Jérémy répond à un SMS de sa maîtresse. Je dis oui.
Tu habites au deuxième étage d’un immeuble à deux étages.
Tu ouvres la porte, et l’intérieur est celui d’un magazine de meubles ; tout aux tons crème, beige, ennui. Tu me parles de combien tu préfères les appartements déjà “prêt à vivre”, avec rien à ajouter, même pas un parfum d’intérieur. La table est prête.
Du riz blanc, comme des petits asticots, nous attend.
— J’aime cuisiner, mais je rate tout, comme ma naissance ; j’ai failli manquer d’oxygène et ça vous change la chimie du cerveau… et toi, tu préfères quoi ?
— Les femmes.
Tu souris en montrant toutes tes dents.
— Mange.
Je donne un coup de fourchette, les asticots fuient. Je bois de l’eau. Tu me demandes :
— Quel est ton plat préféré ?
Pâtée Ouafix, au saumon bio.
— Je ne sais pas.
— Tu aimes forcément quelque chose.
La nourriture pour chien.
— Je n’ai jamais pris beaucoup de plaisir, en mangeant.
— Anorexique ?
— Non, juste… désintéressée.
Tu te lèves pour chercher le dessert. Je te regarde. Tu le remarques, car, sans te retourner, tu ajoutes :
— Je porte un string.
Tu remues des fesses et sors un abricot, que tu poses sur une assiette en carton.
— Je n'aime pas faire la vaisselle.
Tu me rejoins, je suis collée à la chaise. Mon estomac se tord ; je ne peux pas faire ça deux fois.
— Je te le laisse.
Tu le gobes tout rond.
— Un arbre va pousser dans mon ventre ! Je partagerai ses fruits avec toi.
Tu me proposes de rester ici. Tu n’as jamais fait de soirée pyjama donc c’est une grande première pour toi. Je n’ai pas pris d’affaires, alors tu me prêtes les tiennes. On regarde un film quelconque de super-héros sur le canapé. J’apprends que tu détestes le prénom Manon.
— C’est terriblement laid et inintéressant, tu soupires.
(je veux manger de la pâtée bien visqueuse, qui dégouline de sauce)
Tu ricanes à une blague incolore du film. Je veux croquer des croquettes. J’ai des gourmandises dans mon sac, que j’ai laissé à l’entrée. Je me lève lors du climax. Tu me suis.
— Moi aussi, je veux goûter.
— À quoi ?
— À de la nourriture pour chien.
Mon cœur tombe dans mon estomac.
— Je ne mange pas…
— Tout le monde sait.
— C'est faux !
Personne ne me parlerait, s’ils savaient. J’aurais été humilié, tabassé, viré. Ma vie n’aurait plus aucun sens, je serai pour toujours la dégueulasse.
— Ils le savent mais ne disent rien, parce qu’ils sont tous aussi étranges que toi.
Tes yeux ne mentent pas. Les miens piquent.
— Respire.
Je prends une goulée d’air. Tu passes ta langue sur tes canines.
— Je ne dirais rien, à une condition : tu acceptes d’être mon amoureuse.
Je hoche la tête. Tu rigoles comme une enfant. Selon la télévision, les héros ont sauvé le monde.

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