Le temps de l’innocence 3
Tout d’abord, Félicité, leur mère, toujours souriante et dont Blanche avait hérité la chevelure auburn et légèrement ondulée. Nos deux mères s’étaient tout de suite formidablement bien entendues. Ensuite débarquèrent les petits frères et soeurs, à la file indienne, qui sous leurs airs bien sages, semblaient cacher des caractères bien malicieux.
Alexandre alla serrer la main de mon père. Tout en lui sentait le militaire. Grand, imposant, le père de Blanche était surnommé le grizzly par notre groupe de copains, et le regard rieur de Philibert lorsque ce surnom lui fut attribué, laissait deviner toute la tendresse qu’il avait pour son père.
Et enfin, se chamaillant, les aînés débarquèrent. Phil en culotte de velours, chemise en coton bousculait sa jumelle dont le rire fort et clair envahissait toute la rue. Les cheveux remontés en un chignon à la Gibson Girl, une chemisette aux manches bouffantes, une jupe jusqu’au cheville, elle avait encore les yeux humides de rire lorsqu’elle salua mes parents.
Quand elle riait, deux petites fossettes apparaissaient aux coins de ses joues, rendant son visage plus enfantin et son nez se retroussait légèrement, accentuant les quelques taches de rousseurs sur son visage.
Paul, mon aîné, fut le premier à aller la saluer. Et nos regards se croisèrent.
Chaque fois que tu me regardais Blanche, mon cœur bondissait dans ma poitrine.
Ton regard transperçait tout.
Et déjà je ne pouvais te quitter des yeux.
Lors de cette première soirée mémorable avec nos deux familles, tu te démarquas par ton dévouement.
Doucement, tu prenais tes soeurs dans tes bras pour soulager ta mère.
Tendrement, tu déposais un baiser délicat sur le front de cette dernière.
Amicalement tu discutais avec Jehanne et Paul, que tu avais charmé.
Phil et moi, étions monté dans ma chambre pour préparer la sortie scoute de la semaine d’après. Nous nous étions mis en tête de faire un jeu de piste énorme avec beaucoup de technique de transmission, de secourisme et sportif. Nous nous étions donné comme objectif d’être fin prêt pour le camp de Pâques et de gagner le plus de flots possibles.
Lorsqu’on toqua à ma porte, notre jeu était déjà bien ébauché, et ils ne restaient que les détails et quelques autres futilités. C’est une tête échevelée qui passa l’embrasure.
- Blanchette ! Comment ça va-t-y ? lança Philibert.
- Ça va-t-y bien mon Philou ! Vous venez manger ?
- Ne veux-tu pas jeter un coup d’œil sur notre jeu de piste ? Ça ne te dérange pas Éric ? me demanda-t-il, alors qu’il tendait nos notes à sa sœur
Je donnai mon accord, même si au fond je ne voyais pas l’intérêt de cela. Blanche parcouru nos pages avec beaucoup d’attention. Son front se plissait parfois. J’observais alors Philibert. Le menton sur le dossier de la chaise, il analysait chaque émotion qui passait sur le visage de la jeune fille.
Je me surpris à envier cette connexion entre frère et sœur, et doucement je me mis à penser à Jehanne.
C’est ainsi que je passai le diner à observer Jehanne qui, avec maman, s’agitait autour de la table. Et pour la première fois depuis longtemps, je me mis à l’admirer. Nos regards se croisèrent. Je baissai le mien.
Troublé par ce flot d’émotions qui montait en moi.
Un regard restait appuyé sur moi.
Des yeux noisettes.
Blanche, sans bruit, sans signaux, tu devinas mon tourment.
Et ton sourire devint mon soutient durant le repas.
En me passant le plat, oh Blanche, l’as-tu su ?
Tu m’as passé une lumière qui est demeurée dans mon cœur.
Je fus étonnamment calme pour le reste de la soirée et je fis même équipe avec Jehanne pour le jeu de société.
Nous découvrîmes alors la joie de vivre de la famille de Blanche. Tous était bruyant, mais non pas assourdissant ni oppressant, un joyeux bruit d’une famille heureuse. Le rire de Blanche au-dessus des autres. Alexandre roulait de gros yeux, désespéré d’entendre tout le bruit que ces enfants faisaient, mais on sentait au fond qu’il etait profondément ému par toute sa petite famille, heureuse de vivre.
Et alors qu’ils nous avaient quittés et que je me préparai à me coucher, Paul toqua à ma porte.
- Alors, ce jeu de piste ?
Je lui tendis les notes, sur lesquelles Blanche avait gribouillé ses quelques suggestions. Il s’assit sur mon lit et lut tout.
- Qui a mis les notes en bleu ?
- Blanche...
- Mais elle ne fait partie de tes scouts, n’est-ce pas ? me lança-t-il, plaisantin.
- Qu’en penses-tu ?
- De ton jeu ? Il m’a l’air drôlement chouette !
Il me regarda.
- Attends, tu parles de Blanche ?
Mon haussement d’épaules lui donna raison. Pour une fois, il mit du temps avant de répondre.
- Ça m’a l’air d’être une chic fille.
- C’est tout ?
- Qu’aurais-je pu dire de plus ? Je ne l’ai croisée que quelques fois, alors que je cherchais notre Jehanne. Tu voulais savoir ce que j’en pense ? Et bien maintenant tu sais. Je crois que c’est une chic fille sur laquelle Jehanne a eu la chance de tomber. Tu veux mon avis sur son caractère ? Elle n’a pas l’air commode, très franche et pourtant une sorte de douceur semble émaner d’elle. Son physique ? Elle est belle, et ça, je pense que n’importe qui serait d’accord. Son regard ? Il transperce tout. Sa conversation ? Agréable. Son rire ? Très fort. Un peu trop pour moi. Ça te suffit ?
Que dire d’autre que oui ? Mais cependant cette réponse ne me convenait pas. N’y avait-il que moi pour sentir qu’elle était spéciale ?
Cette jeune fille qui demain serait ma femme.
La lumière de ma vie.
Mon chant de joie.
Ma raison de vivre.
Mon combat.
Oh Blanche, déjà, même si je refusais à le croire, tu troublais mon cœur d’adolescent.

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