La tête ornée
Combien de temps restais-je, à genoux sur la fange gelée, à maudire la Lune et les étoiles dans leur course indifférente ? À blâmer autant la vie que l'élan mortifère qui m'habitait ? L'aurore pointa en une hésitante onde saphir. À travers la couverture posée sur mes épaules par un secouriste, je sentais la morsure de l'hiver dans le petit matin. Jack Crawford s'accroupit à mes côtés :
" Nelson, tu m'entends ?
Je répondis dans un soupir :
- Je t'entends.
- Nous avons besoin de toi. Pour identifier le... corps.
- Laisse-moi un moment.
- Accompagne-moi à l'intérieur. Il fait un froid de canard au bord de l'eau.
- Quelques minutes, s'il te plaît.
- Elle est partie, Nell. Et les gars du labo en ont fini ici, mais j'ai besoin de toi pour être sûr qu'il s'agit bien d'Audrey.
- Ne prononce pas son nom, Jack.
- Je suis désolé pour toute cette... pour tout ça. Mais, sans toi, nous ne réussirons jamais à attraper ce gars. "
Il y avait dans la fermeté de la main qu'il abattit sur mon épaule une détermination qui me fuyait depuis que j'avais découvert l'horrible spectacle. Je tournais mes regards vers les eaux grises du lac avec la sensation que je les voyais pour la dernière fois.
" Son corps est toujours là ?
- Oui. Mais plus pour très longtemps, Nell. Le coroner est prêt à l'emmener pour l'autopsie. Il ne nous manque que...
- Ça va, Jack. J'ai compris. "
Je me dégageais de sa poigne de fer, me relevais.
L'intérieur de ma cabane avait perdu tout de son charme feutré, de l'idée que nous nous faisions avec Audrey d'un cocon hors du temps, hors du monde. Deux techniciens en blouse blanche rangeaient leurs dernières affaires, je remarquais la poudre à empreintes déposée un peu partout. Mais, au milieu de toute cette crasse noire, la tache de sang en train de virer au brun sombre au sommet du fauteuil attira mon regard. Là où le tueur avait déposé la tête de ma compagne. Du poing, je chassai les larmes qui cherchaient à s'échapper. Mais il n'y avait plus rien ici à observer ; aussi me tournais-je vers la civière et la housse mortuaire qui y reposait. Crawford répondit par un hochement au regard interrogatif du légiste. Le docteur descendit la fermeture Éclair. Je respirai un grand coup, lâchai :
" C'est elle. C'est Audrey. "
Cette fois-ci, je ne retins pas mes larmes. Jack posa une nouvelle fois sa main, compatissante à présent, sur mon épaule.
" Ramasse quelques affaires et partons d'ici. "
À la manière d'une poupée mécanique, j'obéis. Il nous conduisit jusqu'à un motel en bordure de l'aérodrome où nous avions atterri quelques heures plus tôt. Ou un siècle auparavant, avais-je l'impression. Je ne prononçais pas un mot pendant le trajet.
" Veux-tu voir un médecin, Nell ?
- Non, j'ai juste besoin de dormir.
- Tu es sûr ?
- Si je te le dis.
- Comme tu voudras. "
Le sommeil me fuit, évidemment. La douleur abrasait toute possibilité de repos ; aussi restais-je là à contempler le mur en face de mon lit. Puis elle m'apparut, ce que je savais impossible. Depuis la mort, Audrey me souriait. Elle portait le dernier masque funèbre que je lui avais vu. J'avais beau chercher dans les méandres de ma mémoire, sa tête tranchée posée en ornement sur le dossier de mon fauteuil effaçait tous les sourires, tous les regards que nous avions échangés depuis que je m'étais installé dans la région. Il était trop tôt pour que je parvienne à me rappeler d'elle vivante.
" Pendant que tu étais parti en chasse, un autre loup est venu à notre porte, Nell.
- Je suis navré, Audrey.
- L'es-tu réellement ? Ou cherchais-tu une excuse pour libérer toute cette noirceur que tu portes en toi ?
- Ne dis pas de sottises.
- Alors tu vivras toujours avec ce cauchemar.
- Que je le traque ou que je m'installe à l'autre bout du monde, ton fantôme me courra perpétuellement après, Audrey.
- En quoi crois-tu le plus fortement, Nell ? En la justice ou en la vengeance ? "
Je me laissais glisser vers des abîmes insondables. Dans un rêve ou une autre vision, je portais une couronne de ronces noires, leurs épines me griffaient le front et les cheveux. J'avais peur, j'étais seul.
Vengeance ou justice, me chantonnait Audrey.

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