Chris Lane

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Depuis le jour de la nomination du Chat-qui-sait-tout premier ministre, les grandes places de la ville sont noires de manifestants et les artères principales totalement bouchées. Les miennes le seront probablement bientôt à cause de la pollution. Au volant de mon camion, je baigne depuis une demi-heure dans le nuage de gaz formé par les pots d'échappement d'une file interminable de véhicules avançant pare-chocs contre pare-chocs.

Ca n'était pas une bonne idée de me rendre à un rendez-vous au centre-ville avec cet engin, qui plus est au beau milieu de ma tournée de livraisons, mais un mauvais pressentiment m'avait donné envie de me débarrasser au plus vite de ce que j'espérais n'être qu'une formalité, afin de ne pas avoir à imaginer des scénarios catastrophe pendant des jours. Aussi, j'ai pris le premier créneau proposé par cette Chris Lane. Et tant pis si cela tombe au beau milieu de cette manifestation !


La plupart des manifestants portent un masque de souris, soit en plastique, comme ceux qu'on achète dans les boutiques de farces-et-attrappes, soit bricolé avec du carton ou du papier. Un petit groupe traverse l'avenue devant moi, et se met à scander en choeur le slogan écrit sur de nombreuses pancartes : « Le chat vous mangera ! Le chat vous mangera ! »


Je cherche désespérément du regard un endroit où je pourrais me garer, mais toutes les places ont été accaparées par les fourgons de la police, présente en nombre pour surveiller l'évènement. Après un moment d'hésitation, je monte sur le trottoir et coupe le moteur. Je suppose que les policiers seront trop occupés avec la foule pour se soucier d'un véhicule mal garé. Du moins je l'espère.


A quinze heures tapantes, me voici à l'entrée nord du parc, comme indiqué par l'employée de la municipalité. A peine une minute plus tard, une jolie métisse, la trentaine, franchit les grilles en fer forgé. Vêtue d'un jean et d'un blouson en cuir rouge, ses bottines claquent sur le goudron au même rythme que mes pulsations cardiaques, lesquelles me semblent légèrement plus rapides que d'habitude. Alors qu'elle s'approche, je réalise progressivement que je connais son visage par cœur pour l'avoir vue dans un certain nombre de films hollywoodiens. D'ailleurs, la coupe en brosse noire qu'elle arbore est celle qu'elle avait dans un épidode de James Bond. Encore un clone d'Halle Berry, me dis-je enfin. J'en ai déjà croisés plus d'une fois depuis le succès monstre du Pump reproduisant les traits et la plastique de la célèbre actrice, figée dans la jeunesse du début de sa carrière.


Pourtant, voir cette imitation si vivante s'approcher ne me laisse pas indifférent. Quant enfin elle s'arrête devant moi, avec un sourire radieux, scrutant mon visage d'un regard interrogateur, j'ai la même impression de vertige que les passagers d'un avion traversant un trou d'air.


« Frank Déryl ? »

« Lui-même », dis-je en saisissant la main qu'elle me tend.


Je suis surpris de l'assurance de ma voix.


« Chris Lane », des affaires culturelles.

« Enchanté ». C'est la première fois de ma vie que je dis ce mot avec sincérité.
« Si nous allions voir votre... oeuvre ? » propose-t-elle en prononçant le mot œuvre du bout des lèvres. « Ou du moins, ce qu'il en reste ».


Je me demande alors si elle a pris l'apparence d'une actrice célèbre juste pour m'impressionner ou si elle se présente tous les jours sous les traits d'Halle Berry.

Comme si Hollywood devait marquer de son empreinte toute notre rencontre, je découvre, alors que nous nous approchons des débris de ma sculpture, que ceux-ci sont désormais protégés par une bande de plastique jaune rayée de noir, comme une scène de crime dans un film policier. De telles précautions sont-elles habituelles en cas de vandalisme ou est-ce encore un truc pour m'impressionner? Décidément, cette situation me rend parano.

Il semblerait qu'entre la photo parue dans le journal hier, montrant mon arbre sérieusement abîmé, et le tas informe qui se présente sous nos yeux aujourd'hui, mon œuvre s'est singulièrement ratatinée. Seules les parties métalliques qui formaient initialement la structure ainsi que le mécanisme de l'arbre, sont encore visibles, enchevêtrées, gisant par terre comme un squelette hors d'usage, recouvertes d'une matière molle difficile à définir.


« Mais qu'est-ce que c'est que ce truc ? », s'étonne Chris Lane pour elle-même.

Ramassant une longue branche d'arbre tombée par terre, elle la tend vers la masse gisant au sol pour en tester la solidité. Le morceau de bois s'enfonce alors dans la masse informe comme dans du caoutchouc, pendant qu'un son indéfinissable, entre le souffle et le gargouillis, se fait brièvement entendre.

« Avec quel matériau travaillez-vous, monsieur Déryl ? », me demande t'elle d'un air intrigué, comme pour dissiper un brouillard particulièrement épais.

« J'avais réalisé l'ébauche en argile, mais l'oeuvre finale, que j'ai livrée à la municipalité, était en fibre de verre. Un truc très costaud ! »

« Etait... », répète mon interlocutrice, d'un ton cassant.

« Cependant, elle s'est dégradée à un point tel que la ville est en droit de demander réparation. »

Je risque une question, espérant détourner la conversation:

« Avez-vous retrouvé ceux qui ont fait ça ? »

« A mon avis, il ne faut pas compter là-dessus. Par contre, la responsabilité de l'artiste est engagée. »

« Comment ça ?! »

Je réalise brutalement le sens de ses propos hier au téléphone, quand elle avait parlé de porter l'affaire devant un tribunal.

« Vous avez vendu à la municipalité, pour la coquette somme de vingt-six mille crédits, une œuvre inadaptée à une exposition dans un lieu public », lâche-t-elle froidement.

Je détourne les yeux de son regard accusateur, et digère la sentence, de plus en plus mal à l'aise. Chris Lane m'observe du coin de l'oeil, tout aussi silencieuse. S'ils veulent que je rembourse une telle somme, je suis ruiné.


« Cependant », reprend-elle, d'une voix plus douce, « nous avons réfléchi à une autre option ».

« Une autre option ? »

« Vous pourriez créer une nouvelle œuvre pour remplacer la précédente. »

« Vous voulez dire gratuitement ? »

« Vous avez déjà été payé, il y a plusieurs années, pour la réalisation d'une œuvre désormais... inexistante. »

« Je vois... Ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi vous tenez tant à remplacer cette sculpture. Vous pourriez installer ici des jeux pour les enfants ou planter quelques arbres. »

« Vous ne comprenez pas parce que cette histoire vous dépasse, monsieur Déryl. Il ne s'agit pas juste d'une œuvre. »

« Comment ça ? »


Chris Lane s'approche alors tout près de moi, avant de jeter un regard circulaire, plein de méfiance, autour de nous. Puis elle déclare tout bas, d'un ton grave:

« L'endroit précis où votre œuvre était installée... » Elle tourne la tête vers la masse informe par terre, « est un point stratégique, et même vital ! ».

Comme pour mieux faire pénétrer les mots dans mon cerveau, elle se met à articuler lentement, soulignant chaque syllabe sortant de sa bouche.

« L'existence de cette ville toute entière tient à une simple sculpture au beau milieu d'un parc. »


A la fois incrédule et impressionné par ses propos, je me sens obligé de répondre, ou plutôt de bredouiller, que je vais réfléchir sérieusement à sa proposition.


« Ça n'est pas une proposition. C'est votre destin, monsieur Déryl. », conclut Chris Lane sur un ton définitif, avant de repartir brutalement en direction de l'entrée du parc.

Après quelques pas, elle tourne la tête pour ajouter :

« Nous vous recontacterons très bientôt. »





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