Obscured by clouds

8 minutes de lecture

« Je vous le demande car je pense que vos téléspectateurs aimeraient avoir la réponse à cette question: d'où viennent ces dégonflés ? Sont-ils bien de chez nous ? »


La voix du politicien de plateau résonne un peu fort pour mes oreilles entre les murs de faïence de la pizzeria. « Excusez-moi », dis-je avec un sourire trop chaleureux pour être honnête au patron de l'établissement. Il me regarde d'un air mauvais. Sans me démonter, je demande alors de ma voix la plus aimable, fermement accroché à mon sourire commercial : « Ce serait possible de baisser un peu le son de la télé ? »

Le patron grogne un instant avant de se décider à saisir la télécommande pour l'orienter en direction de l'écran. Le son se fait alors un peu plus discret, mais reste toujours trop fort à mon goût, et les palabres du bateleur médiatique continuent de tapisser nos tympans.


« Vous le savez tout comme moi : le vent ne s'arrête pas aux frontières. Certaines tempêtes proviennent d'Afrique ou d'Europe de l'Est. Et chacun sait qu'elles emportent avec elles les dégonflés de ces pays-là. Alors je vous le demande : pouvons nous accueillir tous les dégonflés du monde ? »


En face de moi, Geoffrey hoche la tête de gauche à droite, visiblement mécontent. Il termine sa part de pizza avant de s'essuyer la bouche et de déclarer:

« Ce type va nous créer un égrégore. »

« Un quoi ? »

« Un égrégore », répète-t-il comme si c'était une évidence.

« Enfin je veux dire: lui et tous ceux qui tiennent ce genre de discours. Ou qui croient ces salades. »

« Ca ne me dit pas ce qu'est un égrégore. »

« C'est une entité constituée des pensées et des émotions d'un grand nombre de personnes », m'explique Geoffrey en agitant ses mains comme pour dessiner une forme invisible devant lui. « Une entité qui a le pouvoir d'agir sur la réalité. »


Je suis alors tiraillé par une double pensée. D'un côté, je me dis que Goeffrey continue d'égrainer les croyances fumeuses transmises par le pump qu'il a inspiré tout à l'heure, de l'autre, je trouve le concept d'égrégore séduisant. Ce serait la matérialisation de l'ambiance délétère que génère chaque jour cette civilisation au bord du gouffre. Comme si la sphère des idées, la noosphère, était aussi polluée que l'est l'atmosphère, mais d'une autre façon. J'imagine les égrégores comme d'immenses méduses flasques qui flotteraient au-dessus de nos têtes en permanence et nous contamineraient. Ils auraient même le pouvoir de redonner vie aux enveloppes ramollies des dégonflés, de leur donner à nouveau forme humaine pour leur transmettre leurs pensées toxiques. Ils auraient ainsi une armée de zombies à leur service.


« Si vous voulez un café, c'est maintenant, parce-que je ferme dans cinq minutes ! »

« Non. Pas de café. Ca ira. »


Le patron du bar m'a tiré de ma rêverie. Pendant que Geoffrey se lève et enfile sa veste, j'évacue tout doucement de mon esprit ce stupide scénario de science-fiction. Je me dirige alors vers le comptoir et paie les pizzas avec la monnaie molle et caoutchouteuse à laquelle je me suis déjà habitué. Le patron me rend l'appoint avec d'autres pièces tout aussi molles et caoutchouteuses que celles qui sortent de mon porte-monnaie. En à peine deux jours, il semblerait que tout le monde ait accepté cette toute nouvelle bizarrerie.


Après avoir salué Geoffrey, je rentre chez moi à pieds en slalomant entre les smartphones-zombies et les fous furieux de la trottinette qui prennent les trottoirs pour un circuit de Formule 1. Les premiers n'ont pas remarqué qu'il y avait pourtant une file qui leur est désormais réservée sur le trottoir, pour éviter les accidents, mais forcément ils ne peuvent pas la voir puisqu'ils ont le regard rivé à leur téléphone. Quant aux seconds, le jour où ils finiront comme Ayrton Senna ou Michael Schumacher, on sera enfin tranquilles !


Il n'y a pourtant pas que des désagréments en ville, me dis-je en croisant une joggeuse ravissante, les cheveux tirés en arrière en un chignon, les jambes moulées dans un legging noir. Alors qu'elle passe à côté de moi, je fais discrètement pivoter ma tête dans sa direction tout en opérant une rotation extrême de mes globes oculaires, me permettant de contempler ses formes. Je suis tellement habitué à cet exercice qu'un jour où l'autre, je serai probablement capable de faire tourner mes yeux à trois cent soixante degrés et de voir mon cerveau !


Soudain, j'entends un homme qui s'adresse à la joggeuse, quelques mètres derrière moi : « Eh mademoiselle ! Je peux vous parler ? » Je me retourne alors pour constater que la jeune femme continue de courir en l'ignorant. Le bonhomme, visiblement vexé, lui lance : « Hey, espèce de connasse ! Tu réponds pas quand on te parle !? » Choqué par sa remarque, je me fige sur place, le cœur battant, et reste là un instant, pour m'assurer que ce crétin ne va pas la poursuivre ou l'agresser. Mais l'homme laisse tomber et reprend sa marche. En passant près de moi, il me lance d'un ton hargneux: « Qu'est-ce t'as, toi ? Tu me veux ma photo ?! »


Je reprends mon chemin, troublé par cette scène. A cause de ce type dégoûtant, j'ai soudain un peu honte, comme si la différence entre lui et moi était une différence de degré et non de nature. Suis-je un sale macho sexiste parce que je regarde les joggeuses ? J'ai peur d'avoir plus de points de commun avec cet homme toxique que je ne veux bien l'admettre. Et cette idée me déprime. Est-ce un éclair de lucidité ou un nouveau tour de passe-passe de ma culpabilité dévorante ? La vérité, c'est que des questions comme celle-là, j'en ai plein la tête. Elles ont fait de moi un homme vidé de toute volonté. Les périodes de ma vie où j'ai été entouré, j'étais porté par la volonté des autres. Pas par la mienne, qui n'est pas suffisante. Comme un dégonflé investi par celle d'un égrégore.


Lorsque j'ai rencontré Lisa, c'est elle qui m'a séduit, elle qui a fait en sorte qu'on se revoit. C'est elle qui a voulu de moi avant même que je réalise que j'étais attiré par elle. Peut-être l'ai-je été parce qu'elle l'était par moi. Comme un effet miroir. Elle m'a connecté à cette énergie que je ne savais même pas avoir en moi. Avant elle, je ne m'étais jamais senti concerné par l'amour, par la tendresse. C'était juste un truc pour les autres, ceux qui sont nés avec ça.


C'est comme l'apprentissage d'une langue. Une langue, si tu ne la connais pas depuis tout petit, tu peux l'apprendre plus tard, mais tu ne la parleras jamais aussi naturellement que ta langue maternelle. Eh bien moi, c'est la même chose avec l'amour (quoi que ce terme signifie d'ailleurs). Lisa m'a appris cette langue étrangère sur le tard, sans doute trop tard pour que ça devienne quelque chose de naturel. Elle n'aimait pas mes marques d'affection. Je suppose que je n'étais pas un très bon élève.


Une fois rentré dans mon studio, je me laisse choir sur le canapé avec l'impression d'être un colis laissé dans un coin, qui n'aurait pas été réclamé par son destinataire. Je réalise que je ne ressens absolument rien à cette pensée. C'est normal : un colis ne ressent pas d'émotion. C'est sans doute la raison pour laquelle j'ai été épargné jusqu'ici par la maladie du dégonflement. Je me sens rassuré par ce constat. Comme si rien ne pouvait m'atteindre. Une douce torpeur m'envahit.


Assis au bord du néant, je remonte un drôle de rêve avec ma ligne.


Lisa se fait livrer chez elle un énorme carton. Elle l'ouvre et en sort un truc tout ratatiné qu'elle déplie puis qu'elle étale sur le sol : c'est un dégonflé, ou du moins ça y ressemble. Elle le gonfle avec une pompe à vélo et, ô surprise ! A la fin, le bonhomme obtenu, c'est moi ! Je me relève chancelant, fait quelques pas, regarde Lisa avec un sourire idiot avant de dire bonjour sur un ton niais. Lisa m'observe un instant pour apprécier l'article dont elle vient de faire l'acquisition. Puis elle s'approche de moi avec un sourire charmeur et coquin. « Et si on testait le matériel ? On ne sait jamais. Des fois qu'il faille le renvoyer. » Alors que je sens une douce chaleur m'envahir, la sonnerie du téléphone me réveille en sursaut. Dommage!


Je constate, en émergeant du sommeil, qu'il s'agit d'un numéro masqué. Probablement un vendeur de panneaux solaires ou un faux conseiller bancaire qui veut vider mon compte. Je vais me faire le plaisir de l'envoyer sous les roses, me dis-je en décrochant, frustré qu'il m'ait arraché à ce rêve qui s'annonçait si plaisant.


« Frank Béryl ? », demande alors une voix de jeune femme pleine d'assurance.

« Oui, c'est moi ». L'étonnement doit résonner dans ma voix comme un claquement de mains dans un hangar vide.

« Chris Lane, des affaires culturelles de la municipalité. »

La municipalité ? Qu'est ce qu'ils me veulent ?

« Bonjour », dis-je d'une voix dubitative.

« Bonjour Monsieur Béryl. Je vous contacte au sujet de cette triste histoire concernant votre sculpture. »

L'image de mon arbre saccagé, vue dans le journal tout à l'heure, me revient soudain à l'esprit. Je l'avais complètement oubliée.

« Ah oui, bien sûr... Ma sculpture ! » J'ai la curieuse impression que les mots ne sortent pas naturellement de ma bouche, comme si je lisais un dialogue. Je repense à la banderole et à son message en majuscules - LIQUIDATION TOTALE - et ressent à nouveau le malaise qui m'avait saisi tout à l'heure en découvrant cette photo.

« Oui, c'est une curieuse histoire », dis-je d'un ton pensif.

« Je vous propose que nous en discutions en face à face pour décider des suites que nous pourrions donner à cette affaire. »

La voix de cette femme m'est familière. J'ai l'impression de l'avoir entendue cent fois alors que je n'ai jamais croisé cette Chris Lane, dont le nom sonne tellement américain !

« Les suites ? Que voulez vous dire par là ? »

« Eh bien, nous pourrions envisager de porter l'affaire devant un tribunal. »

Il est vrai que la municipalité est habilitée à porter plainte contre cet acte de vandalisme, mais je ne vois pas en quoi je peux lui être utile. Après tout, cette oeuvre lui appartient depuis plusieurs années. J'ai l'impression de répondre de façon purement mécanique, comme si je jouais un rôle :

« Oui, en effet, c'est envisageable. » Chris Lane me donne alors rendez-vous non pas à la mairie, mais au parc où se trouve ce qui reste de ma sculpture.

« Au parc ? », dis-je étonné.

« Oui. Nous aurions... quelques détails techniques à voir ensemble. », dit-elle d'un ton presque menaçant.

« Ok, Je comprends. », dis-je sans comprendre.


Après avoir raccroché, je suis saisi d'un drôle de sentiment. Cette histoire ne me dit rien qui vaille.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Cosmic Ced ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0