Cheminement
Ma mère a été dame cathé. Mon père se disait plutôt animiste. J’ai été baptisée. Et le soir de leur mariage, mes parents se sont rendus près d’un menhir. Mon père — qui ressemblait à Mike Brant — porta la jeune mariée — qui ressemblait à Wonder Woman, période Lynda Carter. Il tenait ma mère pour frotter son ventre contre la pierre millénaire et avoir ainsi des enfants vigoureux.
Enfant, j’adorais lire. Surtout les mythes et les légendes. Je connaissais la généalogie des dieux grecs par cœur (je saoulais mon maitre avec ça) et j’avais une Bible pour enfants. J’aimais Jésus. Profondément. Sa bonté m’émerveillait. Toute petite, la série Jésus de Nazareth passa à la télé. J’étais subjuguée. J’étais toutes les Maries : de Nazareth, de Cléophas et surtout, Marie Madeleine, l’amoureuse.
Et j’étais Jésus, qui pleure sur la croix : « Mon père, mon père, pourquoi m’as-tu abandonnée ? »
Oui, j’étais Jésus, donc j’accorde au féminin.
Et j’étais en colère. Une colère dure et inflexible contre les hypocrites du Temple et Ponce Pilate qui s’en lave les mains.
J’étais les Marie, fidèles, qui ne croient pas : elles savent. Elles pleurent quand Jésus est descendu, mort, de la croix. Mon cœur s’est brisé pour la première fois pendant cette scène. J’ai retrouvé cette émotion devant la Pietà de Michel Ange, au Vatican.
Petite, je me mettais une serviette blanche sur la tête. Les mains jointes devant le miroir, je me trouvais belle et triste et mystique.
Mes parents n’ont jamais insisté pour le cathé ou la communion. Je continuais à lire la Bible et à collectionner les beaux ouvrages sur toutes les religions. J’avais vu tant de points communs entre elles que je m’interrogeais. Cela confirmait qu’il y avait « quelque chose » de plus grand que nous, que moi. Quelque chose qui nous portait et qui veillait.
J’ai voulu aller à la messe. Je me suis ennuyée. C’était tellement loin de ma foi. Je me disais chrétienne. Pas catholique. C’était Jésus qui m’intéressait. Et les Maries, et Saint-Jean Baptiste, et Judas. Et le quatrième roi mage. Un film encore.
Un roi mage, le quatrième, celui dont on ne parle jamais, car il a raté la caravane qui suivait l’étoile. Toute sa vie, il a cherché et manqué Jésus de peu. Devenu très vieux, alors qu’il portait secours à des pauvres et qu’il se lamentait de ne jamais avoir rencontré Jésus, une silhouette lumineuse s’adressa à lui : « J’étais nu, et tu m’as vêtu ; j’étais malade, et tu m’as visité ; j’étais en prison, et tu es venu vers moi. »
Moi aussi, je voulais être bonne avec les faibles. Dès quatre ans, j’ai commencé à refuser de manger des poissons. J’avais une logique implacable : étant du signe du poisson, je ne pouvais pas manger mes frères et sœurs. Et quel symbole utilisait les premiers chrétiens pour se reconnaître ? Un poisson, Ichthus, acronyme de Jésus. Je l’ai appris dans Quo Vadis. J’adorais les péplums.
À dix ans je continuais, parfois, à me mettre un voile sur la tête. Je me trouvais courageuse d’affirmer ma foi. Et je trouvais hypocrites ceux qui faisaient leur communion et ne connaissaient même pas la Bible. Et je ne comprenais pas la camarade de classe qui m’affirma que si on mangeait de la viande un vendredi, on irait en enfer. « Même si on a été bonne toute notre vie ? » « Oui. » Son regard aveugle m’a terrorisée.
Ado, mes parents allaient à des réunions du renouveau charismatique. J’ai voulu y assister. « Pardonne-moi, pardonne-moi mon père. Mes ancêtres ont pêché et la faute tache notre famille. » Et tout le monde disait Amen, et tout le monde priait pour le pardon d’une faute commise il y a des siècles. Un courant de douleur et de contrition me traversa. Je ne revins pas.
Premier choc, en cours de philo. Le prof interrogea : « Peut-on croire que le monde est ordonné, que notre existence à un sens, sans croire en Dieu ? »
Et j’ai réfléchi. J’aimais Jésus, toujours. Son message. Mais est-ce qu’il y avait un barbu sur un nuage qui nous observait et nous envoyait en enfer si on mangeait de la viande un vendredi ? Non. Résolument, non.
Et je poursuivis ma recherche de sens et de moralité. Je ne mangeais plus d’animaux. J’étais gentille. Je ne me forçais pas, mais c’était (c’est) un travail. Car la bonté est perçue comme de la faiblesse. Mais de toute manière, rien n’allait chez moi. Alors je traçais ma route, et je pensais au chemin de Croix. Il y a pire souffrance que la mienne.
Ultime choc. Une route, une nuit de février. Mon amoureux traverse une première fois. Puis, il revient sur ses pas. Personne n’a su me dire pourquoi. Une voiture le tue.
Fin.
Le monde a-t-il un sens ?
Non.
Le prof de philo ne comprit pas que je ne vienne plus au lycée et que je ne passe pas le bac. J’avais un monde à sauver. Le mien. Ma raison.
Je ne dormais plus.
Je lisais pour chasser les cauchemars. L’image de la chair qui pourrissait et qui ne renaitrait pas. Ni ici, ni au-delà.
Je lisais, encore, toujours. Une encyclopédie catholique. Animaux : des êtres inférieurs, soumis à la puissance humaine. Les femmes ? Hum, c’est compliqué, mais obéissance au mari. La sexualité ? Enfer et damnation. Même sur les extraterrestres, ils avaient une opinion définitive : leur existence est impossible, l’Homme étant au centre de tout.
Et je connaissais les dogmes. Dont celui de la virginité perpétuelle de Marie. Non seulement elle a conçu un enfant en étant vierge, mais son hymen a résisté à l’accouchement. Tous ces débats pour un petit bout de peau. Le mien s’est ouvert sans douleur. Pas de différence avant/après. Pas de quoi en faire un dogme ou un honneur.
Quand j’étais à la fac, les Témoins de Jéhovah se sont tapés l’inscruste chez nous. Ma mère ne sait pas dire « Non, merci, les illustrations sont vraiment trop moches ». J’ai essayé de ne rien dire. Mais j’étais là, préparant mes affaires pour le taekwondo, tous les vendredis matins. Et eux, ils étaient là avec leur Bible. Tous les vendredis matins. Et moi, j’étais là avec mon cerveau. Je connaissais bien les textes. Dommage pour eux. Cette petite bataille ne me déplaisait pas, j’avoue. Une des dames a fini par dire, devant mes arguments sur le sort des animaux : « Tout finira par se payer. » Super, en attendant, on regarde le ciel et on écoute le silence des agneaux.
Et un pape est venu en France. Dans une émission, un chroniqueur expliqua que chaque venue du Pape faisait exploser le nombre d’apostats — les personnes qui renient leur baptême. Je me suis renseignée. J’ai envoyé un courrier à l’évêché demandant à ce que mon nom soit rayé des listes des baptisés. J’ai quitté mon emploi fictif. Que l’Église ne compte plus sur moi.
Je suis une apostate. La classe. Et pourtant, lui et moi, on s’est tant aimés.

Annotations
Versions