I. 

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L'idée vient comme une blague à soi-même, bonne à raconter aux copains.

Une riposte de l'imaginaire aux affres de l'existence que l'on calme à coup de et si puis de pourquoi pas, lancés à la volée, puis balayés d’un revers de main, car toutes ces illuminations sont grotesques et maladives.

Vendre son corps, en tirer un semblant de profit est opposé à notre cadre social et à ses conventions. Des enfants de familles aisées, de lignées respectables ou de parentèles privilégiées ne sont pas susceptibles de se livrer à de telles pratiques.

Ce serait tout au plus une petite foucade, le fantasme d'une expérience interdite, une voie d’exploration de sa dignité, son intégrité et ses limites, ou peut-être une tentative de balafrer l'amour propre et l'égo de ses parents, mais jamais une éventualité qui se réflèchit avec sérieux.

Ces velléités sont sordides, mais l’accomplissement est sale et humiliant, surtout pour les proches. La coercition exercée sur l’enfant et sa vulnérabilité viennent ensuite s’ajouter à la problématique qui déstabilise l’équilibre familial et social, sans que certaines responsabilités soient prises. Le passage à l’acte est imputé à l’enfant perturbé, puis à celui qui reçoit la pierre sans pouvoir se défendre suffisamment. Alors beaucoup ne disent rien. Par prudence, ils gardent tout pour eux, vivant parfois sous le même toit que leurs parents, leurs frères et leurs sœurs, comme une punaise qui colonise l’espace et imprègne de sa puanteur tout le foyer.

Oui, l'idée vient comme une blague à soi-même, que je n'ai pour ma part pas racontée aux copains.

Même une simple mention, furtive, dans une conversation tordue entre quelques verres de vin, ou à la fin d’une soirée fatiguée et particulièrement bien arrosée. Même ivre, je ressentirais la honte, et dans cette soûlerie heureuse et bruyante, ils pourraient se ressaisir pour me juger, tout en pensant qu'il s'agit d'une tentative vaine et maladroite de faire de l'humour.

Je ne suis pas très adroit quand il s'agit d'amuser une assemblée. Je ne fais rire les autres que par ma gaucherie et mes anecdotes malheureuses, et je suis quelquefois d'un sinistre caustique et très peu inspiré quand il s'agit de trouver une répartie bien placée.

Et la réplique est de mise quand il s'agit d'apprendre à ses amis, de longue comme de plus courte date (mais eux sont une catégorie tout à fait à part), que si je peux sortir avec eux, payer mon loyer et vivre, plus généralement, ce n'est pas grâce à l'argent de Papa, ni à celui de l'État ou de quelque institution ou entité à même de me soutenir dans la poursuite de mes études, mais par des hommes ; de tout âge, de tout horizon, de toute existence qui se tiennent dans le creux d'un instant de quelques minutes, quelques heures, parfois davantage, lorsque leur plaisir déborde la seule jouissance et qu’une humeur joueuse et insistante les pousse à prolonger leur plaisir.

Ils n'ont pas tous de l'argent à dilapider dans des habitudes délétères, une hygiène morale décomposée, ou à prodiguer dans des causes dont l'effusion ne dépasse jamais la petite trentaine de minutes. Ils sont communs, des personnalités prosaïques, des tempéraments utilitaires, des visages de monsieurs tout le monde ; une diversité ordinaire et parfois insipide d'âmes comme la mienne qui se hasardent un peu trop à discuter avec des inconnus.

Tout peut aller très vite. Un concours de malheureuses circonstances, qui s'imitie dans les hiatus moites d'une existence, peut suffire à enclencher des micro- ou macrotransformations dans l’environnement d'une personne déjà réceptive et fragile ; accessible à toutes les carences et déficiences du système. Et il y en a beaucoup à prendre en considération.

On répète souvent que notre génération, la mienne, et probablement celles à venir, manque de débrouillardise. À entendre dire ce On impersonnel qu’érige en vérité une part considérable de la société et édicte bon nombre de dogmes auxquels on se subordonne sans questionner leurs fondements, nous ne serions plus ni autonomes, ni clairvoyants, ni même acharnés et obstinés aux mêmes valeurs, aux mêmes visées que celles qui nous ont précédé.

Mais derrière cette décision que j'ai prise repose tout une arborescence de réflexions. Je ne suis pas inconscient... ou si je le suis, mais pas de cette insouciance risque-tout stupide et aveugle. Je n’ai pas balayé l’idée d’un revers de la main, contrairement à d’autres. J’ai fait un pari, et j’ai pris un risque. Elle m'est venue spontanément, et je l'ai étudiée comme une perspective sérieuse pour me maintenir en vie.

Cet argent ; et la boîte de 10 mg d'Oxazépam que je range dans mes vêtements, que je vide ces derniers temps. À raison d'un comprimé pour les soirées douces, tranquilles, mais parfois deux, trois, voire quatre, quand l'angoisse devient insupportable. En ce moment, je ne l’a maîtrise pas. C'est un cycle.

Les médicaments trompent. Ils trompent mais ne redonnent pas la saveur de la vie tranquille et de sa légèreté. Ils tempèrent l'angoisse mais les idées qui l’engendre demeurent, immobiles, intactes et suspendues dans le silence provisoire de l’œil d'un cyclone. L'anxiété prend de la place dans mon esprit, comme une plaque de métal tantôt chaude, tantôt froide et donne mauvaise conscience. Elle me garde éveillé jusqu'à tard, sans personne à qui écrire, seul avec des pensées et des acouphènes qui grésillent dans le calme ; tous finissent par me rendre fou.

Cette arborescence de pensées, de réflexions et d'introspections qui partent dans tous les sens, des veines gonflées d'élucubrations roulant sous la peau, perdra probablement de sa saveur demain, lorsque je me réveillerai fatigué... Et que la griserie de la nuit précédente se sera dissipée. Ce tout avive l'angoisse, comme beaucoup d'autres choses.

Des regrets, énormément de repentirs. Des remords aussi. Des choses qui auraient pu être mieux faites. D’autres que j’aurais voulu ne jamais faire ; ni à moi-même, ni, plus encore, aux autres ; à certaines personnes en particulier. Je castre cette inquiétude par la chimie, par des molécules qui abrasent ma cartographie cognitive afin de me détourner des choses vraies que je ne peux pas dire. Des choses qui me font honte, me répugnent et me donnent envie de vomir, m’empêchent d’être heureux. Même lorsque je souris en me répétant que tout ira bien.

Je donnerais mon âme à ce qui voudra bien la prendre pour réécrire le passé, pour raisonner l’enfant que j’ai été. Mais cette âme, je n’ai pu la donner qu’à des hommes arrogants ou désespérés qui ne voient pas plus loin qu'un corps, qu'un sexe et qu'une fantasie ; un caprice pour accompagner leur soirée. Et l’enfer qui embrasait l’intérieur de mon crâne avant de dévorer mon corps s’est étendu au monde qui m’entoure ainsi qu’aux êtres qui l’habitent. Je vis dans un enfer que j’alimente moi-même par l’impossibilité de faire mieux, l’incapacité de réparer, et l’illusion chimique selon laquelle je pourrais me défaire de cet étau autour du ventre, de la poitrine et du crâne, qui me serre.

Une chimère ridicule, cruelle et vaine dont l’existence paraît soudain plausible lorsqu’elle épouse les paroles rassurantes de ceux qui m’entourent. Mes amis me disent que tout ira bien, que je suis quelqu'un de bien, que j'ai déjà accompli tant de choses. Ils parlent depuis leur vie paisible, sans savoir ce que je porte en moi. Je suis un loup dans une bergerie. Je porte le masque de l'Agneau, mais je trompe leur bonté, leur humanité, leur sincérité avec des sourires et de l'empathie.

C'est une misère qui mord la chair vive de l'Âme et qui me pousse inexorablement vers la précarité.

Dans cet instant, j'aimerais que tout soit comme avant. Que je puisse retourner vivre avec vous, m'endormir dans cette chambre, les étoiles fluorescentes collées au plafond. L’angoisse serait là, mais je ne serais pas seul.

Votre présence aurait encore une consistance. Je l’entendrais à travers les murs de l’appartement. Dans la radio que vous allumez le midi en préparant le repas, dans vos conversations et vos rires filtrant depuis votre chambre, dans cette habitude que vous avez de regarder la télévision jusque tard dans la nuit.

C'est une misère qui mord...

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