Le Pacte de la Grotte, La Route vers l'Avenir
Adam lança un regard noir à Kiran, secouant la tête en signe de désapprobation. Mais le Neurorien, emporté par le flot de ses souvenirs, ne le remarqua pas et poursuivit, inconscient de la tension qu’il éveillait.
Seyra, elle, avait vu ce regard. Elle avait senti le malaise, le non-dit. Et elle comprit aussitôt : elle touchait enfin quelque chose de capital. Mais quoi ? Qu’avait découvert Adam pour vouloir l’enterrer si profondément ?
Kiran continua, imperturbable.
— Et puis… il y a cette histoire de fauteuil. Ce truc bizarre dans le labo, ou peut-être un temple, je sais plus trop. Adam s’est assis dedans et depuis... il a changé. Pas complètement, mais...
Adam sentit la situation lui échapper. Il coupa court, d’un ton sec, presque nerveux :
— Bon, ça suffit. Tu devrais te reposer, Kiran. Tu as perdu trop de sang, ou tu t’es cogné la tête pendant le crash. Tu dis n’importe quoi.
— Non ! protesta Kiran. Je sais ce que j’ai vu !
— Kiran, ça suffit !
— Laisse-le parler ! intervint Seyra, sa voix ferme. Je veux comprendre. Je veux savoir.
Kiran jeta un regard hésitant vers Adam, puis vers Seyra. Il vit la panique dans les yeux de son ami, mais aussi cette détermination dans ceux de la jeune femme. Il inspira profondément.
— Je vais bien, mon pote. Ne t’en fais pas, dit-il à Adam d’une voix plus douce.
— Merde... murmura ce dernier, visiblement à bout.
Kiran reprit, plus lentement, mesurant chaque mot :
— Lors des fouilles, on a découvert un ancien complexe… un site Esthérian encore actif. À l’intérieur, un fauteuil. Pas un fauteuil classique.. un truc ancien, technologique. Adam s’est assis dedans… et quelque chose s’est produit.
Il marqua une pause, revivant l’instant dans sa tête.
— C’était violent. Des arcs d’énergie l’ont frappé, comme si le fauteuil tentait de… de le scanner,enfin.. j’en sais rien. On a cru qu’il allait mourir sur place. Mais il a survécu. Et après ça…
Il chercha les mots.
— …il était différent. Plus rapide. Et pendant l’attaque du Consortium, il bougeait comme s’il savait exactement d’où les tirs allaient venir. Comme s’il les voyait avant qu’ils n’arrivent.
Seyra fixa Adam un instant, abasourdie… puis éclata de rire.
— Vraiment ?! Les Esthérian's ?! Et Adam qui aurait subi une expérience millénaire ? C’est pas mal, celle-là, vraiment ! Hahaha !
Elle se tenait les côtes, les larmes aux yeux, secouée par un fou rire nerveux.
Saisissant l’occasion de noyer l’affaire, Adam rebondit immédiatement :
— Tu vois ? Qu’est-ce que je te disais… Il dit n’importe quoi.
Mais Kiran, lui, ne riait pas. Pas le moins du monde. Il fixait Seyra avec un sérieux implacable. Dans ses yeux, ni malice ni exagération. Seulement la fatigue… et une certitude inébranlable.
Seyra, en reprenant son souffle, se rendit compte de son erreur. Elle s’essuya les yeux, un brin gênée.
— Pardon… mais enfin… Les Esthérian’s ? Ce sont des histoires pour enfants, non ? Des contes… des mythes ?
— Non, répondit Kiran d’un ton ferme. Ils ont existé. C’est un fait. N’est-ce pas, Adam ?
Le Terrien, après un bref silence, hocha lentement la tête.
— Ce n’est pas une légende… Ils ont bel et bien existé.
Seyra arqua un sourcil, surprise par le ton soudainement grave d’Adam.
— Attendez… vous êtes sérieux ?
Kiran prit une grande inspiration, rassemblant ses forces pour continuer.
— Je sais que ça paraît fou, mais tout est vrai. Ce complexe qu’on a découvert… ce fauteuil… il fonctionnait encore. Après plus de 320 000 ans. Et Adam s’y est assis. Quelque chose s’est passé. Et depuis, il n’est plus vraiment le même.
Il se tourna vers son ami, ses yeux brûlant de sincérité.
— Regarde-toi, Adam. Tu as survécu à un crash qui aurait dû te tuer. T’as pas une égratignure. Pas un bleu. Pas même de fatigue. Tu sembles… inaltéré.
Adam ferma les yeux, levant doucement la tête comme pour fuir ce qu’il savait déjà inévitable.
Kiran ne s’arrêta pas :
— Et cette créature dans la forêt ? Comment tu t’en es sorti ? Tu l’as tuée… seul. Sans entraînement, avec un blaster presque vide.
Il marqua une pause, puis conclut d’un ton plus posé, mais lourd de sens :
— Et sur Oberon, entre le temple et le camp, tu m’as distancé. Moi, un Neurorien. Nous sommes censés être les plus rapides du Consortium… Alors oui. Il s’est passé quelque chose. Et tu peux plus le nier.
Seyra écoutait sans dire un mot, ses bras croisés sur ses genoux, le regard rivé sur Adam. Son scepticisme initial avait laissé place à une curiosité troublante… et à de nouvelles interrogations.
— Je dois l’admettre… je suis perplexe, murmura-t-elle. Tu n’as aucune blessure, c’est vrai. Mais surtout… tu as tué cette chose. Alors que mon frère, un chasseur chevronné, n’a même pas eu une chance.
Adam détourna les yeux, visiblement mal à l’aise. Il pinça les lèvres, se mordit la joue, puis finit par lâcher, à contrecœur :
— Oui... il m’arrive quelque chose. Quoi exactement, j’en ai aucune idée. Ce qui est sûr, c’est que ce n’est pas un simple syndrome d’irradiation, comme l’avait suggéré Koros. Mes blessures... elles ont guéri bien trop vite. Et le reste... ces sortes de réflexes, ces intuitions... ça ne se manifeste que lorsque je suis en danger de mort.
— Voilà ! s’écria Kiran en se redressant. Voilà pourquoi on doit continuer nos recherches. On doit comprendre ce qui t’est arrivé. Trouver l’origine. Une solution, un remède, je sais pas… On ne peut pas prédire les conséquences à long terme !
Seyra fronça les sourcils, pensive, et porta une main à son menton.
— Si une technologie est réellement capable de faire ça… alors le Consortium ne doit en aucun cas mettre la main dessus.
Elle marqua une pause, le regard brillant d’un mélange d’admiration et d’inquiétude.
— D’accord… je comprends mieux, maintenant, pourquoi vous voulez reprendre vos recherches.
— Le Consortium ne trouvera jamais ce qu’on a découvert, intervint Kiran. Ils l’ont eux-mêmes détruit ! Un comble… mais ça nous laisse sans piste. Il nous faut trouver un autre site. Et c’est là que ça se complique.
Un éclair d’idée traversa le regard de Seyra.
— L’Holobibliothèque d’Hedora ! Vous pourriez peut-être y trouver une direction… des archives, des coordonnées, un fragment de vérité.
— Peut-être… répondit Adam sans grande conviction.
Seyra se leva, s’étirant longuement, engourdie par le temps passé sur ce rocher froid.
— Alors c’est ça ? C’est ce "dernier espoir" dont vous parliez ?
Adam hésita, puis soupira longuement. Il comprit qu’il ne pouvait plus esquiver. Plus maintenant.
— Je ne crois pas qu’Eamon parlait de ça, dit-il d’un ton bas. Il ne savait rien de ce qui m’arrive. Pas vraiment. Il parlait plutôt de… cette fresque.
— Une fresque ? répéta Seyra, intriguée.
— Oui. Elle était gigantesque. Gravée dans la pierre, sur un mur du complexe Esthérian. Floue… difficile à interpréter. Mais elle semblait raconter une histoire. Leur histoire. On y voyait une civilisation à son apogée. L’hégémonie Esthérian. Ils avaient conquis non seulement le Bras d’Orion… mais peut-être la galaxie entière.
Adam parlait d’une voix grave, presque comme s’il récitait un souvenir sacré.
— Ils vivaient en paix. Leur savoir, leur science, leur technologie dépassaient tout ce qu’on peut imaginer. Et puis, tout a basculé. La fresque montrait une forme… un monstre, une entité. L’ennemi. L’origine de leur chute. Enfin c’est l’hypothèse la plus probable. Une guerre totale. Puis le silence. La disparition.
Un frisson parcourut Seyra malgré elle.
— Mais... même si cette fresque raconte un affrontement... ça date d’il y a des centaines de milliers d’années, non ? Pourquoi Eamon disait que c’était "le dernier espoir" ? Quel lien avec nous ? Cette espèce ennemie, si elle a vraiment existé, a dû disparaître depuis longtemps…
Adam hocha lentement la tête.
— Peut-être… ou peut-être pas. Ce ne sont que des hypothèses. Mais qui peut affirmer que cette menace a réellement disparu ? Qui peut confirmer que cette chose n’existe plus, quelque part, cachée ?
— Impossible, rétorqua Kiran aussitôt. Comment auraient-ils pu survivre sans être découverts pendant tout ce temps ? Dis pas des trucs flippants, Adam…
— Ce ne sont que des spéculations, admit Adam. Mais si, par malheur, cet ennemi existe encore… alors nous avons un problème bien plus grave que le Consortium. Car si même les Esthérian’s ont été balayés… alors qu’est-ce qui pourrait l’arrêter aujourd’hui ?
Un silence pesant retomba sur le groupe.
Et cette fois… personne ne trouva quoi répondre.
Adam poursuivit, les reflets des flammes dansantes se répercutant dans ses yeux sombres.
— C’est pour ça qu’on doit continuer. À tout prix. Eamon voulait qu’on aille jusqu’au bout… découvrir la vérité. Mais le "dernier espoir" dont il parlait, ce n’était ni le fauteuil… ni nous. C’était autre chose.
Seyra le fixa, intriguée.
— Quoi alors ?
Adam leva les yeux, comme s’il prononçait un nom sacré.
— L’Ascendium.
Seyra fronça les sourcils, attentive.
— L’Ascendium ? C’est quoi ça ?
— J’en ai aucune idée, admit-il en secouant la tête. Mais Eamon en était convaincu c'était la clé. Il est mort avant de me dire ce que c’était exactement… mais je suis sûr que c’est ça. L’élément central. La raison de tout ça.
Il serra les poings, la mâchoire contractée.
— Le problème… c’est que sans lui, sans son savoir, retrouver cette piste est presque impossible. Il était notre expert en culture Esthérian… LE scientifique les ayant le plus étudié. Sans lui, on est quasiment aveugles.
Seyra se rassit lentement, prenant la mesure de l'immense vide laissé par la mort d’Eamon. Mais elle releva le menton et planta son regard dans celui d’Adam, déterminée.
— Écoute. Peut-être que l’espoir est mince, d’accord. Mais s’il t’a confié ça avant de mourir… c’est qu’il croyait en toi. Il croyait que tu pouvais porter ça. Sinon, il aurait détruit les données. Il aurait tout effacé.
Adam resta silencieux, le regard fixe, troublé par ses mots.
— Et puis, ajouta-t-elle, de toute façon, vous ne pouvez rien faire ici. J’étais coincée sur ce monde tout comme vous. Mon vaisseau ne peut pas décoller sans copilote… mais maintenant, on est trois. On peut quitter cette planète.
Elle marqua une pause, puis reprit, plus doucement :
— Sur Hedora, vous trouverez peut-être des réponses. Kiran pourra y être soigné. Et si vous acceptez de nous aider… vos compétences pourraient nous être précieuses. Vous pourriez nous rejoindre.
— Rejoindre… Avalora ? répéta Adam, incertain.
— Oui. Vous seriez les bienvenus. Vous n’avez plus de vaisseau, plus de base, et le Consortium est probablement déjà à votre recherche. Vous avez besoin d’alliés. Et nous… nous avons besoin de gens comme vous.
Elle se tourna vers Kiran, un sourire encourageant au coin des lèvres.
— Tu en penses quoi, Kiran ?
Le Neurorien haussa les épaules, encore affaibli mais son regard brillait à nouveau.
— Honnêtement ? Pourquoi pas… On n’a pas beaucoup d’options, et si ça peut nous permettre d’avancer…
— Alors c’est décidé, insista Seyra. Vous aurez un toit, un vaisseau, du matériel… tout ce dont vous avez besoin pour continuer vos recherches. Et Hedora est magnifique. Les meilleurs praticiens du Bras d’Orion s’y trouvent. Kiran, tu seras sur pied en un rien de temps. Et Adam… ils pourront peut-être t’examiner. Comprendre ce qui t’arrive.
Un silence tomba brièvement. Puis Adam hocha lentement la tête, son regard se posant à tour de rôle sur ses deux compagnons.
— D’accord… On y va.
Seyra esquissa un vrai sourire cette fois.
— Bienvenue à bord, alors.
— Une dernière chose, tous les deux, dit Adam d’un ton ferme.
Sa voix avait changé. Plus grave. Plus posée. Il se redressa légèrement, les épaules tendues, le regard sérieux. Seyra et Kiran se figèrent, attentifs.
Il s’en voulait encore d’avoir laissé filer autant d’informations. Seyra avait su jouer avec finesse sur les failles de Kiran et sur sa propre hésitation. Il ne lui en voulait pas — pas vraiment. Pas encore. Il savait, au fond, qu’il pouvait peut-être lui faire confiance. Ici. Maintenant. Mais il savait aussi que l’avenir serait bien plus sombre, plus risqué, et que la prudence devrait primer. Toujours.
— Ce qu’on s’est dit ce soir… tout ça — la fresque, les Esthérian’s, le fauteuil, l’Ascendium, et cette menace enfouie — ça ne doit jamais sortir de cette grotte. Jamais.
Il marqua une pause. Son regard balayait les visages de ses deux compagnons.
— Dans de mauvaises mains, ces vérités pourraient provoquer des ravages inimaginables. Si le Consortium venait à apprendre ne serait-ce qu’un fragment de ce qu’on a découvert, ce serait la fin. Pas seulement pour nous. Pour beaucoup plus.
Il s’interrompit un instant. Puis sa voix baissa d’un ton, plus grave encore.
— Je ne sais pas encore où tout ça va nous mener… ni même si on pourra un jour comprendre toute l’étendue de ce qu’on porte. Mais ce que je sais, c’est que certains secrets valent mieux d’être protégés, quitte à en porter seuls le poids. Alors promettez-moi…
Il les fixa tous les deux, les mâchoires serrées.
— Promettez-moi de garder ça pour nous. Jurez-le.
Un silence respectueux plana un instant dans la grotte, seulement brisé par le crépitement du feu mourant. Puis, d’une même voix, solennelle :
— Promis, Adam, dirent Seyra et Kiran à l’unisson.
Mais le sérieux ne dura qu’une seconde. Kiran, les yeux brillants d’un mélange d’émotion et de fatigue, leva soudain le bras en l’air, un sourire en coin.
— Ce sera notre serment ! Notre pacte de la grotte ! Celui du monde perdu !
Il tendit la main en l’air comme pour sceller un engagement sacré. Puis il ajouta, plus théâtral encore :
— À partir de ce jour, rien ne sortira de ces murs ! Secret scellé par la boue, le sang… et les rires de survivants !
Il éclata de rire en se laissant tomber sur le dos, hilare.
Adam le suivit, souriant malgré lui. Seyra, d’abord surprise, finit par rire aussi. Une chaleur inattendue emplit l’espace, comme une bulle de lumière au cœur de ce monde froid et dangereux.
Et soudain, d’une voix forte, résonnante, comme une déclaration au ciel :
— HEDORA ! cria Kiran. La planète aux mille merveilles… NOUS ARRIVONS !
Son cri se perdit dans les échos de la grotte, porté au loin par les murmures nocturnes de la forêt. Le pacte était scellé.
Et l’aventure, elle, ne faisait que commencer.
À suivre…
Le voyage interstellaire ne fait que commencer...

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