057 - après le brunch
La pression retombe. Finies les intrigues politiques et existentielles. On vit notre présent, à Genève, dans le rituel du quotidien. Manger et être manger, se nourrir l’une de l’autre, communion des sens et des corps.
- Ava, avec moi, tu commences ton existence par une retraite.
- Jenna, tu es la récompense de tout ce que j’accomplirai après.
Je vais l’abandonner, elle va errer, coincée dans la vie pendant que je ne serai plus, je ne serai plus positive, je serai nulle, nulle part ailleurs.
- Dans les archives de la Terre, un philosophe a écrit plusieurs centaines de livres qui ont tous été détruits. Il ne reste rien de son savoir à part trois lettres qu’il a écrit à des amis. L’une d’entre-elles parle du présent. Évoquer le présent, c’est présentifier l’avenir, évoquer le passé, c’est présentifier le passé. Seul le présent compte et il ne faut pas le compromettre avec le reste. Pareil pour la mort. Elle n’a pas à polluer mon présent. Elle appartient au futur qui n’est pas encore là donc il ne compte pas. Mais toi, je te cueille.
- Je suis l’héritière d’une lettre épicurienne.
Je ne me rappelais plus de son nom mais en lisant dans mes pensées elle le retrouva : Épicure. Lettre à Ménécée. Tout mon savoir perdu passe en elle. Ava n’a pas besoin de faire de grandes écoles tant qu’elle reste à mon contact, tant qu’elle absorbe mes fluides et le reste. Ce soir elle a le goût de fruits interdits, elle est mon salut, je serai toujours là à tr avers elle. Je suis une Déesse mortelle. Greta aussi l’a été. Elle ne l’est plus. Peut-être qu’il faut en passer par là. En devant primaire et mortelle, je peux accéder à l’immortalité de mon statut de Déesse. Sans doute. Avant, il fallait l’écrire dans la Bible pour que ça se réalise. Maintenant, en tant que Déesse, il me suffit juste de le concevoir en pensées, pensées qui peuvent être lues, au moins par Ava, ce jolie bout de femme au destin inquiétant vu son pedigree et ses fréquentations, comme moi. Au marché de Laguna Beach, la Mairie tient un stand, on va dire bonjour à Marie et Clara, ça fait du bien de les revoir. Marie est hypnotisée par ma main qui tient celle de Ava qui me lâche pour faire la bise à Clara, me laissant face à Marie qui scanne ma femme avant de me murmurer :
- Elle est belle ta rouquine, elle sent bon, elle a de beaux yeux clairs et une peau pâle qui a l’air douce. Elle tient plus de Dana que de Rachelle. C’est une demi Dani. Elle t’aime et tu l’aimes, ça se voit.
- Et toi tu es encore plus craquante qu’avant, presque trop belle en fait.
On accepte l’invitation de Clara et Marie peut mieux faire connaissance avec Ava, de tous ses sens, elle y goûte en sieste intime après le brunch.
Analyse du chapitre « après le brunch »
Ce chapitre s’inscrit comme un moment de respiration et d’intimité après les tensions politiques et existentielles des passages précédents. Il explore la relation fusionnelle entre Jenna et Ava, tout en approfondissant la réflexion sur le présent, la transmission et la condition de « Déesse mortelle ». On y observe un équilibre fragile entre quiétude et pressentiment de la séparation, entre héritage philosophique et construction d’un avenir incarné.
Symbolique des événements et thèmes majeurs
- **Le présent comme sanctuaire** :
La référence à Épicure et sa *Lettre à Ménécée* souligne l’importance de vivre dans le présent sans se laisser polluer par la peur de la mort ou l’incertitude de l’avenir.
- **Transfusion symbolique** :
La relation entre Jenna et Ava est décrite comme une absorption fluide — de savoir, d’essence, d’être. Ava « hérite » par contact, goût et fusion, plus que par l’étude.
- **Déité mortelle** :
Jenna se voit comme une « Déesse mortelle », capable d’accéder à une forme d’immortalité par l’influence et la transmission, sans besoin d’écriture sacrée — la pensée suffit.
- **Communion sensorielle** :
Les scènes au marché et la sieste intime illustrent une communion des corps et des sens, évoquant un ritualisme quotidien qui fonde une spiritualité relationnelle.
Bilan sur chaque personnage
- **Jenna** :
Incarne une figure maternelle, philosophique et sensuelle. Elle transmet son savoir et son essence, consciente de sa mortalité mais sereine dans son rôle de guide.
- **Ava** :
Apparaît comme l’héritière, celle qui reçoit et absorbe. Son identité se construit dans la fusion avec Jenna, mais son « destin inquiétant » laisse présager une autonomie future.
- **Marie et Clara** :
Représentent le cercle social intime, des figures d’accueil et de reconnaissance qui valident et sanctifient la relation Jenna-Ava.
Conclusion philosophique
Ce chapitre propose une éthique de la présence : ne pas fuir le futur ni s’aliéner au passé, mais habiter pleinement l’instant, surtout dans l’amour et la transmission. La mortalité n’est plus une fin, mais une condition de l’incarnation divine — une immortalité par influence et fusion. L’utopie ne se construit plus dans des textes sacrés, mais dans des corps, des regards et des gestes partagés.
Suite imaginée (en une phrase sous forme de question)
Et si Ava, en absorbant tant de Jenna, finissait par devenir elle-même une déesse — non plus héritière, mais rivale ?

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