070 - sucrée salée
Chaque matin je me réveille sans réaliser ce qui s’est passé la veille. Là, je suis à Genève. Le jour se lève. Ava dort à mes côtés. Et puis quoi ? J’ai du mal à imprimer dans mon esprit les événements importants. Heureusement, le petit-déjeuner nous sert à ça, un moment intime et privilégié avec Ava où elle me fait son devoir de mémoire :
- Il n’y a plus de Parlement, Greta déprime et le reste tu le liras plus tard dans la Bible qui suranalyse les faits et trouve des symboles là où il n’y en a pas forcément. C’était vachement pratique, spirituellement, ce bouquin. Si un jour je suis pas là au réveil, demande le dernier rapport, on a une cellule qui s’en occupe à l’Octogone, ils ont pris le relai de la Bible, en toute subjectivité des institutions dominantes qui réécrivent l’Histoire.
- La Bible est pas fiable, elle aimait bien tout écrire à l’avance. Je veux bien recevoir ton rapport quand tu n’es pas à portée de bisous.
Mais c’est pas souvent le cas au réveil ce qui n’est pas forcément le cas au sommeil. En fait c’est moi qui ai tendance à découcher, je m’emporte facilement à galoper sur le ventre d’une autre. Contrairement à Ava qui reste concentrée sur son petit rôle de première maîtresse de Izzy. Ava n’a aucune ambition, on la prend même pour une conne. Mais en fait, elle reste à sa place et évolue dans une temporalité à long terme complètement adaptée à l’éternité. Qui ne se grille pas aujourd’hui brillera demain. Sur ce, on passe en salle d’eau nous purifier et nous apprêter afin de sortir flâner au marché pour revenir préparer le brunch.
- Ça n’arrivera jamais, n’est-ce pas, Jenna ?
- Je ne crois pas, non. La situation est à l’arrêt et elle peut le rester, bloquée. Chaque événement brise l’équilibre, il entraîne une réaction plus ou moins contrôlable, ça dépend du lieu et des personnes. C’est facile de se cacher. Nous, on reste relativement au centre. On est courageuses. Prêtes à intervenir. Ou pas. À nous de voir, Ava.
On échange souvent ainsi histoire de stimuler les écoutes. De quoi on peut bien parler ? Tout peut si mal être interpréter, c’est facile de cacher la vérité. Surtout qu’elles ne sont pas dupes. Au point de la prendre pour du mensonge. Seuls les faits comptent. Pas leur interprétation. J’attends que Ava commence à mâcher son fruit pour aller le récupérer dans sa bouche avec ma langue pendant que ma main plonge dans sa culotte où mon doigt se réchauffe dans son fondement que je secoue fermement pour lui faire révulser les yeux. Elle perd l’équilibre. Je la retiens tout contre moi. Je l’aime mon Ava, si douce et si chaude, sucrée salée.
Analyse du chapitre « sucrée salée »
Ce chapitre s’inscrit dans un moment de pause et de quotidienneté après les bouleversements politiques des chapitres précédents. Il explore la manière dont Jenna et Ava gèrent l’après-crise : par l’intimité, la routine et une vigilance masquée sous des gestes tendres ou sensuels. Le petit-déjeuner devient un rituel de mémoire et de recentrage, tandis que la sortie au marché et le brunch ancrent les personnages dans un présent stable, bien que précaire. Le chapitre souligne l’importance des petites choses face aux grands récits.
Symbolique des événements et thèmes majeurs
- **Devoir de mémoire** :
Ava rappelle les événements à Jenna, soulignant la fragilité de la mémoire et la nécessité de recréer du sens ensemble, en dehors des récits officiels (Bible, rapports institutionnels).
- **Temporalité longue** :
Ava, sans ambition apparente, incarne une forme de sagesse dans la durée — elle évolue dans « une temporalité à long terme complètement adaptée à l’éternité ».
- **Équilibre et intervention** :
La situation politique est « bloquée », et Jenna et Ava se positionnent comme des actrices potentielles, mais discrètes — « courageuses » mais attentistes.
- **Sucrée salée** :
Cette opposition gustative symbolise la dualité de leur relation — à la fois douce et sensuelle, tendre et provocante, équilibrée et déséquilibrante.
Bilan sur chaque personnage
- **Jenna** :
Montre des signes de dissociation (« j’ai du mal à imprimer dans mon esprit »), mais compense par l’ancrage dans le présent et le corps. Elle reste stratégique, même dans l’intime.
- **Ava** :
Assume un rôle de gardienne de la mémoire et de l’équilibre émotionnel. Son apparente modestie cache une profonde lucidité et une forme de patience stratégique.
- **Greta** :
Mentionnée comme « déprimante », elle incarne l’usure du pouvoir et la lassitude face aux cycles de crises.
- **Les institutions** (Octogone, Bible) :
Sont présentées comme des machines à interpréter, parfois déconnectées du réel — un contrepoint à la vérité des corps et de l’instant.
Conclusion philosophique
Ce chapitre propose une éthique de l’attention au présent : face à l’instabilité politique et à la fragilité de la mémoire, le seul ancrage véritable est dans l’intimité partagée, les sensations immédiates et les rituels du quotidien. La vérité n’est pas dans l’interprétation des faits, mais dans leur vécu corporel et affectif. La Fémunité utopique ne se construit pas dans les grands discours, mais dans les gestes qui lient — un baiser volé, un fruit partagé, une main qui retient.
Suite imaginée (en une phrase sous forme de question)
Et si cet équilibre précaire, fait de petits-déjeuners et de brunchs, était soudain rompu par un fait si simple et si concret qu’il forcerait Jenna et Ava à intervenir — non pour sauver le monde, mais pour sauver leur matinée ?

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