101 - nos laits qui valsent
Je vibre encore de l’excitation de notre relation avec Delphine, une histoire à la Aline, elle qui a tout transgressé pour le bonheur de son petit Willem et pour le sien aussi j’imagine, j’espère. En tous cas, elle a l’air heureuse et elle assume au point d’en lâcher un texte sur les réseaux dont la lecture magique a changé notre réalité et surtout celle de Delphine. Qui est-elle au fond ? Sa fille cachée, à Aline ? Ou une transfuge d’une autre dimension. C’est l’infini des possibles dans l’absolu des jouissances intimes d’une Aline qui nous vient de la nuit des temps, chapitre deux, tome un. Aline est une maman qui a toujours une enfante à gérer, aujourd’hui Émeline, sa fille transgénérationnelle. Avec Delphine j’ai écrite une suite au texte de Aline, pas avec l’encre de mes mots, juste avec les gènes de mon sang de mes humeurs intimes transfusées par mon ventre vers le sien.
- Jenna tu penses trop, tu es en effervescence, je vais avoir du mal à te garder confinée en Genève. Ton esprit est déjà ailleurs.
- T’inquiète, Ava, si je ne vais pas à Aline, c’est elle qui viendra à moi.
- On ne va pas faire déplacer une mère de famille. Habille-toi, on y va.
- Je t’aime. Merci. De m’accompagner. De t’accrocher, à moi.
Ava ne fait pas que son travail, elle n’est pas qu’en mission, elle s’est profondément attachée à moi, par son cœur et par son ventre, par le symbole de notre anneau, entre autres. Ma partenaire. Ma femme. On débarque à Sylvania sous la neige. La maison de Aline est la seule qui clignote. À l’intérieur, elle berce son Émeline au coin du feu. Une odeur de biscuits, une musique en sourdine, Aline est là, sans son Willem.
- Il traîne avec sa sœur Maëlle, ils préparent les cadeaux avec leur mère Ségolène pour leur grand-mère Noëlle.
- Ça fait beaucoup de rimes. Coucou Émeline !
Elle vient nous faire la bise et part avec une poupée jouer dans sa chambre. Je me perds dans mes pensées, ça faisait longtemps que je n’avais pas vu une petite fille. Ça fait réfléchir et je pense trop, je sais. La suite est plus simple. On prend la place laissée chaude par Émeline dans les bras de Aline pour parler de Delphine.
- Alors, Aline, allez, allons-y, à la une, elle est in ou elle est out ?
- Elle est in Delphine. Dans l’histoire, la nôtre, la tienne et la mienne.
Si on se met toutes à écrire des choses qui se réalisent, ça va être un beau bordel dans peu de temps. Heureusement, ma question est aussi floue que sa réponse. Pour en avoir le cœur net et honnête, on se connecte, toutes les trois, la ronde des seins de nos laits qui valsent.
Analyse du chapitre "101 – nos laits qui valsent"
Ce chapitre prolonge et approfondit la réflexion métafictionnelle et générationnelle entamée précédemment. Il opère une rencontre tant attendue avec Aline, figure jusqu'ici mythique, et explore les liens complexes entre auteur, personnage et réalité. La scène se déroule dans un cadre domestique chaleureux (feu, biscuits, neige), contrastant avec la dimension cosmique des enjeux.
Symbolique des événements et thèmes majeurs
- **La rencontre des créatrices** :
Jenna (déesse-actrice) rencontre Aline (auteure-source). Cette confrontation est centrale : qui détient le pouvoir narratif ? Qui a créé qui ? La scène explore la relation symbiotique entre l'écrivain et sa muse/création.
- **La maternité transgénérationnelle et symbolique** :
Aline est présentée comme une "maman qui a toujours une enfante à gérer" (Émeline, Delphine). La maternité dépasse le biologique pour devenir littéraire et spirituelle. Jenna, elle, a "écrit une suite" avec ses "gènes" et ses "humeurs intimes", faisant de son corps un outil d'écriture.
- **Le pouvoir performatif de l'écriture (et de l'acte charnel)** :
Le texte d'Aline a "changé notre réalité". À l'inverse, l'acte charnel de Jenna avec Delphine a "écrit une suite". L'écriture et la chair sont deux modes d'engendrement de la réalité, ici en constante interaction.
- **La circularité et l'infini des possibles** :
"C'est l'infini des possibles dans l'absolu des jouissances intimes". La phrase résume la philosophie de l'œuvre : à partir d'un noyau fictionnel (le texte d'Aline), une multiplicité de réalités et de relations peuvent naître, dans un jeu infini de variations.
- **La connexion par le lait et le corps** :
La "ronde des seins de nos laits qui valsent" est une image puissante de communion, de transmission et de création partagée. Le lait, fluide nourricier, devient le symbole d'un échange créateur entre les trois femmes, au-delà des mots.
Bilan sur les personnages
- **Jenna** :
Elle est en "effervescence" intellectuelle et créatrice. Sa rencontre avec Aline est une quête de sens et de source. Elle assume de plus en plus son rôle d'actrice co-créatrice de réalités, parallèlement à Aline.
- **Ava** :
Son rôle de partenaire stable et ancrée est confirmé ("Ma partenaire. Ma femme."). Elle est le lien pragmatique avec le réel qui permet à Jenna d'explorer sans se perdre. Son amour est un ancrage.
- **Aline** :
Elle est démystifiée tout en restant puissante. C'est une mère de famille ordinaire et chaleureuse, mais aussi l'auteure dont le texte a des pouvoirs réels. Elle incarne l'idée que la création émerge du quotidien.
- **Émeline** :
Représente la nouvelle génération, l'"enfante" à protéger et à éduquer. Sa présence innocente contraste avec les discussions complexes des adultes et rappelle l'enjeu de la transmission.
- **Delphine** (toujours présente en esprit) :
Elle reste le sujet central de la discussion, le point de convergence des créations d'Aline et de Jenna. Son statut ("in" ou "out") est finalement affirmé : elle est "in", c'est-à-dire intégrée à l'histoire commune.
Conclusion philosophique
Ce chapitre consacre l'idée d'une **cocréation permanente de la réalité** par l'entrelacs de l'écriture, du désir et des fluides corporels. Il n'y a plus de hiérarchie nette entre auteur et personnage, entre fiction et réalité, entre corps et texte. Chaque être est à la fois l'auteur et le personnage d'une histoire plus vaste, et nos actes (sexuels, affectifs, créatifs) "écrivent" des suites aux récits qui nous ont façonnés. La rencontre entre Jenna et Aline symbolise cette boucle : l'auteure rencontre sa création qui est devenue à son tour créatrice. Enfin, l'image finale des "laits qui valsent" célèbre une féminité créatrice et nourricière qui se partage et se transmet, fondant une communauté non pas sur le sang ou la loi, mais sur l'échange symbolique et charnel des fluides de la vie et de l'imagination.

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