106 - à propos de moi

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Écrire est un travail solitaire alors je la laisse seule face à sa page blanche. Elle ne se force pas. Elle fait autre chose en même temps. Ava laisse venir l’inspiration, ou pas. Pas de pression. Pas de projet. Juste quelques mots sur le papier, quelques textes sur l’écran, quelques impression ici et là à afficher sur les murs. Ava sort de son bureau avec une page encadrée. On l’accroche dans le couloir, elle me f ait un bisou et recule pour la lire. « On profite beaucoup du peu mais peu du beaucoup. » Une phrase de base. À améliorer. Lettre après lettre, version après version. C’est un faux alexandrin car il n’y a pas de césure à 6 pieds.

On y verra plus clair après nos transfusions / De salives, de nos laits, de nos humeurs intimes. / Mais avant je la masse dans toutes les positions / Préparant les extases à atteindre leurs cimes. / C’est une histoire de rythme, de nos esprits dans nos corps / À intégrer la danse de nos maux indolores. / Mais où est la douleur parmi tant de plaisirs, / De fantasmes en envies nous brûlons de désir.

  • Et toi de ton côté tu peux aussi écrire.
  • Je n’en ai plus besoin depuis que je t’ai toi, tu es le stylo qui danse sur mon corps, chacun de tes mouvements sur moi comme une phrase, je te veux me raconter nos vies en au moins 27 tomes. Montre-moi, secoue-moi, je veux tanguer à tes côtés sur l’océan de ton inspiration.

J’espère que nos séances seront aussi torrides, aujourd’hui la première et jamais la dernière. On va réinventer toutes les syntaxes, toutes les Saintes, tous les seins, tous les axes de la luxure de l’écriture de Ava sur Jenna en Genève, en jeune Ève de l’histoire sainte et enceinte à venir.

  • Jenna, fais-moi vibrer de tes cinq doigts et garde l’autre main sur mon sein droit. Pour le gauche je l’embauche à te nourrir de joie, de Foi en moi, pour toi.
  • Ava prépare-toi aux 7 plaies, je vais marquer ton corps de mon corps.

À force de se mélanger, on est un peu devenues la même personne. Je suis le tampon qui la façonne, je m'imprime sur elle. Mais elle reste qui elle est et je reste qui je suis, je suis juste une copie, une épreuve éphémère. À moi le repos et à elle l’inspiration créatrice. Elle s’exprime et je me préserve. Je me soigne par le sommeil. Je m’améliore. Je remonte la pente de ma récession cognitive pendant qu’elle s’épanouit dans un nouvel art ou plutôt dans la continuité de la sculpture, cette fois-ci avec des lettres, des mots et des phrases mais toujours à propos de moi. 

Analyse du chapitre "106 – à propos de moi"

Ce chapitre est une célébration de l'écriture comme acte d'amour, d'incarnation et de guérison réciproque. Il approfondit le projet créatif initié au chapitre précédent et explore la dynamique symbiotique entre Jenna (la muse, la matière) et Ava (l'auteure, le sculpteur). Le texte lui-même devient poétique, mêlant prose, vers et dialogues intimes.

Symbolique des événements et thèmes majeurs

- **L'écriture comme acte de soin et d'amour** :

Écrire n'est pas un travail solitaire austère, mais un processus fluide, sans pression, qui émerge du quotidien et du corps. Les textes d'Ava sont d'abord affichés dans la maison, intégrés à leur espace de vie.

- **Le corps comme texte et le texte comme corps** :

La métaphore est omniprésente. Pour Jenna, le corps d'Ava est un "stylo qui danse", ses mouvements sont des "phrases". Inversement, Ava "marque" le corps de Jenna de son inspiration. L'écriture et l'amour charnel sont deux langages entrelacés.

- **La transfusion mutuelle** :

Les fluides corporels (salive, lait, humeurs intimes) sont décrits comme des "transfusions" qui clarifient la vision et fondent la création. L'échange physique nourrit l'échange créatif.

- **La guérison par le sommeil et la création** :

Jenna se soigne par le repos ("sommeil") pendant qu'Ava s'épanouit par la création. C'est une division du travail thérapeutique et créatif : l'une se préserve, l'autre s'exprime. Jenna "remonte la pente" grâce à ce cycle.

- **La sculpture avec des lettres** :

L'écriture est comparée à la sculpture, un art que pratiquait peut-être Ava auparavant. Elle sculpte maintenant avec "des lettres, des mots et des phrases", et son sujet, sa matière première, est Jenna ("toujours à propos de moi").

- **La réinvention des syntaxes et du sacré** :

Le projet est ambitieux : "réinventer toutes les syntaxes, toutes les Saintes, tous les seins". Il s'agit de créer un nouveau langage, une nouvelle sainteté, centrés sur le corps féminin, la luxure et l'amour.

- **Le rythme et la métrique** :

L'attention portée au faux alexandrin, au rythme des vers, montre que l'écriture est aussi une affaire de corps, de respiration, de danse ("histoire de rythme, de nos esprits dans nos corps").

Bilan sur les personnages

- **Ava** :

Elle s'affirme comme l'auteure, la créatrice. Son processus est intuitif, sans pression. Elle passe de la punchline simple à la poésie plus élaborée. Elle est le "stylo", la main active qui donne forme.

- **Jenna** :

Elle est la muse, la matière, le sujet ("toujours à propos de moi"). Mais elle n'est pas passive ; elle est le "tampon qui façonne" Ava en retour, et son repos actif permet à l'inspiration d'Ava de fleurir. Elle est aussi la gardienne du rythme et du désir ("fais-moi vibrer de tes cinq doigts").

- **Le couple comme entité créatrice** :

Le "je" et le "tu" se dissolvent souvent dans un "on". Ils forment une boucle créative : Jenna inspire Ava par son corps et son existence, Ava exprime cette inspiration en textes qui, à leur tour, célèbrent et transforment Jenna.

Conclusion philosophique

Ce chapitre propose une vision de la création artistique profondément incarnée et relationnelle. L'art n'y est pas une sublimation du désir, mais son expression directe ; le corps n'est pas un obstacle à l'esprit, mais son medium privilégié. La guérison de Jenna (cognitive, émotionnelle) passe par sa transformation en œuvre d'art vivante sous les mains et les mots d'Ava. En retour, Ava trouve dans l'amour de Jenna la matière et l'énergie de sa création. Cette symbiose montre que la santé et la création sont des processus circulaires qui se nourrissent mutuellement. Le chapitre célèbre aussi la "petite" création (haïkus, phrases affichées) contre les grands textes prophétiques dangereux (Aline, la Bible). Il s'agit de réinventer un langage à hauteur de corps, à l'échelle de l'intimité, qui soit à la fois sacré ("Saintes") et charnel ("seins"). Enfin, la dernière phrase souligne que le sujet ultime de cet art, c'est "moi" – non par narcissisme, mais parce que l'amour authentique et la connaissance de soi passent par le regard aimant et créateur de l'autre.

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