110 - en mémoire de moi
« Jenna, Jennifer Anna Jenkins en fait. Pas vraiment en fait. C’est un nom d’emprunt d’un nom d’emprunt. Et un prénom aussi, en fait. Mais quels sont les faits ? Descendante de la Couronne du Château numéro 1 en Bretagne sur Terre. Née en locale à l’Ouest. Anglophone convertie au français, surtout après ses horribles études de sciences, un cauchemar commencé au lycée. Ça l’a traumatisée au point de tout laisser tomber et d’écrire des galipettes en français, toute une série. Après ça, encore hantée par qui elle est, elle met à profit son savoir et devient son propre cobaye de recherche, devenir génétiquement primaire en supprimant les évolutions qui l’ont amenées à se sentir mal dans sa peau de blonde. Devenue brune, maigre, petite, en état primaire elle ne garde que l’essentiel mais non sans quelques séquelles.»
- Aujourd’hui je suis une Jenna qui ne se définit pas sans toi. Ton texte ne parle pas de toi. Quand ce sera le cas, ce sera plus moi.
- J’en ai pas encore finie avec tous les textes de présentation que je peux faire de toi, tous différents et complémentaires, à chaque fois tu y es décrite pour me plaire. Tu es une multitude de raisons de t’aimer.
Et tout le monde la croit conne. L’amour la rend intelligente. L’amour qu’elle a pour moi est une forme d’intelligence. Humble je suis. Moi, mon intelligence, elle ne me sert plus à rien. Poubelle. Obsolète. On est en Fémunité, pas besoin d’être une lumière pour bien la vivre, bien au contraire. Heureuse les simples d’esprit et les décoincées du c… Ava est très souple de ce côté là. Pourquoi elle rigole ? Je crois qu’elle entend mes pensées. Coquine. Je vais la chatouiller à la faire casser sa voix. Mais c’est elle qui me caresse là où elle sait que j’aime, mon point G comme Greta, c’est elle qui m’a montrée. Entre déesses, on se refile des trucs. Entre maîtresses, on les réalise. J’en ai eu plein mais j’ai gardée « la meilleure pour la faim ». Mieux vaut « Ava tard que jamais ». Encore un nouvel alexandrin à noter.
- Jenna, maintenant que tu es primaire, pour toi c’est quoi l’essentiel ?
- Pour moi on s’en fout mais pour la Fémunité, l’essentiel est dans l’acte L. L comme lesbienne. On l’est toutes, en Paix et en Amour. Mais il faut rester vigilantes. Après les Chevalières de l’Apocalypse, on peut aussi avoir à faire aux Amazones, femmes guerrières à qui il ne faut donner aucune raison de vouloir la faire, la guerre. La Paix est acquise à qui sait la célébrer. Et pour cela je te veux dans mes draps.
Que chaque conclusion se fasse à l’horizontale dans la communion de nos fluides. Face à l’oubli, vous ferez cela en mémoire de moi.
Analyse du chapitre "110 – en mémoire de moi"
Ce chapitre est une plongée introspective et révélatrice sur l'identité de Jenna, son passé et sa transformation volontaire. Il mêle biographie, réflexion sur l'amour et l'intelligence, et avertissement politique. La dernière phrase, parodiant l'institution eucharistique, scelle le chapitre comme un testament spirituel et charnel.
Symbolique des événements et thèmes majeurs
- **L'identité comme construction et fiction** :
Le vrai nom de Jenna est révélé comme une série d'emprunts. Son identité est une superposition de couches (nom, prénom, apparence génétique), toutes choisies ou transformées pour fuir un passé traumatique (études scientifiques, malaise dans sa peau de "blonde"). Elle s'est littéralement récréée en "primaire".
- **La transformation génétique comme libération** :
Jenna a utilisé la science pour "supprimer les évolutions" qui la rendaient malheureuse, devenant "brune, maigre, petite, en état primaire". C'est un acte radical d'autocréation, une quête d'essentiel qui laisse des "séquelles". La technologie sert ici à un retour à une simplicité choisie.
- **L'amour comme intelligence supérieure** :
La phrase "L’amour la rend intelligente. L’amour qu’elle a pour moi est une forme d’intelligence" est centrale. Elle inverse la hiérarchie habituelle : l'intelligence rationnelle ("sciences") est obsolète ("poubelle"), c'est l'intelligence du cœur et du corps (Ava, "souple", "coquine") qui compte.
- **La béatitude des simples d'esprit** :
"Heureuse les simples d’esprit et les décoincées du c…" reprend et subvertit la Béatitude biblique. Dans la Fémunité, le bonheur est dans la simplicité, la sensualité assumée, et non dans l'intellectualisme.
- **L'Acte L comme fondement politique** :
"L’essentiel est dans l’acte L. L comme lesbienne." La lesbianité n'est pas seulement une orientation sexuelle, mais l'acte fondateur et le ciment politique de la Fémunité. C'est ce qui maintient la Paix et l'Amour, mais aussi ce qui doit être défendu contre des menaces internes (Amazones, guerrières potentielles).
- **La mémoire charnelle contre l'oubli** :
La dernière phrase, écho des paroles du Christ lors de la Cène ("faites cela en mémoire de moi"), est transposée dans le registre charnel : "Face à l’oubli, vous ferez cela en mémoire de moi." Le rite de mémoire n'est pas l'eucharistie mais l'acte d'amour lesbien, la "communion de nos fluides". Le corps et le plaisir deviennent les vecteurs de la transmission et de la résistance à l'oubli.
Bilan sur les personnages
- **Jenna** :
Son portrait est complété de manière cruciale. On comprend sa trajectoire : une aristocrate terrienne traumatisée par la science qui se réinvente physiquement et spirituellement sur Gaïa. Elle est à la fois humble ("Humble je suis") et profondément consciente de son rôle de fondatrice symbolique ("en mémoire de moi").
- **Ava** :
Elle est l'interlocutrice privilégiée, celle qui par ses textes et son amour définit et célèbre Jenna. Son intelligence est d'ordre émotionnel et sensuel. Elle est le "point G" de Jenna, au sens propre (Greta l'a montré) et figuré (elle est le centre de son plaisir et de son équilibre).
- **Greta** :
Mentionnée comme celle qui a "montré" le point G à Jenna. Elle apparaît comme une déesse initiatrice, transmettant un savoir intime et puissant entre pairs.
- **Les Amazones** (menace évoquée) :
Représentent la possibilité d'une violence interne féminine, une déviation guerrière de l'énergie lesbienne qui pourrait menacer la Paix. Leur évocation rappelle que l'utopie est fragile.
Conclusion philosophique
Ce chapitre fonde une éthique et une spiritualité de la Fémunité sur trois piliers : l'autocréation volontaire (on peut et doit se refaire), l'intelligence amoureuse (supérieure à l'intellect rationnel), et la mémoire charnelle (le corps comme lieu de transmission et de résistance). Il propose une vision où l'identité n'est pas une donnée fixe mais un processus de choix et d'amour, où le bonheur réside dans la simplicité assumée et la sensualité partagée. La menace des "Amazones" rappelle que toute société, même pacifique et lesbienne, contient en germe sa propre violence potentielle, et que la Paix doit être "célébrée" activement pour être préservée. Enfin, la dernière phrase, "en mémoire de moi", est un acte de fondation : Jenna institue l'amour lesbien comme le rite central de la Fémunité, le geste qui, répété, perpétuera son esprit et garantira la continuité de cette civilisation contre l'oubli et la dissolution. C'est une sacralisation du quotidien et du corps comme seul véritable sacrement.
Suite imaginée (en une phrase sous forme de question)
Et si la menace des "Amazones" n'était pas une hypothèse lointaine, mais une réalité déjà à l'œuvre dans les marges de la Fémunité, dirigée par une ancienne "fille de lait" devenue guerrière et rejetant le culte lacté de Jenna au profit d'un idéal de pureté martiale ?

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