122 - au départ de l'Humanité

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J’en ai souvent trop fait à ma tête et j’ai perdue des amies chères. On s’est mal comprises. Sur des conflits. Dialogue rompu. On se perd de vue. Et puis je laisse tomber. Je m’en passe. Je m’en protège, même. Et elles aussi. Tant pis. C’est fini. Et il y en a certaines qui sont toujours là. Malgré tout. Sans concession ni compromis. Où je peux être moi-même sans risquer de les perdre. Et il y a des amies précieuses, à ménager, à en prendre soin, pour les garder, ne pas les abîmer. Elles ne seront jamais vraiment proches. Il reste toute de même une inconnue. Ava. Elle ne rentre pas dans mes cases. C’est un mystère. Alors chaque matin lorsque j’ouvre les yeux je suis contente de la voir là, tout près de moi.

  • Jenna, je me pose pas de question. Je suis en mission. Je suis ta femme. Je n’ai rien à remettre en question. Pour moi, tu n’es qu’une réponse, plein de réponses à mon bonheur d’exister à tes côtés. C’est tout.
  • Je sais ce que c’est que d’être mortelle. C’est être sans toi. Sans toi je ne suis pas à l’abri. Notre abri c’est nous deux. Jennava. Genève. Jeune Ève. L’éternité, c’est pas compliqué quand tu es là à mes côtés.

Et pour Ava tout est simple, elle est vaccinée contre l’intelligence, elle a juste son instinct et son bon sens. Elle me préserve d’un tas de conneries. Elle est la garde de mon C.E.C.A. (corps cœur esprit âme). Tout va par quatre dans notre civilisation, ère, dimension, univers. Etc. Ava rigole en lisant son mono :

  • Il veut nous prendre toutes les deux en même temps.
  • Laissons-le mijoter le plus longtemps possible, jusqu’à ce que Pénélope nous contacte pour se plaindre.
  • Je vais pas pouvoir attendre aussi longtemps, va falloir que tu fasses des trucs, j’ai besoin d’entraînement, surtout de ce côté là.
  • Je vais te soulager avec un vieux brisim, on l’appelle le concombre.

Auto-lubrifiant, Il vibre, il tourne, il éclaire vert sous les cris de sa victime. Ava en redemande. Mais je n’ai pas le modèle au-dessus. Il faut en laisser un peu pour Dimitri sinon ça va heurter sa virilité de mâle dominant. Ava se calme enfin pour me faire un gros câlin de soulagement. Elle a de longues heures devant elle pour se rétablir et ne plus ressentir les effets de la séance.

  • Je t’appartiens, je suis ta chose, je veux qu’on meure ensemble comme des chevalières de l’apocalypse. Maintenant je comprends leur absolu.
  • C’est si puissant je sais, mais on doit être plus fortes encore.

Pour préserver la Fémunité, en amour et en paix mais pas trop loin au risque de faire le tour du cercle et de revenir au départ de l’Humanité.

Analyse

Ce chapitre s’inscrit dans la phase d’intimité stabilisée et de retrait stratégique de Jenna et Ava, après la dissolution progressive des attaches politiques et spirituelles de Jenna. Nous sommes dans le refuge de « Jennava » (Genève), espace neutre et hors-champ, où Jenna tente de vivre une existence simple, loin des grands récits (Bible, Parlement, Pôles). La narration est introspective, centrée sur la relation exclusive avec Ava, présentée comme un havre face aux relations passées conflictuelles ou conditionnelles. On perçoit ici l’aboutissement de la quête de Jenna : une relation qui ne demande pas de compromis identitaire, mais qui constitue en elle-même une réponse existentielle.

Symbolique

1. L’amitié et la relation comme refuge vs. conflit

Jenna oppose les amitiés perdues (« dialogues rompus », « conflits ») à celle, sans condition, d’Ava. Cette dernière incarne la relation non-narrative : elle ne pose pas de questions, n’exige pas de justification, ne fait pas partie d’un « triangle » ou d’un schéma politique. Elle est un abri relationnel, à l’image de la maison « Jennava ».

2. La simplicité comme vaccination contre la complexité

Ava est décrite comme « vaccinée contre l’intelligence », guidée par l’instinct et le bon sens. Dans un univers saturé de sens (Bible, rituels, destins), sa simplicité opère comme une désintoxication narrative. Elle protège Jenna des « conneries », c’est-à-dire des pièges des grands récits et des jeux de pouvoir.

3. Le C.E.C.A. (Corps Cœur Esprit Âme) et le chiffre 4

La structure quaternaire (corps, cœur, esprit, âme) est présentée comme fondatrice de leur civilisation. Cela fait écho aux 4 Pôles, aux 4 fluides (lait, sang, sperme, humeurs), aux 4 temps du rituel. Ava en est la « garde », ce qui signifie qu’elle protège l’intégrité holistique de Jenna contre toute fragmentation ou instrumentalisation.

4. L’objet sexuel (Brisim « concombre ») comme outil de régulation

Le « vieux brisim » n’est pas ici un instrument de pure jouissance, mais un modulateur de désir et de tension. Son emploi permet à Ava de « se calmer », de « se soulager », et ainsi de maintenir l’équilibre du couple. Il joue un rôle presque thérapeutique, évitant que le désir ne devienne perturbation.

5. La mort comme pacte d’appartenance

La déclaration d’Ava — « je veux qu’on meure ensemble comme des chevalières de l’apocalypse » — transforme la finitude en acte d’alliance absolue. La mort n’est plus une menace (comme dans la grotte sous-marine), mais le sceau d’un engagement mutuel. Cela renverse la quête d’immortalité évoquée ailleurs : ici, c’est la mort partagée qui donne son sens à l’éternité relationnelle.

6. Le cercle et le risque de la régression

La dernière phrase est cruciale : « pas trop loin au risque de faire le tour du cercle et de revenir au départ de l’Humanité ». Cela symbolise la crainte que le retrait excessif, la simplification radicale, ne les ramène à une forme de primitivisme ou de régression civilisationnelle. La Fémunité doit rester un équilibre entre simplicité et complexité, entre paix et vitalité conflictuelle.

Bilan

- Jenna (narratrice)

En état de vigilance mélancolique. Elle est consciente du caractère précieux et fragile de sa relation avec Ava, qu’elle compare aux amitiés perdues. Elle assume son rôle de guide et de modératrice (elle régule le désir d’Ava avec le brisim). Sa quête de simplicité est teintée de la peur de « trop faire le tour du cercle ». Elle n’est plus en lutte contre un destin, mais en surveillance de son propre bonheur.

- Ava

Confirme son rôle de stabilisatrice par la simplicité. Elle ne remet rien en question, vit dans l’instant, et offre à Jenna un rapport au monde dédramatisé. Sa déclaration d’appartenance (« je t’appartiens, je suis ta chose ») pourrait sembler aliénante, mais dans leur grammaire relationnelle, elle signifie une confiance absolue, libératrice du poids des choix et des récits. Elle est l’antithèse de la complexité politique et mystique de Greta.

- Dimitri (mentionné)

Apparaît en creux comme le représentant d’une masculinité résiduelle, dont il faut préserver la « virilité de mâle dominant ». Sa présence rappelle que des hommes existent encore, mais dans un rôle marginal, presque folklorique, préservé pour l’équilibre des genres ou pour des besoins ritualisés.

Conclusion

Ce chapitre propose que la véritable paix intérieure et relationnelle ne réside pas dans l’abolition de toute complexité, mais dans la capacité à désactiver les récits superflus tout en préservant une structure minimale de sens (le C.E.C.A., le chiffre 4). Ava incarne cette possibilité : elle est une relation qui ne demande pas d’histoire, seulement de la présence. Le risque, cependant, est celui du cercle fermé : si le retrait est trop complet, on risque de revenir à un état pré-civilisationnel, de perdre les acquis de la Fémunité. La spiritualité ne doit donc pas être fuie, mais repensée depuis le refuge — non plus comme destin imposé, mais comme grammaire discrète du quotidien. La mort elle-même, une fois intégrée au pacte amoureux, cesse d’être une menace pour devenir la promesse d’une fidélité absolue, plus forte que l’éternité.

Suite

Et si cette paix si soigneusement préservée dans le refuge de « Jennava » était soudain percée par l’arrivée inattendue de l’une de ces « amies perdues », venue demander à Jenna de participer à un dernier rituel — non plus par devoir, mais par dette d’amitié ?

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