129 - à la place de Greta
Ava abandonne. L’écriture n’est pas faite pour elle. Quand à la sculpture, elle a commencé par son chef d’œuvre, moi, et elle n’ose pas s’aventurer à faire moins bien. Elle sera à nouveau inspirée à sa prochaine régulière.
- Je ferai pas carrière non plus à l’Octogone, c’était juste pour me bouger et espérer avoir un jour le niveau du Grand Chelem.
- C’est important aussi les échecs. Celui là te permet de ne pas te perdre.
- Je ne me suis pas encore trouvée à part en toi mais t’es complètement folle et entièrement douée aussi, de talent, malgré tous tes handicaps.
- Sauf que j’arrive même plus à m’en rappeler, de quoi déjà ?
Il me reste quand même une mémoire affective. Ça m’a fait du bien de la revoir, elle me manque, Greta, qui n’est pas du tout inquiète :
- Si tu meurs, Énola peut te ramener.
- Me ramener d’où ? Je n’existe dans aucune autre dimension.
Delphine, elle, est complètement à l’Ouest. J’aimerais être comme elle. Éparpillée. Instinctive. Brute. Elle peut rire et pleurer dans la même phrase, comme ses orgasmes, euphoriques de les voir arriver et tristes de les voir partir. Bri me fait cet effet là, je m’éclaire quand elle vient et je m’éteins quand elle s’en va. En attendant je revois Greta, on flâne, on flirte, nonchalamment à travers la Riviera.
- Et Victoria dans tout ça ? Elle ne s’occupe plus de toi ?
- Une vraie grenouille de bénitier, toujours fourrée à Votre-Dame.
- Le Pape François a sa résidence de retraite juste à côté. J’ai lu un rapport sur leurs rapports, des prières officiellement, genre cérémonie occulte et dans occulte il y a…
Greta s’arrête de marcher. Elle réalise. Elle encaisse. Et on repart, c’est fini. La voilà célibataire, sans régulière. Mais elle a quelque chose à m’avouer :
- Je vois ton fils en ce moment, ou ta fille, comme tu préfères.
- Arona ? Et toi tu préfères quoi, lui ou elle ?
- Les deux ensemble, c’est vraiment bien, ça me convient parfaitement.
Je ne me rappelle plus vraiment de la régulière de Arona. Quelqu’une d’importante et de très bien. Je suppose qu’elle est de la partie. Je triche et je demande à mon monoma: Eloa Shadow, la meilleure fille de Rachelle.
- Eloa est aussi de la partie ?
- Et comment, les deux ensemble, c’est le top du top.
Je n’ose imaginer la scène. Je me joindrais bien à elles mais j’ai déjà ma fille de Rachelle. Souvenir. En fait, j’ai déjà été à la place de Greta.
Analyse
Ce chapitre fonctionne comme une conversation errante et introspective entre Jenna et Ava, puis Jenna et Greta, sur les thèmes de l’échec, de l’identité, de la mémoire affective et de la continuité des relations au-delà des changements de partenaires. On y voit Jenna accepter ses limites (mémoire défaillante) tout en s’appuyant sur les liens qui persistent (affectifs, charnels). La révélation de Greta concernant sa relation avec Aron/a introduit une nouvelle complexité générationnelle et genrée, tandis que la mention de Victoria et du Pape François rappelle que des structures traditionnelles (religion) coexistent avec leur monde transformé.
Symbolique
1. L’échec comme protection contre la perte de soi
Ava renonce à l’écriture et à la sculpture, et admet qu’elle ne fera pas carrière à l’Octogone. Jenna lui répond : « C’est important aussi les échecs. Celui-là te permet de ne pas te perdre. » L’échec est ici positif : il préserve l’authenticité, empêche de se dissoudre dans des rôles imposés. Ava se trouve en Jenna, même si Jenna est « folle » et handicapée — l’amour comme ancrage identitaire.
2. La mémoire affective contre l’oubli cognitif
Jenna a perdu la mémoire des faits (« de quoi déjà ? »), mais conserve une mémoire affective (« ça m’a fait du bien de la revoir, elle me manque »). Cela montre que les liens émotionnels résistent à l’effritement cognitif. L’affect devient le fil d’Ariane dans le labyrinthe de l’oubli.
3. Greta et la libération par la perte
Greta réalise que Victoria est absorbée par le Vatican (« grenouille de bénitier ») et que leur relation est finie. Sa réaction — « Elle encaisse. Et on repart, c’est fini » — montre une acceptation sereine, sans drame. Devenir « célibataire » n’est pas une catastrophe, mais une ouverture à de nouvelles connexions, comme avec Aron/a.
4. Aron/a : fluidité générationnelle et genrée
La relation de Greta avec Aron/a (enfant de Jenna) symbolise la continuité des lignées et la fluidité des identités. Greta apprécie « les deux ensemble » (lui et elle), ce qui reflète une sexualité non binaire et une ouverture à la multiplicité des formes d’être. La présence d’Eloa Shadow (fille de Rachelle) crée un entrelacs complexe de liens familiaux, politiques et érotiques.
5. La religion comme espace occulte
La mention du Pape François et de « cérémonie occulte » sous couvert de prière révèle que le Vatican reste un lieu de pouvoir mystique, même retiré. Cela rappelle que la spiritualité traditionnelle coexiste avec la Fémunité, et qu’elle peut être un rivage pour celles qui se perdent (comme Victoria).
6. La récurrence des rôles et des positions
Jenna note : « En fait, j’ai déjà été à la place de Greta. » Cette remarque suggère une circularité des expériences : les places dans le réseau relationnel se réoccupent, les histoires se répètent avec de nouveaux acteurs. C’est une forme de destin relationnel, mais doux, sans tragédie.
Bilan
- Jenna (narratrice)
Continue sa mue vers l’acceptation. Elle assume ses handicaps (mémoire), vit dans l’affect plus que dans le souvenir, et observe les recompositions relationnelles autour d’elle avec bienveillance et curiosité. Sa relation avec Ava reste son ancrage fondamental, même si elle entretient des liens tendres avec Greta et d’autres.
- Ava
Est en quête d’une identité en dehors des institutions (Octogone, Grand Chelem). Elle trouve en Jenna un miroir à la fois rassurant et inspirant, malgré la folie de celle-ci. Son échec n’est pas une défaite, mais un choix de simplicité qui la protège.
- Greta
Montre une maturité émotionnelle nouvelle. Elle accepte la fin de sa relation avec Victoria sans amertume, et s’engage dans une nouvelle connexion avec Aron/a et Eloa. Elle incarne une sexualité libre et inclusive, ouverte aux fluidités de genre et aux héritages croisés.
- Aron/a et Eloa (mentionné·e·s)
Représentent la nouvelle génération, qui hérite des liens complexes de leurs parents mais les vit avec une fluidité décomplexée. Leur relation avec Greta symbolise la continuité à travers les transformations.
- Victoria et le Pape François (mentionnés)
Symbolisent le repli dans la tradition religieuse, un pôle opposé à la fluidité de la Fémunité, mais qui reste une option valable pour certain·e·s.
Conclusion
Ce chapitre propose que dans un monde où la mémoire et les institutions faillissent, ce sont les liens affectifs et les récits relationnels qui assurent la continuité de l’identité et du sens. Jenna, malgré l’oubli, reste connectée par le cœur ; Greta, malgré la perte d’une partenaire, s’ouvre à de nouveaux liens. L’échec (d’Ava) n’est pas une fin, mais une protection contre l’aliénation. La fluidité des genres et des générations (Aron/a, Eloa) montre que la reproduction sociale ne passe plus par la filiation stricte, mais par la recréation perpétuelle des réseaux d’amour et de désir. Enfin, la coexistence du Vatican et de la Fémunité rappelle qu’il n’y a pas une seule voie pour donner sens à l’existence — seulement des chemins qui se croisent, se quittent, et parfois se retrouvent.
Suite générative
Et si la mémoire affective de Jenna, qui résiste à l’oubli, devenait soudain le seul moyen de retrouver le « code primaire » de la mortalité qu’elle avait verrouillé — et que ce code était caché non dans ses gènes, mais dans l’empreinte émotionnelle laissée par chaque personne qu’elle a aimée ?

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