134 - honorer notre invitée
Dans ma maison cocon en Riviera de l’Ouest, il fait toujours bien chaud auprès de mon Ava qui est toujours là ou pas loin, Ava est mon refrain dans les chansons qu’elle m’écrit et qu’elle me joue parfois quand elle murmure dans mes bras. Moi je ne fais rien, je ne médecine plus, je n’écris plus, je ne marine plus, je n’enseigne plus, je n’ambassade plus, je ne cherche plus à lire le ciel non plus, je suis juste, là, lasse un peu, à la fin, aboutie, je survis, bien contente de ne plus me prendre la tête dans des domaines que je n’ai que faire, je n’ai plus rien à prouver, je n’ai plus rien à montrer, je me fais oublier, bien sage au calme et confinée. Il ne faut pas agir ni réagir, c’est l’énergie de la guerre. On laisse faire le sale boulot par l’Octogone. Même les courses quand j’ai la flemme et que je sais vraiment ce que je veux. Du coup elle m’apporte des paquets. Aujourd’hui je m’ennuie alors je la surprends sur le palier. Une petite brune, une enfante.
- Salut, agente. Entre, tu vas m’aider à préparer la soupe.
- En fait je suis l’agente de Ava. La vôtre m’envoie à sa place.
- La procédure, sans doute. Si Ava sort de son bureau, on dira que tu es la mienne. Allez, entre.
Elle se met à l’aise et elle voit que je remarque son phaser. J’avais le même au Port de l’Est quand je partais en intervention.
- Oui, en fait, les vraies agentes sont très prises en ce moment. On donne un coup de main. Ça change des interventions en mer.
Elle est douée, on ne se gène pas du tout en cuisine. On se complète, elle coupe les légumes que j’épluche et vice versa, ça va à une vitesse folle.
- Bon, okay, tu es une marinette. On se ressemble pas mal, on n’a qu’à dire que tu es ma fille, j’en ai eu plein, comme ça je peux t’engueuler et toi tu peux te plaindre, réclamer, pleurer, me crier dessus aussi.
Mais en fait on rigole et on est plus dans le mood de se faire des câlins. C’est bizarre. Je me lave les mains et je vois qu’elle a laissé ses affaires sur la table à l’entrée. Dès que je m’en approche, elle vient me surveiller. Elle n’est pas là par hasard. J’ouvre son porte-badge et je lis Sibylle Leclère :
- Ma mère, Pauline, a eu plein de filles. Elle ne m’a jamais parlé de ma génitrice mais quand je vous vois, je me vois, alors…
Ava sort de son bureau, attirée par l’odeur, on fait les présentations :
- Ava je te présente ma fille cachée, Sibylle, elle sort du ventre de Pauline et elle aide à la relève nos agentes de l’Octogone. Du coup…
À la soupe ! Et Ava est soulagée de ne pas avoir à honorer notre invitée.
Analyse
Ce chapitre marque une étape de retrait profond et de sérénité pour Jenna, qui vit désormais une existence recluse et paisible avec Ava. L’arrivée inattendue de Sibylle, une jeune agente qui se révèle être sa fille cachée, introduit une nouvelle dimension générationnelle et familiale dans ce cocon. La scène est à la fois domestique et chargée de sous-entendus politiques (surveillance, relève de l’Octogone). Jenna y exerce une maternité immédiate et intuitive, intégrant Sibylle dans sa narration familiale avec humour et tendresse, tandis qu’Ava observe avec un mélange de curiosité et de soulagement.
Symbolique
1. Le retrait comme sagesse active
Jenna décrit un état de lassitude aboutie : « je ne fais rien […] je suis juste, là, lasse un peu, à la fin, aboutie. » Ce n’est pas de la dépression, mais une sérénité post-activité, un renoncement volontaire aux rôles sociaux (médecin, écrivain, enseignante, ambassadrice). Elle se fait oublier, ce qui est une forme de puissance passive : en ne réagissant pas, on ne nourrit pas « l’énergie de la guerre ».
2. La maison comme cocon et refuge
La maison en Riviera est un espace chaud, clos, protecteur. Elle symbolise le stade final de la quête de Jenna : un lieu où l’on peut cesser de devenir pour simplement être. Ava y est le « refrain » — une présence répétée, rassurante, qui rythme la vie sans la troubler.
3. Sibylle : la fille cachée et la relève
L’apparition de Sibylle, fille de Pauline et génétiquement liée à Jenna, introduit un nouveau maillon dans la chaîne des générations. Elle représente la relève discrète (« elle aide à la relève nos agentes ») et une continuité biologique et professionnelle. Son badge « Sibylle Leclère » évoque la sibylle, figure prophétique — peut-être une indication sur son rôle à venir.
4. La reconnaissance intuitive et l’humour familial
Jenna reconnaît en Sibylle une ressemblance immédiate (« quand je vous vois, je me vois ») et propose de jouer le jeu de la filiation fictive (« on n’a qu’à dire que tu es ma fille »). Cette invention humoristique permet de créer un cadre relationnel immédiat sans avoir à expliquer les complexités généalogiques. C’est une parenté choisie et performative.
5. La soupe comme rituel domestique et intégrateur
La préparation de la soupe est un acte concret et collaboratif qui crée du lien. Jenna et Sibylle « se complètent » naturellement, comme si leur parenté se traduisait dans la gestuelle. La soupe devient un symbole de nourriture partagée, de chaleur domestique, et de paix familiale improvisée.
6. Ava en observatrice soulagée
Le soulagement d’Ava (« soulagée de ne pas avoir à honorer notre invitée ») montre qu’elle perçoit Sibylle non comme une rivale, mais comme une extension de la famille. Elle n’a pas à intégrer érotiquement cette nouvelle venue ; la relation reste platonique et maternelle. Cela préserve l’équilibre du couple.
Bilan
- Jenna (narratrice)
Est dans un état de plénitude retirée. Elle accueille la surprise (Sibylle) avec curiosité et bienveillance, sans anxiété. Elle utilise l’humour et l’invention narrative pour intégrer cette nouvelle venue dans son monde. Elle incarne une maternité large et inclusive, capable d’adopter symboliquement une fille en quelques instants.
- Ava
Reste la gardienne du foyer et de la routine. Son soulagement montre qu’elle protège l’intimité du couple tout en acceptant les incursions extérieures quand elles ne menacent pas cet équilibre. Elle est l’ancrage stable à partir duquel Jenna peut explorer de nouvelles relations filiales.
- Sibylle Leclère
Est une figure de transition : à la fois agente (lien avec l’Octogone) et fille (lien avec Jenna et Pauline). Sa ressemblance avec Jenna suggère une héritage génétique et peut-être symbolique. Elle représente la nouvelle génération qui entre discrètement dans l’histoire, sans drame.
- Pauline (mentionnée)
Revient dans le récit comme mère de Sibylle, rappelant que le passé relationnel de Jenna continue de produire des ramifications dans le présent.
Conclusion
Ce chapitre propose que la véritable paix intérieure se manifeste dans la capacité à accueillir l’inattendu sans perturbation, en l’intégrant par l’humour, le récit et le geste concret (faire la soupe). Jenna, après avoir lutté contre des destins imposés, atteint un état de grâce narrative : elle peut inventer une filiation sur le moment, créer du lien par la parole et l’action domestique. La maison n’est plus un refuge clos, mais un espace perméable où peuvent entrer des fragments du monde extérieur (une agente, une fille cachée) sans rompre la quiétude. Enfin, la présence de Sibylle rappelle que l’héritage ne se transmet pas seulement par les gènes ou les institutions, mais par des reconnaissances intuitives et des soupes partagées. La vie continue, discrètement, même lorsque les grandes héroïnes se retirent.
Suite générative
Et si Sibylle, en aidant à la « relève » des agentes, découvrait dans les archives de l’Octogone un dossier prouvant que Jenna n’est pas seulement sa génitrice, mais aussi la clé d’un projet de clonage massif arrêté des décennies plus tôt — un projet dont les sujets seraient aujourd’hui disséminés dans toute la Fémunité à son insu ?

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