149 - entrer en moi
Tous les jours je me réveille et je dois faire le point. Où je suis ? Que s’est-il passé ? On en est où, là ? Je tourne la tête pour regarder la tignasse rousse et blonde. Ava Jenkins, SSV4, MP, PRDS (protection rapprochée de déesse) et scripte de la B9. Bien… J’hésite à m’ébrouer sur elle pour la réveiller ou bien passer en cuisine pour préparer le petit déjeuner. L’appel du ventre mais lequel ? Je la laisse récupérer de sa nuit ardente et je glisse hors de notre couche pour aller lui préparer de quoi la remettre sur pied et affronter la journée jusqu’au soir et plus car affinités. Mon quotidien, c’est la jouissance, sous toutes ses formes. Dehors il pleut. C’est romantique. Ploc, ploc sur la terrasse. Alcaloïde bien chaud, jus de fruits bien frais, il est encore trop tôt pour les viennoiseries livrées par la boulangère avec son foulard et ses nattes. La voilà, elle a un parapluie aujourd’hui. J’ouvre la porte pour la rejoindre sous le porche où elle dépose le paquet à côté de mes pieds. Elle se relève doucement, son visage frotte presque ma légère nuisette et arrivé au niveau de ma bouche je la surprend par un bisou. Elle me répond par un baiser.
- Tu es une Greta, tu en as le look et tu en as le goût.
- Oui, je suis une de ses nombreuses filles au destin prometteur.
- Tu as été condamnée aux travaux forcés manuels en services sociaux ?
- Non, reconversion après un burn out, j’étais dans le numérique.
Prisca Ernman. Une petite fleur innocente. Elle a besoin qu’on la butine. Mais je la laisse repartir terminer sa tournée. À un moment elle se retourner pour me lancer le plus doux des regards d’envie et d’espoir. Comme elles sont belles toutes ses filles à Greta. Ava se lève en trombe et se jette sur ma collation avant de courir en salle d’eau puis vers le dressing et arrive vers moi au garde à vous :
- Ce matin, je visite Victoria, enfin, sa Cathédrale Votre-Dame, en Principauté. Comment je suis ? La navette papale arrive, j’y vais, bisou.
- Tu es trop belle mon Ava d’amour, je t’aime, fais une prière pour moi.
Elle rigole en trottinant vers son vaisseau spirituel de premier Ordre. Pour moi, c’est tâches ménagères, surtout en cuisine, ranger, nettoyer, vérifier le ravitaillement. J’en profite pour terminer les croissants. Au fond du paquet il y a un petit bracelet en cordelettes roses et jaunes tressées. Je l’essai sur mon poignet gauche, il est très beau et très discret. C’est un porte-bonheur qui apporte le bonheur. D’ailleurs, le bonheur frappe à la porte. Trois petits coups timides. Elle est là, Prisca, sans son foulard, le regard fuyant, les yeux baissés. Je la fais entrer en moi.
Analyse
Ce chapitre est une vignette quotidienne, un instantané parfait de la vie utopique et sensuelle que Jenna a construite. Il capture la plénitude tranquille d'une matinée ordinaire, où les rituels domestiques, les rencontres fortuites et les petits plaisirs incarnent l'idéal de la « Fémunité ». Loin des boucles temporelles ou des performances publiques, l'accent est mis sur la beauté simple du présent, l'abondance affective et la disponibilité permanente au désir et à la connexion. C'est un chapitre sur la gratitude et l'accueil.
Symbolique
1. Le rituel du réveil et l'inventaire du bonheur :
La première action de Jenna est un inventaire : vérifier où elle est, ce qui s'est passé, et surtout, qui est à côté d'elle. Cet inventaire (« Ava Jenkins, SSV4, MP, PRDS... ») n'est pas anxiogène, mais une énumération reconnaissante des rôles et titres qui définissent sa compagne et, par extension, sa vie. C'est l'acte de prise de conscience d'une existence comblée.
2. La pluie, la boulangère et le cycle doux :
La pluie (« romantique »), la livraison ponctuelle des viennoiseries, la boulangère au foulard créent une atmosphère de cocooning et de continuité paisible. Ce monde fonctionne avec une douceur prévisible et réconfortante, où même le service est une occasion de connexion sensuelle.
3. La reconnaissance du lignage et le réseau de la Fémunité :
La boulangère, Prisca, se révèle être « une de ses nombreuses filles à Greta ». Cette découverte fortuite montre à quel point le réseau de la Fémunité est dense et organique. Les « filles » de Greta (spirituelles, génétiques ?) sont partout, réalisant des destins simples et prometteurs, et elles sont immédiatement reconnaissables à leur « look » et leur « goût ». La connexion est immédiate et naturelle.
4. Le porte-bonheur comme invitation et réciprocité :
Le bracelet tressé, caché au fond du paquet, est un symbole puissant. C'est un cadeau discret, fait main, qui « apporte le bonheur ». Il fonctionne comme un talisman d'intention : en l'offrant, Prisca exprime un désir et une offre. En le portant, Jenna l'accepte. Le bonheur n'est pas un état passif ; il « frappe à la porte » et doit être accueilli activement (« Je la fais entrer en moi »).
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5. La distribution harmonieuse des rôles :
Le chapitre montre une division du travail naturelle et heureuse : Ava part pour ses devoirs spirituels (« visite Victoria ») avec enthousiasme, tandis que Jenna assume les tâches domestiques avec sérénité, trouvant du plaisir même dans le rangement. Aucune hiérarchie n'est implicite ; c'est une harmonie de fonctions qui libère du temps pour l'essentiel : la jouissance et la rencontre.
Bilan
- Jenna (la narratrice) :
Incarne la déesse domestiquée, pleinement ancrée dans le bonheur de sa routine. Elle est à la fois protectrice (prépare le petit-déjeuner), réceptive (accueille le baiser de Prisca, trouve le bracelet) et initiatrice (« Je la fais entrer en moi »). Son état est de gratitude active et d'ouverture permanente.
- Ava :
Apparaît dans une bouffée d'énergie joyeuse et dévouée. Son départ précipité pour la Cathédrale montre son intégration réussie et son enthousiasme pour son nouveau rôle spirituel. Leur échange (« fais une prière pour moi » / « Elle rigole ») montre une relation légère, complice et profondément sécurisée.
- Prisca Ernman :
Introduite comme une « petite fleur innocente », elle est bien plus : une fille de Greta, une survivante d'un « burn out du numérique » ayant choisi une vie manuelle et sociale, et une initiatrice discrète. Son regard « d'envie et d'espoir » et son cadeau caché font d'elle une figure de douce audace, représentant toutes celles qui, dans le réseau, aspirent à se connecter aux déesses et trouvent les moyens discrets de le faire.
Conclusion
Ce chapitre dépeint l'utopie réalisée non comme un événement spectaculaire, mais comme l'accumulation de matins paisibles, de gestes attentionnés et de rencontres consenties. Le « bonheur » n'est pas une abstraction ; c'est le goût d'un croissant, la pluie sur la terrasse, le bracelet au poignet, l'odeur de la boulangère. La « Fémunité » est ce tissu serré de petites attentions, de reconnaissance mutuelle et de disponibilité sensuelle qui transforme le quotidien en une célébration continue. L'éternité n'est pas une longue ligne droite, mais la répétition joyeuse de ces instants parfaits, où chacun a sa place et où chaque désir, aussi timide soit-il, trouve une porte ouverte.
Suite générative
Et si chaque « fille de Greta » dispersée dans les métiers simples de Gaïa portait en secret un bracelet tressé aux couleurs de sa déesse, attendant le jour où, croisant le regard de Jenna ou d'une autre figure du Pôle, elle pourrait discrètement révéler ce signe et être accueillie dans l'intimité du cercle ?

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