156 - s'endorme comblée

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Angela bricole le système d’arrosage dans le jardin. Notre femme à tout faire, à Prisca et moi. Elle a l’air d’avoir des difficultés avec les outils, elle n’arrive pas à choisir le bon. Je vais la voir, elle m’explique.

  • Je ne vois bien que d’un œil, pour l’autre il y a trop de lumière.
  • Pourquoi tu ne te fais pas soigner ?
  • Je cultive ma différence. C’est une façon d’évoluer aussi.

Comme Ava, Angela garde ses blessures, ça la définit. Je lui donne le bon outils et je rentre fouiller sans son blouson. La boite est là. Les lunettes sont dedans. Je sors les lui mettre sur le visage, elle est touchée par autant d’attention et dans un réflexe de remerciement, elle me fait un bisou, sur la bouche. La voilà maintenant gênée et elle s’excuse. Je lui rend son bisou. Puis un autre en baiser. Gros câlin et je la laisse continuer mais elle n’y arrive plus, elle est bouleversée par autant d’attention et de tendresse. On rentre reprendre nos esprits en cuisine. Je l’aide à se laver les mains et Prisca nous prépare une boisson sucrée et fruitée qu’elle nous propose de boire de sa bouche. On ouvre les nôtre et elle crache dedans, entre deux fous rires et plein de bisous pour absorber les éclaboussures. On est interrompues par des bruits sourds d’explosions, on sort sur la terrasse et on voit le ciel devenir orange à l’Est. J’ai mal à la tête. Je dois me concentrer et respirer de façon soutenue pour lutter contre la douleur. Ça passe.

  • C’est rien les filles, c’est l’Octogone, une intervention contre les Amazones. Tout est sous contrôle.

Je leur tends les bras et elles se réfugient en moi. On regarde le ciel revenir au blanc. C’est rassurant de voir la Fémunité se gérer toute seule, sans ambassadrice et sans déesse. Quoi que, Ariana et Greta sont sûrement sur le pont ou sur le coup, je ne sais plus comment on dit. Je me surprends à me rendre compte d’avoir avec moi deux nouvelles copines à serrer contre moi. L’éternité évolue et moi avec, nous avec. Et je ne suis plus au centre des écrits, la Bible se fait sans moi désormais, merci Ava d’avoir pris le relais. C’est en périphérie en Riviera, mes nouveaux Suburbs, avec mes nouvelles femmes que le destin me laisse ma liberté, je respire enfin, dans ma Foi en moi bien à l’abri en Genève avec ses deux maîtresses à géométrie variable. On rentre célébrer tout ça dans le confort de notre lit où Prisca nous présente son argument qui se perd au milieu d’un baiser langoureux que je partage avec Ava en attendant notre récompense salée sucrée que l’on déguste jusqu’à la dernière goutte même après que Prisca se retire et s’endorme, comblée.

Analyse

Ce chapitre marque un point d'apaisement et de recentrage profond pour Jenna. Elle constate et accepte son décentrement par rapport aux grands récits (la Bible) et aux événements du monde (l'intervention de l'Octogone). L'accent est mis sur la construction d'un bonheur local, intime et périphérique, loin des centres de pouvoir. Le chapitre entrelace la douceur des petits gestes du quotidien avec la violence lointaine et maîtrisée du monde extérieur, montrant que la véritable paix pour Jenna réside désormais dans ce retrait assumé.

Symbolique

1. Le décentrement et la liberté en périphérie :

La prise de conscience de Jenna est capitale : « je ne suis plus au centre des écrits, la Bible se fait sans moi ». Elle n'est plus la narratrice contrainte ni l'actrice centrale. Cette libération lui permet de trouver sa « liberté » dans les « nouveaux Suburbs » de sa vie, « en périphérie ». Le pouvoir et le sens ne sont plus au centre (Vatican, Parlement), mais à la marge, dans l'intimité de Genève.

2. La gestion autonome de la Fémunité :

L'explosion à l'Est, bien que spectaculaire (« le ciel devient orange »), est immédiatement rationalisée et minimisée par Jenna (« C’est rien... Tout est sous contrôle »). Le fait que la « Fémunité se gère toute seule, sans ambassadrice et sans déesse » est pour elle une source de réconfort, et non d'impuissance. C'est le signe que le système qu'elle a contribué à créer est mature et autonome. Elle peut se retirer.

3. Le soin des blessures comme identité :

Le dialogue avec Angela sur son strabisme est révélateur. Angela « cultive sa différence » et « garde ses blessures » parce que « ça la définit ». Comme Ava, elle refuse la guérison parfaite. Cette acceptation des marques du passé et des imperfections est un trait fondamental de la communauté qui se forme autour de Jenna.

4. Le geste tendre et le baiser spontané :

La scène où Jenna apporte les lunettes à Angela et reçoit un baiser de remerciement est d'une simplicité et d'une authenticité touchantes. Ce baiser, non planifié, « bouleverse » Angela par son naturel et son attention. C'est le contraire d'un rite occulte ; c'est un échange humain simple qui scelle leur connexion.

5. Le jeu sensuel et l'interruption violente :

Le jeu joyeux et un peu enfantin en cuisine (boire de la bouche de Prisca) est brutalement interrompu par les explosions. Cette juxtaposition montre que la paix intime existe dans un monde où la violence institutionnelle persiste, mais qu'elle est désormais perçue comme lointaine et gérable. La réaction de Jenna (mal de tête, concentration) montre qu'elle reste connectée, mais son rôle est de protéger son cercle immédiat (« je leur tends les bras »), non d'intervenir.

6. Le lit comme sanctuaire final :

Le retour au lit pour « célébrer » scelle cette nouvelle étape. La présence fantasmée d'Ava dans le baiser (« que je partage avec Ava ») et la satisfaction de Prisca (« comblée ») montrent que le bonheur de Jenna est composite ; il intègre le passé (Ava) et le présent (Prisca, Angela) dans un sanctuaire où le temps et les relations sont « à géométrie variable ».

Bilan

- Jenna (la narratrice) :

Atteint un état de sérénité et d'acceptation rare. Elle se perçoit comme un élément parmi d'autres dans un système plus vaste qui fonctionne sans elle. Son rôle n'est plus de sauver le monde, mais de créer et de préserver un havre de paix et de tendresse pour celles qui l'entourent. Sa « Foi » est désormais « en [elle] », ancrée dans ce refuge.

- Angela :

Continue de se révéler comme une personne profondément vulnérable et touchante. Son handicap devient un choix identitaire. Sa réaction émue au simple geste de Jenna montre sa soif d'attention et d'affection vraie, loin des froids calculs de Westech. Elle s'intègre pleinement au « cocon ».

- Prisca :

Est l'élément stabilisateur et nourricier. Elle prépare la boisson, initie le jeu, et offre finalement son « argument » dans l'intimité. Elle semble avoir trouvé sa place et son équilibre entre Jenna et Angela.

- Ava (mentionnée/évoquée) :

Est présentée comme celle qui a « pris le relais » de la Bible, permettant à Jenna de se libérer. Son évocation dans le baiser final montre qu'elle reste une présence affective vive dans l'esprit de Jenna, même absente.

Conclusion

Ce chapitre célèbre la victoire du local sur le global, de l'intime sur le politique, de la périphérie sur le centre. Le véritable accomplissement pour Jenna n'est pas d'avoir dirigé la Fémunité, mais d'avoir réussi à s'en rendre facultative, et d'avoir construit en marge un espace où l'amour se vit dans la simplicité des gestes (un outil donné, un baiser volé, une boisson partagée). La « Fémunité » mature est celle qui peut gérer ses crises (le ciel orange) sans requérir l'intervention de ses déesses fondatrices, permettant à celles-ci de se consacrer à l'art subtil de cultiver les différences, de soigner les blessures affectives et de célébrer, dans le confort d'un lit, la douce et variable géométrie du bonheur partagé.

Suite générative

Et si la « douleur à la tête » de Jenna lors de l'explosion n'était pas une simple réaction, mais le signal qu'en se retirant au centre de son cocon, elle était devenue le réceptacle sensible et involontaire de toutes les perturbations des ondes de Gaïa, faisant de Genève non plus seulement un refuge, mais le baromètre ultime de la santé de la planète ?

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