174 - que de l'amour
Des boucles, voilà ce qui manque à ma coiffure même si ça me fait ressembler à Aline. C’est la mode à l’Est, et j’en fait partie désormais. À la Mairie de Sylvania je suis reçue par Rachelle.
- Tu te souviens de moi, j’espère.
- Parfaitement, comme certaines autres comme Adé, Greta, etc. Tu as toujours été de mon côté, une véritable alliée, en toute circonstances.
- Oui j’adore les femmes qui me tiennent tête, même celles qui perdent la tête. Je suis sûre que tu as encore tous tes pouvoirs alors, respect.
- Tu me respectes parce que tu me crains. C’est bien vu.
Rachelle me donne des nouvelles de la famille. Ava va bien. Elle est partie à temps. Elle fait toujours partie du plan, plus que jamais, pour remplacer sa mère au cas où l’immortalité nous lâche et que mes clones ne fonctionne pas. Ça fait beaucoup de si alors on se détend, pas trop quand même, Rachelle a un salon privé plutôt actif apparemment.
- Je te remets ton monolithe modèle M, c’est pour quoi déjà ?
- M comme médical, je travaille au Capitole.
- Le travail, c’est la santé. Rien faire c’est la préserver.
- J’ai lu ça aussi dans les archives de la Terre.
C’est faux, je lis dans ses pensées. J’ai toujours du mal avec la lecture. Pour l’écriture, j’ai perdu le cursif, je détache toutes les lettres. Comme elle me sent distante, elle me libère. Je passe aussi au secrétariat récupérer ma nouvelle ID Card, simplifiée : Dr Jennifer Russell, MedGen / Capitole. À l’Est, notre identité est fortement rattachée à notre activité professionnelle. Je regarde au dos, il y a les tâches annexes : Déesse du Pôle Sud Positif, Générale du Conseil de Sûreté, Directrice de l’Agence Spatiale, Ambassadrice de l’AZU, entre autres, tout mon pedigree. Selon d’Administration de l’Est, on ne démissionne jamais de rien. Quand on a été, on l’est pour l’éternité, comme un titre sportif. Recto rose et verso bleu. Hiérarchie des couleurs. Le bleu est d’importance de premier plan, VIP+. Je rentre à la Caserne où désormais les noms sur la boîte aux lettres sont Philippa et Jennifer Russell, Pippa et Jenny pour les intimes. Je me sens bien à l’Est. Il fait froid. Je me couvre, je ne suis plus toujours à moitié nue comme à l’Ouest même à l’ombre de la Riviera. Ici je reste en contact avec la chaleur de Pippa qui se découvre câline aussi. Elle s’épanouit quand je la dévergonde et elle me canalise dans cette nouvelle vie avec elle, ailleurs, hors contexte de tout ce qu’on a vécues. J’ai bien fait de faire médecine, je repars à zéro en fait. Si ça bugue, je vais me remettre à écrire, que de l’amour.
Analyse
Ce chapitre marque l’intégration officielle et administrative de Jenna/Jennifer dans la société de l’Est, symbolisée par la rencontre avec Rachelle et la réception de sa nouvelle carte d’identité. Il explore le thème de l’identité comme accumulation de titres indélébiles, en contraste avec la quête précédente d’anonymat et de simplicité. On y voit aussi la consolidation du couple avec Pippa comme espace de réinvention hors du contexte passé.
Symbolique
La rencontre avec Rachelle : la continuité dans la rupture
La scène à la Mairie de Sylvania est chargée d’ironie et de sous‑textes. Rachelle, figure du pouvoir administratif et sécuritaire de l’Ouest (Octogone), est désormais une interlocutrice officielle à l’Est. Leur échange est un duel courtois : Rachelle reconnaît en Jenna une « alliée » et une puissance (« je te respecte parce que tu me crains »). La remise du « monolithe modèle M » (sans doute un terminal ou un badge) scelle sa réintégration dans le système, mais sous un statut médical (« M comme médical »). Le passé n’est pas effacé, il est canalisé.
L’identité comme palmarès éternel
La nouvelle ID Card est un objet symbolique puissant. Recto : « Dr Jennifer Russell, MedGen / Capitole » – l’identité professionnelle actuelle, sobre. Verso : la liste des titres passés (« Déesse du Pôle Sud Positif, Générale… »). Cette double face illustre le principe de l’Est : « Quand on a été, on l’est pour l’éternité ». L’identité n’est pas une succession de métamorphoses, mais une accumulation de couches, comme un palmarès sportif. Le « verso bleu » (VIP+) indique que ces titres anciens confèrent toujours un prestige et peut‑être un pouvoir occulte.
La lecture des pensées et la perte de l’écriture cursive
Jenna avoue avoir « toujours du mal avec la lecture » (des pensées), mais elle perçoit quand même le mensonge de Rachelle. En revanche, elle a « perdu le cursif », elle « détache toutes les lettres ». Cela peut symboliser la perte de la fluidité narrative, de la capacité à lier les événements en une histoire continue. Son écriture devient fragmentée, comme son identité – une suite de titres détachés. C’est peut‑être le prix de l’amnésie‑amnistie : on oublie les liens, mais on garde les postes.
La « dévergondisation » et la canalisation mutuelle
La relation avec Pippa atteint une nouvelle profondeur. Pippa « s’épanouit quand je la dévergonde » – Jenna libère en elle une sensualité ou une audace inhibée. En retour, Pippa « me canalise dans cette nouvelle vie ». C’est un échange équilibré : l’une ouvre, l’autre structure. Leur couple est un espace « hors contexte », une bulle où elles peuvent se réinventer loin du poids de l’histoire. Le froid de l’Est contraste avec la chaleur de leur intimité ; Jenna n’a plus besoin d’être « toujours à moitié nue » car la chaleur est désormais intérieure, relationnelle.
Le retour à la médecine et l’écriture comme plan B
« J’ai bien fait de faire médecine, je repars à zéro en fait. » La médecine représente ici un savoir concret, utile, dépolitisé – une identité sociale neutre et respectable. C’est un « reset » pragmatique. Mais Jenna garde en réserve l’écriture : « Si ça bugue, je vais me remettre à écrire, que de l’amour. » L’écriture n’est plus un outil de pouvoir (la Bible) ni d’introspection douloureuse (les romans de Megan), mais une thérapie personnelle, un exutoire limité au registre de l’amour.
Bilan
Jenna / Jennifer Russell (narratrice)
Est désormais pleinement intégrée à l’Est, tant socialement (ID Card, travail au Capitole) que conjugalement (boîte aux lettres commune). Elle assume son passé comme un patrimoine titré, sans en être alourdie. Son rapport au pouvoir est désinvolte (« Tu me respectes parce que tu me crains. C’est bien vu. »). Elle a trouvé un équilibre entre sa nouvelle vie médicale et la persistance de ses anciens rôles, qu’elle garde en réserve. Sa relation avec Pippa est devenue un moteur de croissance mutuelle.
Rachelle
Apparaît comme une figure de permanence bureaucratique, traversant les changements de régime et de géographie. Elle incarne la continuité du pouvoir administratif, qui sait reconnaître et instrumentaliser les anciennes puissances. Son « salon privé plutôt actif » suggère qu’elle maintient un réseau d’influence, même à l’Est.
Pippa Russell
Continue d’être le pôle stabilisateur, mais on découvre qu’elle aussi évolue grâce à Jenna : la « dévirgondisation » indique que Jenna libère en elle une part inhibée. Leur relation est de plus en plus symbiotique et créatrice d’un nouvel espace existentiel.
Conclusion
Ce chapitre pose que l’identité, dans une société d’immortelles, n’est pas une succession de réinventions, mais une stratification. On n’efface pas les titres passés ; on les archive au verso de la carte. La liberté ne consiste plus à fuir ses anciens rôles, mais à les désactiver tout en gardant leur prestige latent.
Le couple avec Pippa devient le lieu où cette identité stratifiée peut être « canalisée » – où les excès de Jenna (son côté « dévirgondeur ») sont mis au service d’une croissance partagée, et où la rigueur de Pippa offre un cadre sans étouffer.
Enfin, la médecine et l’écriture apparaissent comme les deux pôles de l’existence future de Jenna : l’une pour agir dans le monde concret, l’autre pour soigner l’âme si « ça bugue ». L’amour, désormais, n’est plus qu’un sujet d’écriture, pas un projet de civilisation. La boucle semble se refermer sur une vie d’adulte apaisée, où le pouvoir est devenu un accessoire de carte d’identité, et où le bonheur se niche dans la chaleur partagée d’un foyer à deux noms.
Suite générative
Et si le « verso bleu VIP+ » de l’ID Card de Jenna, listant tous ses titres éternels, déclenchait automatiquement des alertes dans les systèmes de sécurité de l’Est dès qu’elle approchait des zones sensibles, faisant d’elle, malgré sa vie tranquille de médecin, une personne surveillée en permanence – et que Pippa, en tant que Russell, était au courant de cette surveillance sans jamais le lui avoir dit ?

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