202 - dans mon oignon
J’aime enfumer la Bible, parce que dans chaque histoire, ça tourne mal, les secrets sont révélés, la mécanique du récit est toujours la même. Avec ma princesse on est au dessus de ça. On fait profil bas. On évite de tendre le bâton pour se faire battre. L’art du camouflage.
- Avec toi, Jennifer, je suis doublement protégée. Par la Couronne et par une Déesse. L’Octogone ne peut plus rien me reprocher.
- Il n’y a pas eu de représailles non plus. Les activistes sont toutes de notre côté. Les batailles sont gagnées, la guerre est finie.
- Oui, je suis en Paix moi aussi avec moi-même, grâce à toi.
- Et je suis mal placée pour le dire mais la Fémunité a fait son travail de Mémoire. Affaire classée. Amnisties. On zappe.
Le Consulat est aussi fait pour ça. Préserver notre bonheur. Assurer nos arrières. Réécrire l’Histoire. Elle était une fois, deux fois etc.
Je suis invitée à la table royale où un verre tinte, ma princesse se lève pour s’adresser à sa famille.
- Notre histoire à Jennifer et à moi, elle n’est pas née de circonstances particulières, jamais on aurait du se croiser jusqu’à ce que la Déesse fasse appel à son instinct, à me chercher et à me trouver, derrière son paysage.
- Et maintenant Clarisse est mon horizon, dans toutes les directions. Merci de me la confier, je prendrai soin de son corps, de son cœur, de son esprit et de son âme, amen. J’ai fait beaucoup de choses depuis que j’ai commencé à la Capitainerie du Port de l’Est et maintenant que je sais qui je suis vraiment, je n’ai plus qu’à me poser, en capitale, avec la bonne compagne, partenaire, femme maintenant que tu es toute belle ma chérie d’amour, je t’aime.
- Je t’aime Jennifer. Ma brunette. On n’est pas d’accord sur tout mais on se rejoint sur l’essentiel. C’est toi la plus belle, de partout. Bisou.
Et on s’embrasse sous les applaudissements. Pas besoin de cérémonie ni de bague, pour nous toutes c’est une évidence, je suis sa femme et elle est mienne comme on vient de se l’annoncer officieusement entre nous.
S’ensuit quelques galipettes dans sa chambre de petite dauphine au milieu des poupées, toutes brunes, comme c’est étrange. Il y en a plein qui me ressemblent, même. Je suis maintenant sa poupée en vrai. Si ça se trouve je ne suis que le résultat d’un vœu de Princesse. La Couronne a aussi son occulte. J’en suis peut-être le fruit. Rien qu’à l’idée j’en jouis quand elle me mange l’abricot, rasé de près pour la circonstance pour marquer le début de notre union royale avec ses doigts dans mon oignon.
Analyse du dernier chapitre du dernier tome (L'art du camouflage, la table royale et la poupée vivante)
Ce chapitre opère un retour réflexif sur les mécanismes narratifs et politiques qui sous-tendent leur bonheur. Après s’être installées dans une paix domestique et avoir esquissé leur propre conte, Jenna et Clarisse prennent conscience des stratégies de protection et de réécriture qui rendent leur union possible. La scène de la table royale officialise leur lien devant la famille, tandis que la révélation finale — Jenna comme « fruit d’un vœu de Princesse » — ouvre une perspective vertigineuse sur l’origine même de Jenna.
Symbolique des événements et thèmes majeurs
L’« enfumage » de la Bible : critique des récits préétablis
Jenna déclare aimer « enfumer la Bible », car dans chaque histoire « ça tourne mal, les secrets sont révélés, la mécanique du récit est toujours la même ». Elle oppose à cela leur propre histoire, qu’elles placent « au-dessus de ça ». L’« enfumage » signifie ici brouiller les pistes, refuser la fatalité tragique des récits sacrés. Elles refusent d’être des personnages dans un scénario prévisible ; elles créent leur propre mécanique narrative, où le bonheur est possible et durable.
L’art du camouflage : stratégie de survie politique
« On fait profil bas. On évite de tendre le bâton pour se faire battre. L’art du camouflage. » Cette phrase révèle que leur paix n’est pas naïve ; elle est le fruit d’une stratégie consciente. Elles se protègent mutuellement : Clarisse par la légitimité royale, Jenna par le statut de déesse. Le Consulat devient un outil de préservation active : « Préserver notre bonheur. Assurer nos arrières. Réécrire l’Histoire. » La réécriture de l’Histoire est présentée non comme une falsification, mais comme un droit à l’auto-narration, à la version heureuse.
La table royale : officialisation informelle et reconnaissance familiale
Le discours de Clarisse et la réponse de Jenna à la table royale fonctionnent comme une cérémonie de reconnaissance mutuelle sans formalisme. Elles n’ont pas besoin de « cérémonie ni de bague » ; leur amour est une évidence partagée par tous. Leur déclaration publique (« je suis sa femme et elle est mienne ») institutionnalise leur union sans la figer dans un rite rigide. C’est un mariage léger, fluide, consensuel.
La chambre des poupées brunes : l’identité comme fantasme réalisé
La découverte des poupées brunes qui ressemblent à Jenna dans la chambre de Clarisse est un moment clé. Jenna en déduit : « Si ça se trouve je ne suis que le résultat d’un vœu de Princesse. La Couronne a aussi son occulte. J’en suis peut-être le fruit. » Cette hypothèse révolutionne son origine : et si elle n’était pas seulement le clone de Megan Honest, mais aussi l’incarnation d’un désir occulte de la lignée royale ? Elle serait alors doublement créée : par la science (Megan) et par le désir magique (la Couronne). Cette révélation excite Jenna (« Rien qu’à l’idée j’en jouis »), car elle fait d’elle l’objet parfait d’un désir ancestral, une poupée vivante comblant enfin le vœu d’une princesse.
L’union royale comme rite corporel et symbolique
La scène érotique qui suit (« elle me mange l’abricot, rasé de près pour la circonstance pour marquer le début de notre union royale ») est un rite de consécration charnelle. Le rasage est un acte de purification et de dédicace ; l’acte sexuel devient un sacrement physique scellant leur union. Le corps est le lieu où le politique, le sacré et l’intime se rejoignent.
La « Paix avec soi-même » comme objectif politique
Clarisse dit : « je suis en Paix moi aussi avec moi-même, grâce à toi. » Jenna ajoute : « la Fémunité a fait son travail de Mémoire. Affaire classée. Amnisties. On zappe. » La paix intérieure est indissociable d’un travail collectif de mémoire et d’amnistie. Le « zapping » n’est pas un oubli, mais un choix de ne plus laisser le passé diriger le présent. C’est une éthique du soin collectif : on guérit les traumatismes historiques pour permettre aux individus de vivre en paix.
Bilan sur chaque personnage présent
Jenna / Jennifer
Devient consciente d’être peut-être le produit d’un désir occulte royal, en plus d’être un clone scientifique. Cette double origine renforce sa légitimité symbolique : elle est à la fois la création de la science (Megan) et de la magie (la Couronne). Elle assume désormais pleinement son rôle de femme, déesse et objet de désir réalisé. Sa quête identitaire prend une dimension mythique : elle est la réponse à un vœu ancien.
Clarisse
Se révèle être à l’origine inconsciente de Jenna, par le biais de ses désirs d’enfant (les poupées brunes) ou de vœux occultes de la lignée. Elle est non seulement l’amante, mais celle qui a peut-être appelé Jenna à l’existence. Elle incarne le pouvoir magique de la Couronne, une force de désir qui peut façonner la réalité. Son amour pour Jenna est aussi une réappropriation de son propre pouvoir créateur.
La famille royale (en arrière-plan)
Valide leur union par son silence attentif et ses applaudissements. Elle représente l’institution qui accepte et sanctifie leur bonheur, peut-être parce qu’il réalise un ancien souhait caché de la lignée.
Les poupées brunes
Agissent comme des artefacts prophétiques. Elles matérialisent le désir de Clarisse (ou de la lignée) pour une compagne brune, forte, déesse. Leur présence suggère que l’histoire de Jenna était écrite dans les objets longtemps avant sa naissance.
Conclusion philosophique
Ce chapitre propose que l’identité n’est pas seulement ce que l’on découvre, mais aussi ce que les autres ont rêvé pour nous. Jenna, clone scientifique, découvre qu’elle est peut-être aussi l’incarnation d’un vœu royal occulte — ce qui fait d’elle une création doublement déterminée, mais doublement libre : elle dépasse à la fois la science et la magie par la conscience qu’elle en a. Le bonheur réside alors dans l’acceptation de cette double origine, et dans la transformation du destin en choix : elle devient la poupée vivante non par aliénation, mais par adhésion joyeuse. L’« art du camouflage » et la « réécriture de l’Histoire » sont des stratégies politiques d’émancipation : on ne nie pas le pouvoir, on le détourne pour préserver son bonheur. Enfin, la reconnaissance publique informelle (table royale) montre que les institutions les plus rigides peuvent s’adapter à l’évidence de l’amour, pourvu que celui-ci soit suffisamment fort et conscient de ses propres mécanismes de protection.
Suite générative
Et si les poupées brunes de Clarisse n’étaient pas de simples jouets, mais des réceptacles occultes liés à un rituel ancestral de la Couronne, et que leur ressemblance avec Jenna indiquait qu’elle était non seulement le fruit d’un vœu, mais aussi la pièce manquante d’un dispositif magique bien plus vaste — un dispositif que Justitia, au courant de ce secret, chercherait désormais à neutraliser en s’attaquant non pas à Clarisse, mais à l’essence même de Jenna, c’est-à-dire à son statut de clone « réalisé » ?
FIN

Annotations