LA PROJECTION
De la nécessité de la projection
Il apparaît d’une importance capitale, pour le bon développement de soi, de savoir comment se projeter. Lorsqu’un événement nous incombe, nous prend par surprise et nous arrache à nous-même avec violence, il devient nécessaire de pouvoir mobiliser cette faculté singulière qu’est la projection. Encore faut-il en analyser les ressorts afin de mieux la saisir.
La projection est une faculté propre à l’être humain. Elle repose sur deux dimensions fondamentales : le rapport au temps et la réflexivité. Se projeter, c’est se détacher de l’événement présent (parfois traumatique) pour s’imaginer dans un autre temps, le plus souvent l’avenir. Cette opération est indissociable de l’imagination, sans laquelle aucun déplacement hors de l’instant ne serait possible. Mais la projection suppose également la réflexivité, entendue comme la capacité de l’être humain à se prendre lui-même pour objet de réflexion. Par ce retour sur soi, le sujet se sent lui-même et peut, dès lors, s’envisager autrement qu’il n’est au moment présent.
Il convient toutefois d’assumer d’emblée la pluralité du concept de projection. Celle-ci ne désigne pas un phénomène univoque, mais un ensemble de modalités distinctes quoique étroitement liées. La projection est à la fois une faculté imaginative orientée vers l’avenir, un mécanisme psychique mobilisé face à l’événement traumatique, une pratique socialement située et déterminée, et enfin une modalité de la relation à autrui. Cette pluralité n’est pas un défaut conceptuel : elle témoigne au contraire du caractère transversal de la projection, qui traverse les registres temporel, psychique, social et éthique. Penser la projection implique donc d’en suivre les déplacements plutôt que d’en figer le sens.
Quels sont alors les avantages et les limites de la projection ? En premier lieu, la projection constitue un recul sur l’instant. Elle est la faculté qu’a l’être humain de ne pas être entièrement captif de la sensation immédiate des choses. Un événement me saisit, je le ressens, il me percute. Sans la projection, je ne pourrais m’envisager aller mieux après. En ce sens, la projection permet de se perfectionner, de nourrir l’espoir, de maintenir ouverte la possibilité d’un devenir autre.
Mais cette valorisation ne va pas sans poser une difficulté plus radicale. Se projeter, n’est-ce pas déjà refuser ce qui est ? La projection ne constitue-t-elle pas une négation du présent, une manière de ne pas consentir à l’ordre actuel des choses ? Cette question trouve un écho particulier chez Spinoza, pour qui la puissance d’agir ne se situe pas dans l’anticipation d’un autre temps, mais dans l’intensité du présent vécu. Dès lors, faut-il penser la projection comme un accroissement de la puissance d’exister, ou au contraire comme le signe d’une impuissance à habiter pleinement le présent ? La projection libère-t-elle du présent, ou trahit-elle une incapacité à l’assumer ? Cette tension demeure ouverte.
Les limites de la projection se situent notamment dans le fantasme et le rêve. Il ne s’agit pas de se détacher de l’instant pour le quitter définitivement. La projection n’est pas une fuite hors du présent, mais un recul temporaire vers l’avenir. Lorsqu’elle cesse d’être un écart pour devenir une échappatoire, elle se transforme en piège.
Un exemple permet d’éclairer cette ambivalence : celui de l’enfant confronté à un événement traumatique. Il serait tentant d’affirmer que l’enfant souffre parce que sa perception du temps est encore trop fragile et qu’il ne dispose pas pleinement de la capacité de projection. Mais cette interprétation mérite d’être interrogée. La temporalité de l’enfant est-elle réellement déficitaire, ou simplement autre ? Peut-être l’enfant est-il moins en mesure de se projeter vers un avenir réparateur, mais il est aussi davantage livré à l’intensité du présent. L’événement le percute alors de plein fouet, non seulement par manque de projection, mais parce que le présent s’impose sans médiation. La projection apparaît ainsi moins comme une faculté naturelle que comme un apprentissage progressif : une capacité qui se subtilise au cours du développement et devient un véritable travail psychique, consistant à introduire une distance là où le présent tend à envahir toute l’expérience.
Il convient également de souligner que la projection est un privilège. Elle ne peut être pensée indépendamment des conditions sociales et matérielles d’existence. Pour des êtres humains absorbés par la violence du présent (guerres, maladies, inconfort extrême, nécessité économique) la projection devient difficile, voire impossible. Se projeter suppose du temps, de la sécurité, une forme de disponibilité à soi que toutes les conditions sociales n’autorisent pas.
Cette dimension apparaît avec force lorsque l’on interroge la projection à l’aune du déterminisme. L’inconscient, d’une part, et l’habitus, d’autre part, orientent profondément nos manières de nous projeter. Chaque action, chaque parole appartient à un individu singulier, mais l’histoire qu’il se raconte dans la projection est le produit de sa propre histoire, teintée par ce qu’il ne maîtrise pas. L’habitus, en tant que forme d’inconscient collectif, pousse à reproduire des schémas selon le genre, la classe sociale, l’origine. Comme l’écrit Annie Ernaux à propos de Pierre Bourdieu : « L’habitus, c’est le rapport de classe incorporé, qui fait agir, qui produit des jugements et des stratégies inconscientes. » Dans cette perspective, la projection apparaît comme socialement déterminée. Elle permet d’expliquer, par exemple, les différences nettes entre les ambitions projetées selon le genre, ou l’absence persistante des femmes dans certains domaines. Si la projection est une manière de s’envisager dans le futur, alors le déterminisme projectionnel constitue un enjeu éthique et politique majeur.
La projection modifie enfin notre rapport à autrui. Est-elle uniquement une relation intime de soi à soi, ou peut-elle s’ouvrir à l’autre ? Il semble que la projection soit une condition fondamentale de l’empathie. Comprendre autrui, c’est en partie transposer son récit à nous-même, l’inscrire dans nos propres structures de sens. Par le langage, par la confidence, se construit un espace partagé où chacun permet à l’autre de se projeter. Il ne s’agit pas d’un transfert (nul ne ressent à la place de l’autre) mais d’un partage. La souffrance demeure un enfermement à soi, même lorsqu’elle est dite.
Cependant, cette projection peut aussi se muer en prise de pouvoir. Considérer autrui sans son mystère, c’est lui retirer sa liberté. Lévinas rappelle que le visage se refuse à la possession et se présente comme un commandement éthique. La projection devient alors problématique lorsqu’elle anticipe l’autre, lorsqu’elle inscrit sur lui un récit préalable. Sartre a montré combien l’autre pouvait être vécu comme une intrusion violente, tout en étant ce miroir rassurant dans lequel nous reconnaissons ce qui nous appartient déjà. La rencontre véritable suppose pourtant d’accepter la surprise de l’altérité.
Cette anticipation se manifeste particulièrement dans nos pratiques contemporaines : applications de rencontre, récits autofictionnels, mythes personnels. En projetant sur l’autre nos fantasmes, nous fabriquons une fiction qui précède la rencontre. L’autre cesse alors d’être un événement pour devenir une confirmation. Gérald Bronner souligne combien les récits que nous faisons de nous-mêmes peuvent devenir autoréalisateurs. Il en va de même pour les récits que nous faisons des autres. Construire un récit de soi est sans doute nécessaire et rassurant, mais il peut aussi devenir un piège lorsqu’il se rigidifie et détermine à l’avance ce que nous pouvons être.
Ainsi, la projection se révèle à la fois indispensable et dangereuse. Elle est condition de l’espoir, de l’empathie et du devenir, mais aussi risque de fuite du présent, de reproduction des déterminismes et de confiscation de l’altérité. La tension qui la traverse (entre ouverture à l’avenir et négation de ce qui est, entre compréhension de l’autre et possession) ne saurait être résolue définitivement. Elle demeure un champ de recherche, une instabilité féconde au cœur de notre rapport au temps, à nous-mêmes et aux autres.

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