Le Désordre et la Nuit [FIN]

3 minutes de lecture

Le soir, Andrej resta longtemps dans son bureau. La maison était calme. Sa femme s’était couchée tôt et la lumière de la lampe dessinait un cercle jaune sur le bureau et les deux livres de Milan étaient ouverts devant lui.

Le premier expliquait que la plupart des criminels violents n’avaient rien d’exceptionnel. Pas de folie spectaculaire ou de monstruosité explicite. Ils travaillaient, parlaient normalement, avaient parfois même une famille.

Dans le second, l’auteur comparait certains comportements humains à ceux des animaux : domination, territoire, rivalité... La violence y apparaissait comme un mécanisme naturel qui pouvait parfois aller très, très loin.

Cette idée le dérangeait profondément.

Il passa une main sur sa barbe et ferma les livres avant de regarder par la fenêtre. Dehors, le vent faisait encore vibrer les branches des arbres.

Il pensa aux visages qu’il avait croisés dans la journée. Ceux de Katarina, de Milan, mais aussi des hommes du café, des chômeurs venus le matin…

Ils ressemblent à tout le monde.

La phrase de Milan tournait en boucle dans sa tête.

Et puis, son fils rentra.

- Papa ?

La voix de son fils cadet tremblait légèrement. Il tenait ses chaussures à la main et le bas de son pantalon était couvert de terre humide.

- Tu rentres tard, dit Andrej d’une voix calme mais ferme.

- Je… excuse-moi, répondit le garçon.

Il déposa les chaussures près de l’entrée et alla vers la cuisine.

Andrej l’observa.

- Tu es allé où, exactement ? demanda-t-il.

- Dehors… Je suis allé marcher un peu pour réfléchir… répondit le garçon d’une voix presque inaudible.

Le prêtre s’approcha de lui.

- Dans la forêt ?

Nikola secoua la tête.

- Non… juste près du vieux chemin derrière le jardin.

Andrej eut un frisson.

- Vraiment ?

Nikola n’osait pas lui répondre les yeux dans les yeux.

- Ou… Oui papa…

Andrej n’écoutait plus ses mots. Un doute affreux s’empara de lui.

- Tu me dis la vérité ?

Nikola suait à grosses gouttes :

- Oui.

Andrej eut alors un véritable « flash ». Il voyait les corps des victimes dans sa tête, la boue sur son carrelage, et la phrase de Milan : « Les monstres ressemblent à tout le monde ».

- Pourquoi est-ce que tu me mens ? Je me suis toujours occupé de toi, et tu te livres à Satan sans même lui résister ?!

Le garçon leva les yeux. Son regard n’était plus plein de peur mais plutôt de surprise et d’incompréhension.

— Papa ? Je comprends pas…

Andrej sentit la panique monter en lui. Il attrapa son fils par le bras.

- Tu l’as fait ?! Nikola, ne me mens pas ! Est-ce que c’est toi qui l’a fait ?!

Le garçon tenta de se dégager, mais Andrej le retint.

- Je sais pas de quoi tu parles, papa, j’ai rien fait ! cria Nikola, alors que sa mère descendit dans la pièce, stupéfaite par le comportement de son mari.

- Andrej ?! Qu’est-ce que tu fais ?! cria-t-elle

Le prêtre secoua son fils violemment. Il n’écoutait même plus sa femme.

- La boue, explique-moi la boue ! Petite ordure, comment est-ce que t’as pu faire ça ?!

- Papa, je… je comprends rien !

Andrej n’attendit plus une seconde de plus, il frappa son fils. Une fois, puis une seconde. Puis une troisième.

Il s’effondra sur le sol, haletant, les yeux fixant ceux de son père, cherchant un signe de compréhension, de pardon, ou au moins de raison alors que Monika se précipitait sur lui pour l’aider à se relever.

- Andrej ?! Mais tu es complétement malade ?! Que ton fils voie une fille peut ne pas te plaire, mais je… mais je n’aurais jamais imaginé que tu puisses lui faire… ça… ?!!!

- Une… une fille ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

- Oui j’étais dans la confidence, et je vois que j’ai bien fait de ne rien te dire ! Maintenant dépêche-toi, appelle une ambulance, vite !!!

Andrej recula. Son souffle était saccadé. Il regarda le visage de son fils ensanglanté, marqué par la terreur, et soudain, la réalité le frappa : il avait été à deux doigts de commettre l’irréparable contre son enfant.

Et dans le silence, une pensée terrible vint à l’esprit d’Andrej :

Les monstres ressemblent vraiment à tout le monde.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Spharae ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0