Chapitre 3 : La Draktala
Drahèm toqua 3 fois à la porte fermement puis la poussa sans attendre de réponse. Il entra dans une pièce vaste baignée dans une lumière orange. On y apercevait des formes amazoniennes au fond. Il se mit directement en position pieds joints, les mains sur les cuisses et se pencha légèrement en avant.
- Salutation La Draktala.
- Salutation à toi Drahèm. Je t’en prie, entre.
C’était au tour de Karem, un des guerriers amazoniens, qui fit le même geste de respect envers la cheffe. Il était suivi de très près par Rodric, distrait par tout ce qui l’entourait. Il s’avança, et en marqua l’arrêt. Tous les regards se posa sur lui.
Un silence. Ce calme n’annonçait rien de bon. Une atmosphère pesante s’installa progressivement au fur et à mesure que les secondes passaient. Il observa soigneusement toutes les personnes autours de lui qui le dévisageait froidement, comme une bête féroce prête à se déchainer. Tous étaient sur leur garde, tendu en serrant les poings. Il prit également quelques instants pour observer les murs, sur lesquels étaient installés des tableaux qui semblait anciens. Les fenêtres, fermées, avaient une dimension beaucoup trop imposante pour un peuple d’une taille légèrement inférieur aux humains. Des chaises de bonne manufacture étaient alignées en plusieurs rangées face au fauteuil de la dirigeante. Les sièges remontaient ensuite de manière symétrique le long des murs, formant une sorte d’amphithéâtre. Le trône était fait de marbre bleu jonché de tissu coloré rosâtre et jaune soleil. Ces draps étaient si fins qu’on pouvait apercevoir le design du marbre au travers. Sur le haut, on y voyait quelques dorures rappelant l’importance de la personne assises sur ce siège.
Sa contemplation terminée, il réfléchit à ce qu’il pouvait faire ou dire. La pièce l’ayant ébloui, il ne vit pas que les amazones s’était présenté d’une manière distincte auprès de cette femme qui dégageait une aura formidable. Une goutte de sueur s’échappa de son front, longeant sa tempe avant de se loger dans un de ses yeux, ce qui lui fit cligner brusquement son œil droit.
Des murmures éclatèrent aussitôt autours de lui. La femme assise sur son fauteuil, jambes croisées, esquissa un léger sourire. Elle bougea ses jambes afin de reposer celle qui était engourdie. Ce simple mouvement rendit la salle silencieuse de nouveau.
— Si vous venez déclarer votre amour, jeune humain, je crains de vous décevoir. Sachez d’ailleurs que je suis déjà marié à un amazoniens auquel je tiens énormément. Nos coutumes vous sont peut-être inconnue, mais cela est passible d’une punition que vous n’avez guère envie de subir. Que dois-je en conclure ?
Ça commençait mal. Il n’avait encore rien fait qu’il se voyait déjà sur l’échafaud. Il fallait qu’il fasse quelque chose. Ehra eu envie d’intervenir, mais cela aurait été plus dramatique que ça l’était déjà, pour elle comme pour Rodric.
— Veuillez m’excuser dame Drap-lala. Je ne comprends pas vraiment l’offense que je vous ai infligé mais veuillez excuser mon comportement inapproprié.
Il décida de montrer le respect coutumier envers une personne de haut rang de son peuple. Il posa un genou à terre et baissa la tête.
— Je me nomme Rodric. Rodric Valquois. Humain du royaume d’Aeldor originaire d’un petit village au nord de ce royaume. Je suis un guerrier en mission dans les plaines d’Orahm. Lors de notre voyage, nous nous sommes fait attaquer par un gragmit. Lors du combat, mes compagnons se sont fait tuer. J’ai réussi à lui échapper de justesse. Mais comme vous le savez surement très bien, un gragmit ne lâche pas sa proie si facilement. J’ai brouillé les pistes comme j’ai pu, et je me suis écarté de mon itinéraire. Cependant, en voulant retrouver mon chemin après avoir pansé mes blessures, je me suis retrouvé par hasard dans votre belle région, dans laquelle j’ai croisé Ehra. J’ai pu échanger quelques mots avec elle, et je lui ai demander le gite et le couvert. Ne voulant pas prendre d’initiative, elle a eu la gentillesse d’essayer me présenter auprès de vous. Et me voilà.
Une montagne d’injures rendit la salle inaudible. La gestuelle agressive des guerriers faisait monter un sentiment de panique dans l’esprit d’Ehra. Le tumulte ne se calmait pas. Elle regarda dans toutes les directions pour essayer de comprendre ce qu’il se passa. Quant à Rodric, lui ne bougea pas d’un pouce et resta la tête baissée, toujours le genou à terre.
La Draktala secoua sa main droite doucement, joignit le bout de son pouce à son index afin de former un rond, puis tendit les 3 autres doigts. Le coude toujours posé sur l’accoudoir, elle apporta sa main auprès de sa bouche. Elle murmura quelques mots en prenant le soin que le son se dirige dans le cercle de ses doigts. A la fin de la citation, un éclair jaillit de ses trois doigts tendus et traversa la salle avec précision époustouflante dans un tonnerre assourdissant avant de passer la porte et s’en aller au ciel.
Ehra s’était pétrifiée. Vidée. L’éclair lui était passé juste au-dessus de la tête, laissant ses cheveux dressés en tous sens. Quelques centimètres plus bas, et il la frappait de plein fouet. Ses jambes tremblaient si fort qu’elle dut serrer les dents pour ne pas s’effondrer. Quant aux amazones se trouvant à l’intérieur, plus personne n’osa bouger le petit doigt ou encore même les lèvres. On entendit uniquement le son de l’air sortant des poumons d’Ehra. Rodric n’avait pas sourcillé, bien qu’il eût levé les yeux pour regarder la dame devant lui qui venait de mettre tout le monde d’accord. Le regard de la dame, toujours calme et doux rencontra celui de Rodric. Il prit cela comme un test. Il garda sa posture, observant les pupilles jaunes de la femme aux éclairs.
— Et bien mes amis, depuis quand sommes-nous devenus hostile envers un voyageur ? Le dernier qui s’est présenté à nous c’était quand déjà… ? Ah oui, je m’en souviens. Jamais. Nous avons devant nous notre premier étranger et vous l’accueillez comme des barbares. Vous devriez revoir votre hospitalité.
Une femme d’un âge très avancée se mis à parler très vite d’une voix faible.
— Sans vouloir t’offenser Tyana, cet homme est un humain et aussi longtemps que nous vivrons ici ils ne seront pas les bienvenues sur nos terres.
Tyana tourna la tête lentement vers la vieille femme qui venait de parler en maintenant le plus longtemps possible son regard dans celui de Rodric jusqu’à ce que ses yeux se fixe subitement sur elle.
— Moplie, tes paroles ont toujours été juste et sage. Et sache que je compte sur toi encore pour me conseiller à l’avenir. Mais nous faisons face à un problème plus important que celui de la race qui se trouve devant nous. Un gragmit. Il va nous falloir se débarrasser de ce monstre avant qu’il ne trouve notre village.
— Bien entendu, mais cet homme reste tout de même une priorité. Si on le chasse du village, la bête ne viendra pas ici.
— Et nous manqueront une occasion unique de récolter sa précieuse peau et ses dents.
— Sans vouloir te vexer, la mort de nos guerriers face à ce monstre n’est pas envisageable.
— As-tu si peu de confiance envers nos chasseurs pour réagir de la sorte ? Nous avons des combattants très talentueux. J’ai une total confiance en eux.
— La question n’est pas là, il faudrait qu-
— Il suffit Moplie. Je te demande de garder le silence pour le moment.
Moplie replaça sèchement sa tête droite et regarda droit devant elle.
— Je me nomme Tyana Vaelor. Je suis la Draktala pour encore quelques saisons. Ehra, mon enfant, approche s’il te plait. Confirmes-tu les propos de notre invité ?
Ehra n’avait pas encore retrouver entièrement ses esprits après le sort de magie de la foudre qu’elle venait de subir, ou presque. D’un pas lent, elle passa la porte et exécuta le signe de respect.
— Bonjour mère. Je peux confirmer uniquement les propos à partir de l’étang, puisque je n’étais pas en voyage avec lui avant.
Tyana posa sa main sur le front, visiblement désespérée face aux propos d’Ehra.
— Me prends-tu pour une idiote ? Evidemment que tu n’étais pas avec cet homme avant ça… Je regrette déjà ma future question, mais que peux-tu me dire sur lui ?
La réponse ne fut pas immédiate. La question étant très ouverte, Ehra réfléchit longuement avant de se lancer.
— Et bien c’est un humain… Il semble gentil, enfin je suppose. Disons qu’il ne m’a pas fait de mal… Il est gêné par les gens sans vêtements et ne nous crois pas capable de faire fuir des Pilmuris.
— Les humains n’ont pas le même rapport au corps que nous. Chez eux, la nudité n’est pas toujours neutre. Elle peut réveiller des désirs, des malaises, ou des comportements déplacés. Tant qu’il sera ici, tu resteras habillée devant lui. Est-ce bien compris ?
Ehra n’a pas eu le temps de se frotter les oreilles. Sa tête était devenue rouge écarlate en une seconde. Sentant la rougeur sur ses joues, elle essaya de rester digne et droite malgré tout. Chez les Amazones, le corps n’avait rien de honteux. On se baignait, travaillait ou dormait parfois sans vêtement, sans que personne n’y voie la moindre invitation. Mais les mots de sa mère venaient de donner à son comportement une signification qu’Ehra n’avait jamais imaginée.
— Bien compris mère. Puis-je prendre le temps d’enfiler mes vêtements ?
— Bien-sûr. Rodric. Relevez-vous je vous prie. Puis-je connaitre l’objectif de votre mission ? Je doute que vous étiez en randonnée pour le plaisir d’un noble.
Prenant le temps de se relever dignement, Rodric bomba légèrement le torse pour imposer une posture d’un homme fort et puissant. Ce léger mouvement était insignifiant aux yeux de tous, sauf par les guerriers expérimentés. Cela n’échappa à La Draktala et à Drahèm. Mesurant un bon mètre quatre-vingt-cinq, il était la personne la plus grande du petit assemblé.
— Nous chassions Dame Tyana. Pour le compte d’un riche forgeron demandant des ingrédients de plusieurs monstres se trouvant dans la zone.
— Donc, vous étiez dans la jungle verdoyante pour de l’argent. Vous êtes donc cupide.
— Mercenaire serait un mot plus adapté ma dame. Je ne travaille pas pour la gloire.
— L’argent n’a que peu de valeur chez nous. C’est une chose que l’on connait mais peu pratiqué. La gloire ce n’est pas si mal. Bien que certains de mes sujets soient de votre bord.
— J’ai peu d’argent en ma possession. Mais je paierai ce que je dois, si vous acceptez de me vendre de quoi me sustenter et un toit pour dormir quelques jours.
— Et vous paierez pour votre manque de tact également ? La gloire c’est bien, mais un petit dédommagement moral envers ma personne ne me dérange pas. Après tout, les bains froids sont pas donnés ici…
— Je regrette, je ne comprends toujours pas.
— Bien, ce n’est pas bien grave pour cette fois. Je passe l’éponge pour votre déclaration d’amour.
Rodric pencha la tête pour remercier la cheffe. Celle-ci se leva et alla échanger quelques mots avec ses conseillers. Ce qui se dit ne put être entendu. Ehra, maintenant revêtu de son jupon et de son débardeur, profita de ce temps calme pour s’approcher de Rodric et de lui chuchoter quelques mots.
— Alors comme ça tu voulais me voir nue ? Pervers !
— Mais pas du tout ! Je t’ai même dit de ne pas te déshabiller !
— Oh ! Mais monsieur est un prince dites-moi. Tu n’as pas beaucoup insisté non plus ! Et puis, tu as quel âge ? Ta forme physique me dit que tu pourrais être mon grand-père !
— Grand père ? Et puis quoi encore, j’ai seulement quarante-cinq ans !
— Menteur, ma mère à quatre-vingt-cinq ans elle a moins de ride que toi !
— Nous les humains nous vivons moins longtemps que vous ! Je serais mort de mes vieux jours que ta mère sera encore en vie ! Et puis, sache que j’ai une fille de ton âge ! Tu crois vraiment qu’une jeune pousse comme toi m’intéresse ? Je ne suis pas un monstre !
Cette chamaillerie digne d’une dispute d’adolescents semblait être une pièce de théâtre. On aurait pu croire qu’ils se connaissaient depuis plusieurs années. Cela continua jusqu’à l’intervention de la Draktala.
— Bien. Humain, votre présence trouble mon village, et la créature qui vous traque menace désormais les miens. Je ne vous ouvrirai donc pas nos maisons. Vous serez conduit au fleuve pour vous laver, puis soigné. Une tente sera dressée pour vous près des gloutres, loin des habitations. Vous recevrez de quoi manger, mais vous serez surveillé nuit et jour. Lorsque votre épaule vous le permettra, vous partirez traquer ce gragmit avec nos chasseurs. Sa peau et ses dents serviront de paiement pour notre aide. En attendant, vos déplacements seront limités. Ehra vous servira de guide et vous apprendra nos usages afin d’éviter que chaque femme de ce village ne veuille vous étrangler avant la fin de la journée. Ces conditions vous conviennent-elles ?
— Oui ma dame. Ce sera avec honneur que j’irais chasser ce gragmit pour vous.
— Parfait. Pour aujourd’hui, Karem vous guidera jusqu’à notre guérisseuse. Vous serez ensuite escorté jusqu’au gloutres où vous passerez la nuit, attaché. Que tout le monde retourne à ses occupations, j’ai fort à faire et j’ai perdu assez de temps comme ça.
De trois tapes de ses mains, la décideuse rompit les rangs et tout le monde se dispersa. Ehra sortit en titubant de fatigue, le cerveau en ébullition. Cette journée fut éprouvante autant physiquement qu’émotionnellement.

Annotations