Chapitre 8 : Gragmit
Draèm reprit lentement son souffle. Le duel avait été court, mais suffisamment long pour peser sur ses épaules. Son honneur et sa fierté d’Amahra lui avaient fait perdre son sang-froid habituel. Pour la première fois, il avait combattu une autre espèce intelligente en dehors du cadre d’un entraînement. Cette sensation le perturbait plus qu’il ne voulait l’admettre.
Rodric, quant à lui, était déjà retourné à son repas, qu’il n’avait pas encore terminé. Il avait le même regard qu’avant le duel. Calme. Droit. Rien ne semblait le perturber.
Cela n’échappa pas à Karem.
— Dis, humain. Tu ne sembles pas fatigué de ton combat. Peux-tu t’expliquer ?
La bouche pleine, Rodric regarda le puissant d’amahra. Il prit le temps d’avaler ce qu’il avait en bouche avant de répondre.
— C’est simple. Lors d’une bataille, la chance fait partie du combat. Aujourd’hui, le terrain n’était pas de mon côté. Mais, je ne m’en plains pas. Si cela avait été un vrai combat, je serais mort.
— Pour sûr. Mais ce n’est pas le sens de ma question. Je la répète : pourquoi n’es-tu pas essoufflé ? Tu n’as même pas l’air d’avoir une once d’excitation.
Rodric ouvrit un morceau de pain en deux et y glissa les derniers morceaux de canard qu’il semblait apprécier.
— Je ne souhaite pas vous brusquer, chers amis. Mais dans ce monde dont vous ignorez presque tout, j’ai livré beaucoup de combats. J’ai tué des pères, des mères, des fils et des filles. La plupart ne savaient même pas pourquoi ils étaient là. Ils avaient reçu un ordre, comme moi. Alors ils ont levé leurs armes, et certains ne l’ont jamais reposée.
Il mordit dans son pain, mâcha quelques secondes, puis reprit :
— Des duels comme celui-ci, j’en ai connu beaucoup. Et si je suis encore là pour en parler, c’est parce que je n’ai jamais perdu ceux qui comptaient vraiment. Draèm est bon. Très bon, même. Mais il lui manque ce qu’aucun entraînement ne donne.
Son regard glissa vers le stratège amahra et le pointa du doigt, toujours avec son pain en main.
— La peur de mourir pour de vrai.
Il essuya un peu de graisse au coin de sa bouche.
— Aujourd’hui, il a gagné parce que la chance lui a souri. La prochaine fois, il ne devrait pas compter dessus.
Le premier guerrier des Amahras était sur le point de rétorquer. Serrant fortement son manche en acier de sa lance, il admettait au fond de lui que Rodric avait raison. Il n’avait jamais tué. Il comprit que la différence entre un très bon combattant et un combattant vétéran se fait uniquement sur cette expérience
— Merci pour le repas. Comme promis, je vais vous indiquer comment retrouver un gragmit.
Rodric se leva. Son bras saignait toujours un peu. Il prit une petite lame et accentua sa blessure afin d’y faire couler plus de sang. Cette entaille volontaire surprit les observateurs de la scène.
— Vous connaissez le gragmit, non ? Savez-vous comment il repère ses proies ?
— À l’odeur, on le sait tous.
L’humain prit plusieurs flèches dans son sac, puis emprunta l’arc de Zahen. Il imbiba les pointes des flèches d’un peu de son sang. Il se positionna sur la place du combat pour y décocher les flèches en l’air. Elles filèrent dans quatre directions différentes.
— L’odeur, oui. Mais l’odeur du sang. Le gragmit connait mon odeur. On ne sait pas où il est, mais son odorat très développé ne devrait pas tarder à sentir ces quelques gouttes de sang sur ces flèches. Nous arrêtons la chasse, c’est lui qui va nous chasser.
Les amahras regardèrent, perplexes, la comédie de Rodric. Il prit enfin un tissu afin de l’imbiber au maximum de son sang qu’il posa au sol, bien visible.
— Il ne nous reste plus qu’à attendre la visite de la bête. Dès qu’il viendra à nous, il faudra être rapides et percutants. On n’aura pas une seconde chance.
— Ton plan me semble un peu étrange, mais, soit, essayons. Que doit faire Médra ?
Rodric regarda la monture. Son imposante musculature pourrait être une raison suffisante pour effrayer un gragmit.
— Médra pourrait nous attendre à quelques centaines de pas d’ici. Est-ce possible ?
Draèm ordonna à Médra d’aller se positionner assez loin d’eux pour qu’elle ne soit pas visible, mais pour qu’elle puisse entendre son appel en cas de besoin.
— Pourquoi tout simplement ne pas utiliser la magie pour répandre l’odeur du sang ?
— Eh bien, très cher prince, je ne sais tout simplement pas utiliser la magie.
Un souffle de nez moqueur sorti des narines de Draèm. L’humain regarda ses mains :
— Je peux simplement allumer un feu de camp avec quelques flammèches. Mais ce n’est pas sans risque. Je ne possède que très peu de Sève.
Zahen réfléchit quelques secondes à la formule qu’il pourrait utiliser. Il n’avait encore jamais propagé d’odeur dans la nature.
— Si tu veux, je peux essayer.
— Je ne t’y oblige pas. Mais si cela peut accélérer la chasse, je ne dis pas non.
Zahen fit le cercle de concertation d’une main, l’autre orientée vers le tissu imprégné de sang.
— Aër Draen Vaer Orah Lin.
Un vent léger souffla comme une onde à travers la jungle. L’odeur du fer remplit les narines des chasseurs, discrète d’abord, puis plus nette à mesure que la magie la dispersait entre les arbres.
— Il semblerait que ça fonctionne. Reste à savoir jusqu’où j’ai pu étendre ton odeur d’humain.
Ils s’installèrent en quinconce autour du tissu ensanglanté, assez éloignés pour ne pas gêner les mouvements des autres, assez proches pour frapper le monstre dès son apparition.
Plusieurs heures passèrent durant lesquelles les discussions étaient courtes et sans grands intérêts. Zahen et Rodric restèrent dans la même position tout le long. Au moindre problème, ils étaient capables de réagir rapidement. Draèm et Karem quant à eux, étaient plus détendus, persuadés que la bête ne se montrerait pas.
La jungle bruyante devint peu à peu silencieuse. Les chants des oiseaux se faisaient de plus en plus rares. La fin de journée approchait, mais ce calme était trop soudain. Rodric se mit à bouger tous ses muscles endormis afin de les stimuler. Il fut copié par Zahen, qui l’observait.
Des bruits de pas lents et lourds se firent entendre. La bête approcha. Draèm était stupéfait. Il ne voyait pas encore le monstre, mais il était sûr que c’était lui. Le rythme de sa marche était reconnaissable facilement. Son grognement incessant faisait fuir les derniers oiseaux insoucieux et autres petits gibiers, inquiets de leur survie.
Puis plus rien. Le silence absolu. Le vent s’engouffrait dans les arbres, ce qui fit claquer quelques branches. Draèm leva la tête et vit quelques feuilles tomber. Les bourrasques n’étaient pourtant pas si violentes. Il sentit le danger approcher. Il attrapa sa lance, et se mit sur ses appuis, prêt à bondir.
Karem, à quelques pas de sa position, aperçut une grande ombre. Ce ne pouvait pas être Médra. Il bondit d’un seul coup, parcourant plusieurs mètres en un instant.
— DEGAGE DE LA !
Brandissant son marteau, il accourut aussi vite que lui permettait sa carrure.
Trop tard, le gragmit frappa de ses griffes Draèm. Le terrible choc écrasa l’écorce de l’arbre. Karem était à portée. Il frappa d’un coup sec et puissant la patte du gragmit, qui se mit à hurler. Il observait le lieu de l’impact de la bête, mais ne vit pas son ami. Il avait été extrait de justesse par Zahen qui avait anticipé l’attaque.
La bête recula faisant face à ses trois adversaires qui s’étaient rassemblés, prête à en découdre. Draèm reprit ses esprits et se mit en posture de combat.
— Comment as-tu su qu’il allait m’attaquer ?
— Ta lance a encore du sang d’humain sur la pointe. Un gragmit n’est pas intelligent, mais ça reste très malin.
Rodric les rejoignit en se grattant la tête.
— La bonne nouvelle c’est qu’il nous a trouvés. La mauvaise, c’est que l’effet de surprise a raté. J’espère que vous avez déjà chassé du gragmit. Ça ne va pas être une partie de plaisir.
Ils observaient la créature devant eux. La bête avait tout de l’attirail rêvé d’un combattant : armure solide, agilité, puissance. Son corps massif était recouvert d’une peau épaisse, capable de résister à la majorité des crocs et griffes des animaux peuplant la jungle. Sa force n’était pas son point fort, mais suffisamment puissante pour déformer le tronc d’un arbre sur un coup de patte. Son principal atout était l’agilité. Ses mouvements fluides et rapides lui permettaient d’atteindre ses proies afin de leur donner des coups mortels avec ses pattes, avant de les achever avec sa mâchoire puissante de plusieurs tonnes de pression.
Un énorme rugissement retentit de la gueule du monstre. Son regard se posa sur Rodric. Il était clairement la cible principale. La bête se lança, et courra droit devant elle. Zahen décocha quelques flèches qui ricochaient contre la peau de la bête, arrachant quelques poils au passage. La distance se faisait courte. Karem brandit son marteau et hurla une incantation en frappant le sol. Une onde puissante et tranchante percuta le gragmit qui se retrouva propulsé violemment dans un arbre.
Rodric émit un sifflement de surprise, mais l’attaque irrita Draèm
— Karem ! Qu’est-ce que tu fous !?
— Pas maintenant !
— Espèce d’idiot ! Tu vas te vider de ta Sève !
— Je préfère ça que mourir avec !
Draèm comprit trop tard que le combat ne lui appartenait déjà plus. Il n’avait pas choisi le terrain. Il n’avait pas placé les hommes. Il n’avait prévu aucun angle d’attaque. Tout allait trop vite. Karem frappait déjà, Zahen et Rodric fonçaient sur la bête, et lui cherchait encore l’ordre juste à donner.
Pour la première fois depuis longtemps, le stratège devait suivre le mouvement au lieu de le diriger.
L’humain et Zahen attaquaient avec précision. Pas pour tuer. Pas encore. Ils visaient les pattes arrière, les articulations, tout ce qui pouvait ralentir le monstre. Le gragmit se couvrit d’entailles, mais aucune n’était assez profonde pour l’arrêter.
La créature se retourna pour reprendre appui sur ses pattes, puis plongea vers Zahen. Il esquiva de justesse. Dans le même élan, le gragmit frappa Rodric d’un revers de patte. Son bouclier encaissa le choc, mais l’humain fut projeté en arrière.
Le monstre n’eut pas le temps de reposer sa patte au sol. Karem surgit et abattit son marteau sur sa jambe d’appui. Un craquement sourd se fit entendre. Le gragmit hurla, plus de rage que de douleur.
Le combat devint acharné. Les coups allaient et venaient. Chacun se protégeait comme il le pouvait pour éviter les griffes, la gueule, la masse du corps. Draèm, lui, restait figé devant ce chaos. Il se sentait impuissant. Tout allait trop vite. Aucun ordre ne venait assez tôt.
La honte lui brûla la poitrine.
Dans un cri de rage, il saisit sa lance et se jeta dans la bataille sans réfléchir.
Le gragmit, qui s’élançait vers Rodric, changea brusquement de direction. Il bondit sur Draèm.
Le guerrier planta ses appuis et mit sa lance en travers de sa trajectoire. La pointe d’acier damassé s’enfonça dans le buste de la bête. Mais l’élan du gragmit ne s’arrêta pas. La patte gauche lui transperça l’épaule, tandis que la droite lui arracha l’oreille dans un éclat de sang.
Draèm hurla.
La mâchoire du monstre s’ouvrit au-dessus de son visage. Rodric surgit alors sur le côté et enfonça son épée dans la joue de la bête. La lame traversa les chairs, ressortant de l’autre côté. Les dents se refermèrent sur l’acier dans un bruit sec. L’épée se brisa en plusieurs morceaux.
De son autre main, Rodric visa l’œil avec sa dague. Le gragmit eut un mouvement de recul brutal, assez vif pour éviter le coup. Il relâcha Draèm, qui s’effondra au sol, l’épaule ouverte et le visage noyé de sang.
Zahen accourut au secours du blessé. Il incanta les premières paroles pour arrêter l’effusion de sang. Rodric et Karem se mirent devant eux pour les protéger. Bien que le monstre soit blessé, il contourna les défenseurs oubliant les douleurs. Mais un rugissement différent répondit à celui du gragmit. Plus grave. Plus furieux.
Médra surgit entre les arbres comme une masse noire lancée à pleine vitesse. Elle ne ralentit pas. Son corps percuta le flanc du monstre avec une violence absurde, assez forte pour le faire rouler sur plusieurs mètres.
Le gragmit tenta de se redresser, mais la gloutre était déjà sur lui. Elle planta ses griffes dans sa peau épaisse, mordit l’une de ses pattes et secoua la tête avec une brutalité qui fit craquer les os.
Karem recula d’un pas, marteau encore levé. Même lui semblait impressionné.
Médra ne combattait pas comme une monture. Elle combattait comme une bête qui venait de voir son maître tomber.
Les deux monstres roulèrent dans la poussière. Personne ne pouvait s’approcher. Et même s'ils le pouvaient, personne n’aurait voulu se mêler de ce combat bestial. Il n’y avait plus que des rugissements, des hurlements, des coups de griffes et des morsures. Ce combat n’était plus celui des chasseurs.
Pendant ce déchaînement de puissance, Zahen finissait les premiers soins. Rodric et Karem observèrent la scène et attendirent le moment opportun pour porter le coup fatal au gragmit.
Médra était une gloutre expérimentée. Elle orienta le combat dans un endroit où son adversaire ne pouvait pas le surprendre. Dans un élan désespéré, le gragmit se rua sur la gloutre. Mais le monstre perdit l’équilibre, les entailles commencèrent à faire effet. Ce fut l’occasion pour la monture de plaquer au sol de tout son poids la bête, qui tenta de se relever. Mais ses pattes glissèrent dans la terre retournée. Sa gueule s’ouvrit dans un rugissement déformé, crachant de la bave et du sang.
— Maintenant ! Hurla Rodric
Karem n’attendit pas. Il bondit en avant, marteau au-dessus de sa tête et l’abattit sur le crâne du monstre. Le choc fit trembler le sol. Un craquement immonde résonna, mais le gragmit bougea encore. Ses griffes labourèrent la terre, cherchant à agripper quelque chose, n’importe quoi.
Rodric arriva sur le côté. Son épée était brisée. Mais sa dague était toujours dans sa main. Il se jeta sur la tête du monstre, esquivant un dernier mouvement de mâchoire, et planta sa lame dans un de ses yeux.
Le gragmit hurla encore. Son rugissement paraissait étranglé et plus court. L’humain enfonça la dague jusqu’à sa garde tout en ordonnant à Karem de continuer à frapper.
Le marteau heurta à plusieurs reprises le crâne qui finit par céder. Le corps du monstre se relâcha d’un coup. Sa rage avait disparu, mais pas celle de Médra qui avait toujours sa gueule dans la gorge du monstre, et secoua encore sa tête jusqu’à ce qu’il comprît que ce n’était plus nécessaire.
Le silence revint. Le souffle court de Karem ne l'empêchait pas de crier victoire. Rodric retira sa dague et essuya le sang visqueux sur les poils du corps sans vie. Il ne restait qu’un tas de muscles ouverts et d’os brisés.
La chasse était terminée.

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