Rencontre avec la Lacheté
Dans sa chaumière vieillie, éclairé par la flamme tremblotante de sa bougie, Saraël noircit ses parchemins de symboles et de croquis. La nuit, depuis longtemps tombée, est son moment favori : tout y est calme et silencieux, l'air frais est vivifiant et personne ne vient vous embêter avec des pacotilles. Serein, le mage continue son travail de traduction d'un vieil ouvrage.
C'est alors qu'il ne se sent plus tout à fait seul. Pourtant, ni un bruit ni une odeur ne troublent la quiétude de l'instant. Seul un simple sentiment. Un ressenti troublant. S'agitant de plus en plus, il ne parvient plus à se concentrer sur son labeur. D'un geste agacé, il pose sa plume et commence à scruter avec soin la pièce encombrée qui l'entoure. Ses yeux se posent sur l'imposant battant en bois épais : sa porte. Son instinct lui fait se lever, et le voilà qui se dirige vers le cadre de chêne, prend la poignée en bronze et ouvre.
Devant lui, une pauvre personne de guenilles vêtue tremblote. A peine visible dans les ténèbres environnantes, l'étranger fixe Saraël d'un regard consterné.
— Mais qui êtes-vous donc ? entame le mage agacé. N'avez-vous donc rien de mieux à faire que d'attendre devant les portes des gens en pleine nuit ?
— Je n'oserai pas prononcer mon nom, trop de regrets y sont attachés. Je suis désolé de vous avoir dérangé, mais je dois me confier.
— Vous êtes bien drôle mon bon monsieur, mais j'ai d'autres choses à faire que d'écouter des mendiants me parler de leurs problèmes.
— Mais j'en ai besoin ! Je vous en prie, ne fermez pas !
— Mais lâchez-moi ! Cela ne va donc pas bien dans votre tête pour attraper les bonnes gens de cette manière !
— Bien sûr que tout va mal, je veux justement vous en parler. Mon bon Monsieur, ayez la gentillesse de m'écouter !
— Vos problèmes, vous pouvez les garder. Je suis dejà bien bon de vous avoir autant parlé. Mais mon sang commence à s'échauffer, et je finirai bien par vous maltraiter.
— Je vous en prie, par pitié ! Ne me faites pas de mal ! Je ferai tout ce que vous voudrez ! Mais ne me blessez pas !
— Alors faites de l'espace en débarrassant le plancher ! C'est que vous êtes bornés !
L'étranger fond alors en larmes, sanglotant et gémissant dans la robe du mage.
— Je m'en veux tellement ! J'avais un ami, Courage qu'il se nommait...
— Mais je m'en fiche de....
— et nous étions si heureux ensemble ! Mais il...
— votre ami...
— aimait tant se mettre en péril pour les autres...
— Fi donc ! Je vais finir par vous immoler !
— que nous finissions toujours dans les plus facheuses situations. Ainsi, un jour...
— Je vous aurai prévenu !
— Non non, c'est bon, j'arrête ! Je hais la douleur et la souffrance. C'est d'ailleurs pourquoi je suis si triste. Je disais, un jour, alors qu'il aidait quelqu'un en train de tomber, il glissa et tomba dans le ravin. Il se rattrapa à un vieil arbrisseau tout desséché, et m'a prié de l'aider. Cependant...
— Quand on me cherche on me trouve !
Du feu apparait dans la main du mage qui se penche sur l'homme à ses pieds. Ce dernier se jette alors encore plus proche du sol, déséquilibrant Saraël par la même occasion.
— Cependant j'en avais bien trop peur mon seigneur ! Et alors je l'ai laissé tomber ! Que je suis malheureux mon bon monsieur, assez pour braver votre furie. Je ne veux plus vous importuner, j'ai bien trop honte de raconter la suite de mon histoire pleine de couardise. Je vous remercie mon seigneur pour votre patience et votre indulgence à mon égard mon seigneur !
L'homme se relève et s'enfonce dans la pénombre au pas de course. Saraël, déboussolé, ne comprend plus ce qui lui arrive. Cet évènement ressemble plus à une boutade qu'autre chose, une mauvaise blague qui lui a coûté une nuit de travail.

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