Le manteau
Il est toujours dans l'entrée.
Accroché à la patère, côté gauche, comme il l'a toujours été. La patère a un peu plié, avec les années elle penche légèrement maintenant, à force de porter ce poids. Personne n'a pensé à la redresser.
C'est un manteau gris. Rien d'extraordinaire. Une laine épaisse, un col en velours côtelé qui a frotté contre sa nuque pendant vingt ans. Les poches sont un peu décousues, côté droit surtout — il y mettait toujours ses clés, son paquet de cigarettes, ce petit carnet à spirale où il griffonnait des choses que personne ne lisait.
Je passe devant tous les jours.
Le matin, en allant chercher le café. Le soir, en rentrant du travail. Parfois la nuit, quand je me lève pour boire un verre d'eau, et que la lumière du réverbère éclaire l'entrée par le vasistas, et que je le vois, là, immobile, qui attend.
Je ne l'ai pas touché depuis.
Dix-sept mois. Je les compte, parfois. Dix-sept mois que je passe devant lui sans oser tendre la main.
Ma sœur dit qu'il faut que je le donne. Que ça sert à rien, que ça prend la poussière, que quelqu'un pourrait en avoir besoin. Elle a raison, sans doute. C'est ce qu'on dit, dans ces cas-là. "Donne ses affaires, ça te fera du bien." Comme si donner un manteau pouvait donner la paix.
Un jour, j'ai ouvert la porte pour prendre le courrier. Il y avait du vent. Une bourrasque a soulevé le bas du manteau, juste un peu, comme s'il bougeait. Comme s'il allait s'envoler, partir, me quitter vraiment.
J'ai refermé la porte très vite. Je suis resté appuyé contre le bois, le cœur battant, à attendre que ça passe.
C'est idiot. C'est un manteau. Un truc en laine grise, acheté aux soldes il y a vingt ans, avec des poches trouées et un bouton qui manque. Ça n'a pas d'importance.
Sauf que dedans, il y a encore l'odeur.
Pas tout le temps. Il faut s'approcher, coller son nez au col, fermer les yeux. Mais elle est là. Un mélange de tabac froid, d'eau de toilette bon marché, de cette odeur particulière qu'il avait après la pluie, quand il rentrait un peu mouillé et qu'il suspendait son manteau en disant "ça va sécher".
J'ai essayé, une fois. Il y a trois mois. C'était la nuit, je ne dormais pas, je me suis levé sans réfléchir. Je me suis approché du manteau. J'ai levé la main. Mes doigts ont touché la laine. Elle était rêche, un peu usée au niveau des coudes. J'ai enfoui mon visage dans le col. J'ai respiré.
L'odeur était encore là.
Mais plus faible. Comme un écho. Comme une photo qui jaunit. Comme sa voix sur le répondeur, que je n'efface pas mais que je n'écoute plus, parce que chaque écoute l'use un peu plus.
Je me suis reculé. J'ai regardé le manteau. Et j'ai compris, cette nuit-là, que même lui finirait par le quitter.
Qu'un jour, je passerai devant et je ne sentirai plus rien. Qu'un jour, ce ne sera qu'un vêtement, une vieille laine grise avec un col en velours et des poches trouées. Qu'un jour, il ne restera plus de lui que dans ma tête, et que ma tête, elle, finira par oublier.
Alors je le laisse là.
Suspendu à sa patère, côté gauche.
Je passe devant tous les jours. Je le regarde. Je me dis "aujourd'hui, peut-être". Aujourd'hui, peut-être que je pourrai le toucher sans que ça fasse mal. Aujourd'hui, peut-être que je pourrai le ranger dans un placard, ou le donner, ou faire ce qu'on fait avec les affaires des morts.
Mais aujourd'hui n'est pas encore arrivé.
Alors il reste.
Il attend.
Et moi aussi.

Annotations
Versions