Hors des sentiers battus 85/
La réponse ne tarda pas. En retrait derrière l'angle d'un bâtiment, il offrit un sourire fatigué au vicaire qui sursauta en le voyant. Tout le monde au Temple devait connaître leur situation. L'apprenti le salua courtoisement.
- Vos chanteurs pourraient mieux se répartir, la semaine prochaine, releva-t-il.
- Je... vous demande pardon ?
- Je fus enfant de chœur, le prêtre de mon village répartissait les plus moyens parmi les fidèles, pour guider au mieux les gens du commun afin de rendre grâce à Rhamée de manière convenable. Si les vôtres sont présents aux premiers rangs, j'ai trouvé que le fond, malgré toute sa bonne volonté, chantait faux. Simple remarque de mauvais chanteur, vicaire. Au vu de tout ce que nous Lui devons, ne mérite-t-Elle pas une meilleure guidance pour Ses fidèles les moins mélomanes ?
- Oh, euh... J'en référerais à notre Père... Je vous en remercie...
- À la semaine prochaine.
Ainsi prit-il congé. Le Temple local comptait huit vicaires, des laïques prêtant assistance aux membres du Clergé sur leur temps libre. De ce qu'il en savait, celui avec lequel il venait d'échanger réparait les bancs.
Songeur, Adelin se rendit compte qu'il en savait assez long sur les huit volontaires, grâce à ses allées et venues régulières à l'auberge de Taflor. Nombre de rumeurs et d'informations y circulaient. Se montrer au comptoir pourrait bien lui servir, pour en savoir plus long sur tout un chacun. Le menuisier pouvait bien avoir besoin tôt ou tard de nouveaux outils et détenir des informations utiles sur ce qui se racontait au Temple.
L'Allumé bâilla. Au moins sa nuit blanche ne l'empêchait pas trop de réfléchir, pour le moment. Depuis le temps, il lui fallait bien songer à diversifier ses réseaux. Après tout, il comptait s'installer comme forgeron. Certes, il disposait de cartes en mains pour servir sa famille depuis Vert-Pont, en toute discrétion, de quoi soutenir Feufert et s'entendre avec Taflor. Mais il devait bien penser à lui-même, aussi. Qui d'autre s'en soucierait ?
Oui, dès le lendemain, il demanderait à se tenir aussi au comptoir. Au vu de sa situation, mieux valait laisser moins de place à l'imagination de tiers. Moins subir.
Déroulant ses idées, son esprit se focalisa sur son apparence. Le moine n'avait pas menti sur un point. Le calciné perpétrait en continu un délit de sale gueule. Le temps d'un soupir, il huma avec ravissement une odeur de chair grillée. Que ne donnerait-il pas, pour sublimer les mauvaises langues. Quelles températures faudrait-il atteindre, pour cela ?
La question le rendit rêveur sur tout le chemin du retour. Quand il entra, les ronflements de Robert l'incitèrent à agir de même. La nuit à venir lui offrirait certes quelques heures de plus que d'habitude, mais il lui fallait aussi compenser la nuit blanche. Le lendemain promettait d'être riche en enseignements, autant pouvoir se montrer à la hauteur.
Au soir, il se ménagea une heure avant de s'acquitter de ses livraisons, pour se renseigner sur les prix des divers guérisseurs présents pour reprendre une apparence humaine. Les prix lui donnèrent froid dans le dos. Toutefois, en réceptionnant ses caissons il demanda à Taflor :
- Dis-moi cher ami, y aurait-il moyen que je mette rapidement la main sur mille deux cents pièces d'or ?
La somme pétrifia le reptile.
- Chercherais-tu à racheter tout le village ?
- En aucun cas. Simplement, j'aimerai obtenir rapidement cette somme. Sans avoir à trop me compromettre, naturellement.
- Je crains... Qu'il ne te faille revoir tes limites. Certains de mes amis sont en mesure de sortir une telle somme, vois-tu. Mais leurs méthodes, leurs œuvres risquent aussi bien de te mettre mal à l'aise qu'en danger.
- S'il s'agit d'une entorse ponctuelle, cela devrait pouvoir se négocier. Et je peux attendre, simplement, il me faudra la somme en une fois.
Taflor finit de l'aider à sécuriser les colis sur le diable avec un silence méditatif.
- Mon ami, je vais me renseigner de mon côté. Je compte sur toi pour me donner tes nouvelles limites dans deux semaines.
Le sérieux du reptile interpellait l'Allumé. De même que le délai inhabituellement long. Cependant, en partant il se rendit compte de la somme demandée de son côté. Taflor ne mentait pas, mille deux cents pièces d'or pouvaient suffire à racheter tout le village. Nombreux étaient ceux qui ne dépensaient jamais autant de toute leur existence, même longue.

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