Hors des sentiers battus 81/
Au soir, il mangea seul sans s'inquiéter outre mesure pour Robert. Certainement en cellule de dégrisement, comme cela arrivait parfois. Cela lui permit de passer du temps à remanier la fourchette fondue, l'imprégnant sans y penser de sa magie. L'objet prit mille et une formes, pris dans un humble feu jaune.
Adelin s'amusa à faire varier les couleurs des flammes. Bien sûr qu'il en voulait plus, éprouvait le manque viscéral de combustions. Néanmoins, depuis ses désertions du Temple, la cessation de ses prières chaque dimanche, il avait remarqué l'évolution de sa magie. D'argentée, elle s'était... En quelque sorte normalisée. Ainsi maniait-il le même feu que son maître de forge.
Renouer avec cette ancienne habitude, sans l'enjeu de la qualité de production le libéra d'un léger poids. Cela lui permit de bénéficier d'une nuit en pointillés, puis d'une journée avec l'esprit plus clair. L'envie de mourir persista. Quelque part, il s'agissait de l'issue la plus simple, la plus sûre.
Aussi, pour temporiser se décida-t-il à recontacter Taflor dans la semaine. Il s'imposa aussi d'opérer une tournée des guérisseurs les plus fiables qu'il connaisse, pour obtenir des soporifiques et des calmants divers.
Enfin, toujours dans l'idée de gagner du temps, en fin de journée il acquit un peu de vaisselle fine. Cet achat acheva de mettre le mois en cours dans le négatif en termes de gains financiers. Qu'à cela ne tienne, il en avait besoin.
De retour chez Feufert, quelque chose lui hérissa le poil. Il ignorait quoi, mais une sensation désagréable le préoccupa dans la soirée, coupant court à son envie de tenter de faire fondre la porcelaine à la main.
Sourcils froncés, les doigts en triangle, il sonda la maison, étendit sa détection des métaux à toute la forge, à la boutique, aux ruelles attenantes. A priori, rien de suspect à relever. Mais son instinct ne laissait aucune place au doute. Il y avait une anomalie. Quelque chose dans l'air.
À force d'aller et venir dans la maison, s'interrogeant sur la fiabilité de ses impressions, Adelin releva enfin quelque chose. La serrure de la porte d'entrée avait été griffée. Quelqu'un s'était introduit par effraction. De plus en plus nerveux, l'Allumé fouilla les divers lieux où il gardait l'argent. Quelques pièces manquaient à l'appel. Des soustractions discrètes pour quiconque n'aurait pas tenu ses comptes avec assiduité.
Mais qui aurait bien pu voler des sommes aussi dérisoires, au vu des possibilités à disposition ? On aurait pu tout leur piller ! Un nouvel éclair de lucidité le traversa. Dans les armoires, ses piles de comptes, ses listes de débiteurs et de créanciers avaient été dérangés. L'intrus n'était pas un voleur ordinaire.
Adelin mangea à une heure indue, après avoir épluché ses comptes. Il manquait des feuilles. Le voleur n'avait laissé comme seules traces que la griffure à la serrure, ces feuilles manquantes et une somme risible dérobée.
En montant à l'étage, il nota les grincements inhabituels. Albin lui avait parlé de certaines pratiques de fouilles, impliquant des marches d'escaliers... Non ? On ne lui avait pas fait ça ? Pourtant, en y songeant, cela faisait sens avec les incohérences précédentes.
Des gardes de la ville auraient fouillé l'habitation durant son absence ? La surveillance aurait été renforcée, malgré l'acquittement du prêtre ? Si c'était le cas, alors pourquoi...
Il déglutit. Les documents devaient servir à une étude graphologique. Et les piècettes, de petits arrangements personnels pour échapper à la vigilance des supérieurs. Bon sang, dire qu'il se pensait mieux sorti d'affaire !
De quelles informations pouvaient disposer les gardes, désormais ? Des listes de ses prochains futurs litiges, certainement. Ceci ne les avancerait guère...
Une angoisse terrible le saisit, quand il parvint à sa chambre. Ils ne pouvaient pas avoir négligé la pièce. Ses lectures interdites ! L'instant d'après, il se rappela les interdictions du Taiseux concernant les livres les plus dangereux pour leur sécurité à tous les deux. En ce moment par ailleurs, il ne possédait plus aucun emprunt à son maître à penser. Donc personne ne pouvait avoir trouvé d'élément compromettant.
Soulagé, le cœur battant à tout rompre, Adelin s'assura tout de même que rien ne manquait. Sa fourchette avait été dérangée. Ou plutôt, sous sa forme actuelle, son chrysanthème de métal à la tige encore mal dégrossie et sans détails.
Pris de curiosité, il s'aventura dans la chambre de Feufert. Avec la poussière accumulée, les traces de pas de plusieurs gardes ne laissaient place à aucun doute. Adelin décida de ne pas céder plus avant à la curiosité. Feufert pouvait bien se passer de cette bassesse-ci.
Une clef manqua le trou de la serrure, côté habitation. Adelin, les doigts en triangle, se précipita à la fenêtre. Son maître rentrait enfin ! L'apprenti dévala les marches et réceptionna Feufert, ivre de fatigue. Tous deux nerveux, à bout de nerfs, ils s'assirent face à face dans une ambiance électrique. Le jeune homme servit de l'eau, et attendit avec impatience d'en savoir plus. Anxieux, son maître parla enfin, après avoir vidé son verre d'un trait, l'air hagard :
- 'Tain, m'ont pourri des heures les aut' connards de gardes d'mes couilles...
- Que s'est-il passé ?
- Beh... M'ont r'môssé ô lô tôverne... 'Pis... M'ont fait dessaoûler des plombes... R'en à boir', r'ien à bequeter... 'Pis m'ont posé des questions bizarres. Sur twé.
Les deux hommes s'échangèrent un regard désabusé. Ils partageaient le même désappointement.
- De quelle nature ?
- Beh... Ta foi. J'ô dit la vérité, qu't'ôllais pô vraiment au Temple... Mais qu'tu racontais r'en d'bizôrre. Z'avaient pô l'air convaincus. M'ont posés plein d'fois les mêmes questions.
- C'est une technique d'interrogatoire qui vise à dévoiler les mensonges. Quand on répond par la vérité, le discours, quelle que soit l'orientation des questions, demeure cohérente. Un mensonge va briser cette cohérence. Sans compter les hésitations, les temps de réflexion. Surtout quand l'esprit est affaibli par la fatigue, la faim et la soif. Broder une histoire dans ces conditions est extrêmement ardu.
Robert bâilla. Il ne tenait qu'à peine éveillé. Adelin poursuivit :
- Ils ont fouillé la demeure.
- M'étonne pô ces connards d'merde...
- Vous soupçonnent-ils d'hérésie ou d'incroyance ?
- Nan. Toi par contre...
- Vers quelle accusation semblent-ils pencher ?
- J'sais pô... P'tit, j'suis crevé, j'ai la dalle...
- Je comprends, Maître. Merci d'avoir pris le temps de m'informer de tout cela.
Robert grogna. En se levant, il vida ses poches sur la table, permettant à son apprenti de lire une missive au sujet de leur affaire avec les Fagand. Deux jours plus tard, ils recevraient la visite d'un moine leur apportant la somme due. Adelin ne doutait pas que ce dernier souhaiterait le voir. Qu'à cela ne tienne. Au moins, grâce à cela, leur mois ne se terminerait pas sur un solde négatif.
Il déserta la table, au profit de son lit. Son esprit désassemblé le tint longuement éveillé, jusqu'à ce qu'il se concentre sur ses futures expérimentations avec la vaisselle fine achetée quelques heures plus tôt. Alors, seulement, il trouva un sommeil réparateur, bien que trop court.

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