Chapitre 2 : Terre, Amélia
Amélia entre dans l’ascenseur et sursaute au cri de sa collègue.
— Amélia ! On te cherchait partout ! s’exclame Christine, une jolie blonde aux longs cils noirs, adossée au miroir mural de l’habitacle.
— Mais qu’est-ce que tu fais à cet étage ? ajoute Margo, une petite brune à lunettes, le regard aussitôt piqué de curiosité. On a rendez-vous avec le groupe Palace pour étudier sa communication !
Amélia ne s’y attendait pas. Ses deux collègues et amies, Christine de la comptabilité et Margo, son adjointe… Si elles étaient sorties un peu plus tôt, elles auraient peut-être remarqué sa petite escapade. Amélia affiche ce sourire léger qu’elle maîtrise si bien, comme si elle n’avait absolument rien à cacher.
— Rien de spécial, répond-elle d’un ton vague. J’avais encore deux ou trois choses à régler avant la réunion.
— Bien sûr…, réplique Christine, pas dupe une seule seconde.
— Bon, on y va, ajoute-t-elle en appuyant sur le bouton de l’étage supérieur.
Margo lève les yeux au ciel, puis profite du miroir à l'intérieur pour replacer une boucle brune derrière son oreille.
— OK, tu ne veux pas répondre, ce n’est pas grave. On se demande vraiment pourquoi, mais bon…
Une musique d’ambiance se déclenche dès que l’ascenseur commence à monter. Le sac d’Amélia vibre contre sa hanche. Elle n’a même pas besoin de consulter l’écran pour savoir que ce message vient d’Éthan, et redoute déjà ce qu’il pourrait lui dire.
Depuis quelque temps, il se montre étrange. Trop présent, trop attentif, presque mielleux, comme s’il préparait quelque chose dans sa façon de la regarder. Et cela la dérange.Elle tient à Éthan, oui, mais pas de cet amour que l’on porte à sa moitié.
Ce qu’elle apprécie auprès de lui, c’est cette liberté qu’ils ont construite, ce lien sans chaînes, cette relation où chacun peut vivre ses envies, ses rencontres et ses petits extras sans avoir à se justifier. Éthan sait la séduire, par son assurance, son influence et cette présence qu’il impose naturellement, mais Amélia préfère garder le choix de ceux avec qui elle partage son lit, et plus encore, elle a besoin de diversité.
Quelques heures plus tard, après une longue journée de rendez-vous, les trois amies se retrouvent à nouveau dans l’ascenseur, bien décidées à ne pas manquer leur rituel hebdomadaire.Les portes automatiques s’ouvrent sur le hall d’entrée, vaste et lumineux, où résonnent les éclats de conversation des employés qui quittent peu à peu les bureaux. Les trois jeunes femmes sortent bras dessus bras dessous, prêtes à entamer leur soirée de fin de semaine, lorsqu’au milieu du brouhaha, une petite voix brisée s’élève.
— Maman…
Amélia s’arrête net.
Ses collègues poursuivent encore deux pas avant de se retourner vers elle.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demande Christine.
Amélia ne répond pas. Son regard balaie le hall, passe sur les badges accrochés aux vestes, les silhouettes pressées, les plantes décoratives près de l’accueil, les portes vitrées qui s’ouvrent et se referment sur la rue, puis le murmure reprend, plus faible, étouffé par un sanglot.
— Maman…
Cette fois, elle le voit.
Un garçonnet se tient non loin de l’entrée, près d’un imposant pot contenant un ficus parfaitement taillé. Ses joues sont rouges, ses yeux gonflés de larmes, et ses petites mains serrent contre lui la bretelle d’un sac à dos couvert de dinosaures. Il regarde autour de lui avec cette panique muette des enfants qui ne reconnaissent plus rien, comme si le monde entier venait soudain de devenir trop grand.
Amélia sent quelque chose se contracter dans sa poitrine.
Elle ne réfléchit pas. Elle se précipite vers lui, abandonne derrière elle ses collègues, son téléphone, ses messages d’Éthan, et même cette soirée qu’elle préparait déjà dans sa tête.
— Hé… bonhomme…, souffle-t-elle en s’accroupissant devant lui pour se mettre à sa hauteur. Qu’est-ce qui se passe ? Tu as perdu ta maman ?
Le petit garçon renifle, incapable de répondre tout de suite. Ses lèvres tremblent, ses doigts se crispent plus fort sur son sac, et Amélia, surprise elle-même par ce geste, parle plus doucement encore, avec une patience qu’elle ne se connaît pas.
— Regarde-moi. Tu es en sécurité ici, d’accord ? Je ne vais pas te laisser tout seul. On va retrouver ta maman ensemble.
Le petit garçon relève les yeux vers elle.
— Elle… elle était là… et puis…
— Je comprends. Ce n’est pas grave, ça arrive, tu sais. Comment tu t’appelles ?
— Dylan…
— Dylan comment ?
Il inspire par à-coups, encore secoué par les larmes.
— Dylan Brossman.
Amélia sourit avec douceur.
— Très bien, Dylan Brossman. Moi, c’est Amélia. Tu vois l’accueil, juste là-bas ? On va demander à la dame de prévenir ta maman, et moi, je reste avec toi jusqu’à ce qu’elle vienne te chercher. Promis.
Elle tend la main, sans l’obliger. L’enfant hésite quelques secondes, puis glisse ses petits doigts dans les siens.
Le geste lui paraît étrange, naturel et presque familier.
Elle se relève lentement, veillant à ne pas brusquer Dylan, puis l’accompagne jusqu’au comptoir de l’accueil. La femme derrière le bureau, d’abord surprise de voir la directrice marketing arriver avec le garçonnet en pleurs, se redresse aussitôt.
— Il s’appelle Dylan Brossman, explique Amélia d’une voix calme. Il a perdu sa mère, elle se tourne vers le petit.
— Ta maman travaille ici ?
Dylan, les joues rouges et larmoyantes, lui répondent oui d’un signe de tête.
— Pouvez-vous vérifier si une Brossman est une de nos employées, s’il vous plaît ?
L’hôtesse consulte rapidement son écran.
— Brossman… Brossman… oui, service juridique. Je la contacte tout de suite.
Pendant que l’accueil passe l’appel, Amélia reste accroupie près de Dylan. Elle lui parle de son sac à dos, des dinosaures dessus, lui demande lequel est son préféré, et quand il lui confie d’une petite voix que c’est le tyrannosaure parce qu’il fait peur à tout le monde, elle ne peut retenir un air amusé.
— Ah oui ? Alors il doit être très pratique quand quelqu’un t’embête.
Dylan renifle, puis un rire minuscule lui échappe.
À quelques mètres, ses collègues observent la scène sans rien dire. Christine a même cessé de sourire, tandis que Margo fronce les sourcils, comme si elle essayait de reconnaître la femme agenouillée devant cet enfant, celle qui vient de faire disparaître ses talons, sa robe ajustée, ses mails, son assurance un peu provocante, pour ne laisser place qu’à une douceur inattendue.
— C’est bien Amélia, là ? murmure sa voisine.
— Je crois…, répond-elle, sans parvenir à cacher sa surprise.
Quelques minutes plus tard, une femme surgit du couloir des ascenseurs, livide, le regard affolé. Dès qu’elle aperçoit Dylan, son visage se brise de soulagement.
— Dylan !
Le petit garçon se retourne, lâche aussitôt la main d’Amélia et se jette contre elle. Sa maman l’enlace, l’embrasse sur les cheveux, sur les joues, le serre comme si elle avait craint de ne jamais le retrouver.
— Merci…, souffle-t-elle en relevant vers Amélia des yeux humides. Merci infiniment… Je l’avais avec moi deux minutes, seulement deux minutes, et…
— Ce n’est rien, répond Amélia, un peu gênée par cette gratitude trop directe. Il a été très courageux.
Dylan, encore accroché à elle, tourne la tête vers Amélia.
— Merci, Amélia.
Quelque chose se serre en elle, plus fort qu’elle ne l’aurait voulu.
— De rien, bonhomme.
La jeune femme l’entraîne ensuite vers les ascenseurs, non sans la remercier une dernière fois. Amélia reste quelques secondes immobile, le regard fixé sur Dylan qui s’éloigne. Elle ne comprend pas ce qui vient de se produire. Elle n’a jamais été spécialement à l’aise avec les enfants. Elle ne les déteste pas, bien sûr, mais elle ne sait jamais quoi leur dire, quoi faire de leurs larmes, de leurs questions, de leurs petites mains tendues. Pourtant, avec lui, tout avait semblé naturel. Comme si elle avait toujours su comment leur parler, et les rassurer.
Comme si cette douceur ne lui appartenait pas tout à fait.
— Eh bien…, lance Christine derrière elle, tu nous avais caché ça.
Amélia se retourne, retrouve aussitôt son sourire.
— Cacher quoi ?
— Cette version de toi, répond Margo. Je crois que je ne t’ai jamais vue aussi… Comment dire… maternelle ?
Le mot la heurte légèrement, sans comprendre pourquoi.
Maternelle.
Elle chasse cette impression d’un mouvement d’épaule, comme on écarte une poussière invisible.
— Ne racontez pas n’importe quoi. Il pleurait, je n’allais pas le laisser planté là au milieu du hall.
— Oui, enfin, d’habitude, tu aurais plutôt demandé à l’accueil de s’en occuper.
Amélia ouvre la bouche, prête à répondre, mais aucun trait d’esprit ne lui vient. Alors elle attrape son téléphone dans son sac, feint de vérifier l’heure, et reprend avec une légèreté un peu trop appuyée :
—Bon, on ne va pas passer la soirée ici. Je propose d’aller au Combo. Un verre, deux peut-être, et après on verra si cette ville mérite encore qu’on lui consacre notre vendredi.Ses collègues échangent un regard amusé, sans parvenir à dissimuler leur curiosité.
— Là, je te reconnais, s’exclame Christine.
Amélia sourit, mais son esprit reste accroché à la petite main de Dylan dans la sienne, à cette confiance immédiate, à cette façon qu’elle avait eue de trouver les bons mots sans réfléchir.
Son sac vibre de nouveau. Éthan, sûrement. Elle n’y jette toujours pas un œil.
Les trois jeunes femmes franchissent les portes automatiques et sortent dans l’air frais du soir, bras dessus bras dessous, prêtes à rejoindre leur bar habituel pour leur verre de fin de semaine. Pourtant, alors que ses talons claquent sur le parvis de l’entreprise, Amélia sent encore, au creux de sa paume, la chaleur fragile des doigts d’un enfant perdu.
Et cette étrange sensation ne la quitte pas.

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