Chapitre 2 : Le dragon.

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Siarl descend lentement les escaliers qui tournent sur eux mêmes, chavirant, rassuré quand il pose enfin son pied sur le plancher du rez-de-chaussée. Vraiment, si jamais il se retrouve face au concepteur de ces fichus escaliers, il lui en met une pour toutes les fois où il a failli tomber. Plus tard, lui signale mentalement sa main meurtrie. D’abord, il faut la soigner, ensuite, elle guérit et après, il pourra taper sur qui bon lui semble. Ces étapes doivent être faites dans cet ordre-là et surtout pas un autre. Le rouquin observe sa patte dont les jointures ont bleui à certains endroits, prêt à lui répondre que ça va, il a compris quand il tique. Quelque chose manque. Il se trouve en bas de l’escalier, il a avancé quelques pas dans la salle, Tesni devrait être là. Elle aurait dû lui avoir déjà sauté dessus comme un chat sur sa proie et le secouer violemment en le tenant par la nuque pour l’étourdir et lui reprocher son incompétence. Ses mains fines et sombres devraient se poser sur ses hanches élégantes, accrochées dans sa robe rouge profond à motifs. Son regard entre l’émeraude et le prasin devrait le transpercer afin de chercher chez lui la moindre faille qui le ferait flancher et se ratatiner dans un trou de peur. Elle, alors, semblerait si imposante, perchée sur ses modestes talons qui tentent tant bien que mal de compenser son petit mètre cinquante-cinq. Tesni n’a jamais eu besoin d’être grande pour se rendre terrifiante de toute façon. Au contraire, même. Siarl oublie sa main cinq minutes. D’abord parce qu’elle l’embête au plus haut point. Ensuite parce qu’il tient suffisamment à sa vie pour savoir qu’identifier l’endroit duquel la brune fondrait sur lui telle une comète sur une planète, souhaitant détruire une civilisation était sûrement ce qu’il y avait de plus important là, maintenant.

Quelques pas, de nouveau pour distancer la paroi de décorations faite de bois et de vitraux et il la voit enfin, perchée sur son tabouret de bar, lisant avec attention un quotidien daté d’aujourd’hui. Seuls ses mains et le bas de ses jambes dépassent de l’écran de papier. Elle l’aurait donc oublié ? Siarl pose prudemment un pied puis un autre devant lui. Pas de réaction. Il s’apprête à avancer plus franchement, rassuré quand la voix de la jeune femme tonne dans l’immense pièce presque vide.

« Alors ? »

Cela fait bien cinq longues minutes que le garçon enchaîne simagrées et idioties devant elle comme si elle ne le voyait pas et ça l’énerve, beaucoup. Beaucoup, beaucoup, beaucoup trop. Elle n’a jamais eu beaucoup de patience et elle ne possède pas ce côté niais et puéril que Siarl a un peu. Un petit peu. Non, en fait, il l’a tout le temps. Surtout quand il échoue dans une mission. Cet imbécile aurait-il fait demi-tour avant d’entrer dans la chambre ? Il aurait osé lui désobéir ? Elle ne le pense pas assez intelligent pour avoir ne serait-ce qu’effleuré l’idée. Là, pour l’instant, il semble imiter une statue en roche lunaire et ne pas bouger d’un cil.

« T’es pas allé le voir, j’y crois pas…

— Si ! Si ! Bien sûr que si ! »

Le rouquin bafouille maladroitement, le monstre est enfin réveillé, le dragon des constellations prêt à le juger sur ses actes et ses manquements pour déterminer si elle allait le manger et si oui, à quelle sauce. Il se défend comme il peut, poursuivant un pas lent, effectuant un grand arc de cercle pour passer derrière le comptoir, à la recherche de la valise à pharmacie, toujours elle. Après tout, le silence lui permet de gagner un peu de temps avant de fuir. Toutefois, Tesni tient sa proie et ne compte la lâcher sous aucun prétexte. Aussi, elle reprend assez vite la conversation laissée en suspens.

« Donc… Siarl… On est courageux et on continue de raconter…

— Ah ! Euh… Bah, il est même pas midi et il est déjà ivre mort. Bien, bien ivre, hein, je l’ai trouvé en grande discussion avec le rouleau à dessin avec à côté deux bouteilles d’alcool vide… Je crois que c’était de la boukha, tu sais, l’alcool de figue. »

Tesni claque de la langue. Dans le genre détail inutile, il se pose là. Passons. Il suffisait de croiser les éléments pour en déduire quelque chose de potable qui peut contredire son compagnon, rien que pour le plaisir.

« Ou alors… il les a descendues dans la nuit et il est encore en train de dessaouler, ce qui, en soit, est un progrès. De toute façon, même sobre, il lui cause, à son carton à dessin. »

Siarl a profité du moment de répit pour commencer à se soigner. Quand Tesni repose un regard sur lui pour avoir son avis, quand même, il tient la bande de gaze entre ses dents. Sa crédibilité à ses yeux, déjà presque au néant, s’enfonce encore un peu plus.

« En même temps, Siarl, tu t’attendais à quoi de sa part ?

— Ben... »

C’est vrai, ça, qu’espérait-il découvrir là-haut? A-t-il juste osé penser qu’il trouverait son patron, comme avant, attablé au bureau, envahi par des centaines de plans très compliqués et ses nombreux carnets répartis de manière ordonnée sur le sol ? A-t-il simplement rêvé voir l’ombre rassurante envelopper tendrement l’homme au travail pour l’encourager et le protéger de tout dérangement? Qu’est-ce que ça coûte d’espérer ? Cher. Tellement cher dans leur monde. Des dizaines et des dizaines d’utopies brisées en petits morceaux tranchants comme un miroir cassé portant malheur. 7 ans. Et les divinités seules savent que ça peut être long. Tesni hausse un sourcil, se demandant si elle doit attendre une réponse qui ne viendra probablement jamais ou renchaîner tout de suite et coller à l’image qu’il a d’elle de monstre sans cœur. Deuxième solution, tant pis. Trop penser, ce n’est pas bien pour la caboche de Siarl, ça le fait chauffer et ça le perd. Il deviendrait vraiment bon à rien et ce serait tellement embêtant.

« Ça fait deux ans que ça dure, deux ans qu’il a toujours pas fait son deuil, deux ans qu’il consomme plus qu’une taverne clandestine des bas quartiers à lui tout seul. Jusque-là, on est bien d’accord ?

— Grmph.

— Et puis dans un de ses rares moments de sobriété, il acquiert avec ce qui restait de notre caisse noire un débit de boisson. Un bar de quartier avec son fonds de commerce ainsi que sa cave. Son fond qui est d’ailleurs en train de disparaître à une vitesse assez phénoménale vu que j’imagine que c’est là-dedans qu’il tape pour noyer son chagrin... »

Ça ne paraît pas plus interloquer Siarl dont l’esprit semble parti loin, dans une autre galaxie. À croire que c’est une constante chez lui. Qu’importe qu’il n’écoute pas ou qu’à moitié, Tesni continue sûre d’elle, appuyant chacun de ses arguments d’un coup de talon.

« Tu vois, c’est un peu comme un fumeur compulsif qui ouvre un bureau de tabac. Sauf que lui, son vice, c’est le tabac ET l’alcool. Du coup, il ouvre un bar et il fait gaffe à l’arrivage pour ne pas trop s’empoisonner... Au fait, qu’est-ce que tu fabriques avec ton bandage ?

— ... Me suis plié le doigt en tapant contre le mur... Ça se soigne pas comme ça ?

— Je ne suis pas médecin, mais mon instinct me dit que l’eau froide sera peut-être plus efficace. Tu crois pas ? »

Siarl grimace encore, ça en devient comique. Cela signifie qu’il en a assez et qu’il n’ose pas le dire. Tesni, elle, lui tire la langue pour toute réponse avant de se redresser d’un coup, aux aguets. Le rouquin s’arrête immobile, au garde-à-vous, son bandage en cours pendant de sa main. Ils reconnaissent la démarche bancale à trois battements.


Il arrive.

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