CHAPITRE 8 : LA PATRONNE
C’était décidé. Des nuits entières passées à fixer le plafond, à tenter d’imbriquer ce qu’elle savait d’Elias et des Ombres de fer. Elle avait repassé chacun de ses gestes, espérant y déceler un indice, si minime soit-il. Peine perdue. Pourtant, elle en était convaincue : un élément reliait les pièces du puzzle — la patronne. Elias n’était pas allé à l’école par hasard et si le gamin l’avait suivi sans hésiter, c’était parce qu’ils se connaissaient. Qu’il avait le droit de le récupérer. Une sacrée preuve de confiance.
Il fallait qu’elle reste discrète. Ne pas laisser la curiosité prendre le dessus. Chaque fois qu’elle passait près de la table d’Elias, elle tentait de jeter un œil furtif à son oreille gauche. Mais Elias ne se laissait pas facilement approcher. Il maitrisait l’art du camouflage : en une fraction de seconde, il pouvait tourner sa tête, reculer sa chaise de quelques centimètres, dans un geste banal mais pas innocent. Il avait visiblement appris à dissimuler ce qui pouvait éveiller les soupçons.
Et Jeanne venait de le comprendre.
Parallèlement, elle prenait ses habitudes et fréquentait régulièrement le bistrot de la rue Saint Paul. L’endroit sentait les plats mijotés d’antan et le café brûlé. La décoration, simple mais assumée, marquait une certaine revendication. Accrochées aux murs, quelques affiches aux couleurs vives de cette femme, Rosie, montrant son biceps en arguant « we can do it ! ». Une affirmation, un défi qui se ressentait dans son assurance. Elle n’en imposait ni par la force, ni par la taille mais par sa manière d’être. Sa simple présence suffisait. Jeanne avait remarqué qu’elle ne se laissait jamais surprendre, elle anticipait. Une vigilance presque animale, qui contrastait avec son sourire affable. Elle l’avait constaté le jour où elle avait croisé son regard métallique alors qu’elle discutait à voix basse avec un habitué. Son sang s’était soudain glacé. Elle avait compris qu’elle flirtait avec la ligne rouge.
Son intuition ne l’avait donc pas trompée. La patronne était le maillon qui lui manquait. Mais il faudrait qu’elle soit plus vigilante, elle avait déjà manqué de discrétion. Et surtout, elle n’avait aucune idée de là où elle mettait les pieds.
La patronne n’avait pas dit grand-chose, quelques mots avaient suffi pour que l’homme comprenne. Ça n’avait pris que quelques secondes, c’était sans doute pour éviter toute oreille indiscrète. Jeanne dut d’ailleurs s’avouer qu’elle-même n’aurait rien vu, si elle n’avait pas été sur ses gardes.
Jeanne avait repris ses notes et tentait de retracer le schéma, de coordonner toutes les pièces : quel intérêt Elias pouvait-il bien avoir à suivre des cours de dessin et à développer une telle capacité de mémorisation ? Sa vision était subjuguante : les proportions, les perspectives, les angles morts, tout était scrupuleusement retranscrit dans chacun de ses dessins. Quelle strate de l’organisation cela pouvait-il bien servir ? Quant à la patronne, elle restait un mystère à elle seule, aucune femme n’était mentionnée dans ses lectures. Quelque chose clochait. Alors elle procéda point par point, reliant d’un trait un élément à un autre, puis recommençait. Jusqu’à ce que deux éléments semblent enfin se répondre, mais rien ne collait. La frustration monta d’un coup, elle sentit ses joues s’embraser, ses yeux s’embrumer. Elle déchira ses notes en mille morceaux et, dans le geste brusque, renversa le verre d’eau posé à côté. Le liquide se répandit sur la table, imbibant les fragments de papier. Elle hurla. De rage. Elle savait qu’elle était sur la bonne piste, qu’elle touchait du bout des doigts la vérité. Alors pourquoi ne le voyait‑elle pas, ce qu’elle avait sous les yeux ?
Elle continua de fréquenter le bistrot, espérant y dénicher un indice, même ridicule. Les habitués, peu à peu, se mirent à la saluer, à échanger quelques mots. Rien de bien important, mais elle sentait qu’une petite place commençait à lui être accordée.
La patronne, en revanche, ne voyait pas ce changement d’un bon œil. Elle était restée polie, ça oui, mais une froideur semblait accompagner chacun de ses gestes. Jeanne évitait son regard, pourtant, lorsqu’il croisait le sien, elle ne savait dire si elle y lisait de la méfiance ou de la défiance. Peut‑être les deux.

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