Chez Mariya à Paris, 1939

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Cette nuit de mars 1939 était une des plus froides que l’on ait connues depuis l’arrivée de l’hiver. Dans le petit trois-pièces meublé du quartier de Montmartre, les braises moribondes du vieux poêle à charbon achevaient de diffuser leur chaleur bienveillante dans le creux de la nuit. L’appartement était confortable même si ce nom semblait prétentieux pour décrire l’étroit logis où vivaient Francis et sa mère. Perchée sous les toits, tout en haut d’un immeuble bourgeois de la rue Lamarck, la mansarde, sans doute une ancienne chambre de bonne qu’on avait agrandie, avait le rare privilège de côtoyer la célèbre butte et de jouir ainsi d’une vue imprenable sur une bonne partie des toits de Paris. Et l’on s’y sentait bien.

Le village de Montmartre était de longue date fréquenté par les artistes et les touristes en quête d’inspiration et de romantisme. Des bistrots traditionnels y accueillaient dès l’aube les ouvriers, adeptes du petit noir ou du gloria, un mélange de café sucré et de rhum, qu’ils avalaient à deux ou trois gorgées pour se donner du courage devant le labeur qui les attendait quotidiennement. Un rite auquel ils s’adonnaient, accoudés au comptoir de zinc laminé ou de cuivre, en lisant le journal qui sentait encore un peu l’encre.

Quand Mariya avait mis les pieds la première fois dans son meublé, il lui avait semblé que l’appartement était figé dans le temps. Elle avait trouvé sur l’ancienne commode au bois verni de vieilles poupées de chiffon qui donnaient au logis l’allure d’un vieux château de la Belle au bois dormant. Elles avaient peut-être été un trésor pour l’ancien occupant mais elles n’étaient pas du tout de son goût. Le propriétaire, un ancien marin affligé d'une vilaine boiterie, lui avait assuré qu’elle pouvait faire ce qu’elle voulait de ces vieilleries.

Son logement, Mariya le devait à la solidarité des Ukrainiens de Paris et grâce à l'amitié qui la liait avec la grande poétesse ukrainienne Lessia Oukraïnka qui avait été son professeur de français à Odessa. Elle avait organisé sa modeste cuisine de manière à avoir tout sous la main. Cela lui permettait de s'adonner à une passion qu’elle nourrissait depuis longtemps, l’art culinaire. Elle avait aussi aménagé sa propre chambre tandis que Francis s’était arrogé le canapé convertible de la petite pièce voisine qui faisait pompeusement office de « salle de séjour ». Un cabinet séduisant, orné de poutres apparentes qui donnaient à l’ensemble un cachet rustique original.

Dans le minuscule vestibule pendait au mur une grande glace 18e siècle au lourd cadre doré et au miroir terni, vestige d’un ancien locataire qui l’avait laissée là en compensation de ses loyers en retard. Quelques livres occupaient des étagères, dont une vieille bible orthodoxe en cuir noir que Mariya s’était procurée à son arrivée à Paris. L’ouvrage pieux était traduit en ukrainien à partir de l’Ancien Testament grec. Dans sa chambre, elle conservait religieusement sur sa table de chevet un magnifique recueil de poèmes signés Oukraïnka, un des rares souvenirs de la jeunesse heureuse de Mariya. À côté, un petit cadre de métal ouvragé abritait une photographie d’elle et de Vadim, l’amour de sa vie, en noir et blanc. Enfin, dans la minuscule salle d’eau, un insolite évier en pierre qui devait peser son poids.

Francis avait hérité de nombreux aspects du caractère de sa mère, mais, à vingt ans, il était d'une nature plus enjouée. Son prénom, il le devait à Mariya qui avait une autre passion, la culture française. Francis prenait la vie comme elle venait, ne prêtant d’habitude attention qu’à ses bons côtés et ne considérant que rarement l’existence sous son angle le plus sombre. S’il lui arrivait parfois de succomber à la morosité, cela lui paraissait une anomalie, le caprice d’un mauvais génie qui le tourmentait par cruauté. Le jeune homme était donc d’une humeur plutôt équilibrée. Il appartenait à cette espèce de garçons chanceux qui avaient emprunté à leur mère la belle part de leur féminité sans craindre de mettre en péril la nécessaire affirmation de leur virilité montante.

Francis avait peu connu son père. Aussi, les conversations d’adultes qu’il avait eues jusqu’à présent s’échangeaient surtout avec une mère aimante et attentionnée. Doux, prévenant, sensible, il cultivait une franchise désarmante qui déroutait parfois ses camarades.

Son ouverture d’esprit, sa spontanéité, sa curiosité souvent en éveil, l’intérêt sincère qu’il avait pour les gens lui valaient quelquefois de brèves rebuffades de la part de ceux qui s’irritaient de sa candeur. Alors il se refugiait dans les livres, trouvant en eux une amitié simple et sans vanité. Il aimait s’entourer d’eux mais il ne réussit jamais à se convaincre de fuir une camaraderie dont il avait besoin comme le ciel aspire à toute une palette de coloris pour égayer sa transparence.

D’une maturité plus précoce que celle des garçons de son âge, nourrissant une grande complicité avec sa mère, il lui arrivait de la surprendre par des questions inattendues. Un soir que tous deux étaient en train de tirer les cartes au tarot, il demanda :

  • Mariya, dis-moi, à quoi ça rime tout ça ?
  • De quoi tu parles, Chéri ?
  • Je veux dire… On fait quoi ici ? C’est quoi la vie qu’on a ? Est-ce que ça a un sens ? Tu n’as pas l’impression qu’il manque quelque chose, une explication ? un but ? Qu’est-ce qui nous motive ? Quand j’en parle à mes copains, ils ne comprennent pas. »

Mariya s’était habituée aux rafales de questions que lui posait subitement Francis. Des questions qui soulevaient souvent le problème de l’existence et ses raisons ultimes. Bien qu’elle ne sût pas toujours quoi répondre, Mariya avait appris à ne pas être prise au dépourvue et à prendre au sérieux l’expression de ses doutes et de ses interrogations lorsqu’elle voyait soudain s’afficher sur le visage de son fils un air grave.

Une fois, Francis lui avait demandé : « A quoi pensent les arbres ? » Elle savait combien une attitude indifférente de sa part pouvait être vexatoire. Son fils serait alors enclin à réfréner le désir de s’ouvrir à elle, à s’enfermer sur lui-même, à rabaisser la légitimité de ses questions et à se déprécier peut-être un peu.

La pensée que d’autres mères puissent traiter leurs enfants seulement comme des gamins sans cervelle la surprenait. Il était essentiel, pensait-elle, d’être disponible, de comprendre les interrogations de son fils, ne serait-ce que pour entretenir l’intimité qu’elle avait tissée entre eux deux. Mariya veillait à ce que la communication reste libre de toute gêne, de toutes « scories ». Lorsqu’il était manifeste qu’un malentendu ou qu’un désaccord s’installait entre eux, ce qui arrivait parfois, elle faisait en sorte de renouer le lien qui les unissait et de restaurer l’harmonie filiale sans attendre que le poison d’une quelconque amertume ne gâte l’admiration réciproque qu’ils avaient l’un pour l’autre. Aussi Francis avait tout loisir d’aborder avec sa mère n’importe quel sujet qui lui passait par la tête ou qu’il murissait depuis longtemps, même les plus saugrenus et les plus tabous. Il désirait aussi de temps en temps qu’elle lui raconte ses souvenirs d’Ukraine et de son père.

On retrouvait chez lui certains traits de sa mère : un visage fin, en ovale, des cheveux châtain clair, des yeux d’un gris-bleu indécis qui passait au bleu profond selon qu’ils étaient dans l’ombre ou en pleine lumière, qu’il était d’humeur joviale ou ténébreuse. Il y avait aussi dans son corps la mollesse slave de son père mélangée à un entêtement impénétrable qui se manifestait lorsqu’il était confronté à un problème imprévu ou insoluble.

Certains soirs, lorsqu’il était morose ou que sa mère se sentait trop mélancolique, elle ouvrait au hasard son recueil de poésie et, assis côte à côte au coin du feu, elle lui récitait dans sa langue natale, d’une voix chaude et enveloppante, des vers de Lessia Oukraïnka.

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