Chapitre 4 - Le masque et la lame
— Appartement, 04:07
La baie vitrée avale la ville. Mnemosya pulse en rouge sous la pluie. Kassandra est allongée, peau encore tiède, cheveux collés à la nuque. La cigarette brûle lentement entre ses doigts. Sur le drap froissé, Liepa respire contre son flanc, paupières lourdes, maquillage charbon qui a bavé en ailes fines.
— Tu dors ? murmure Kassandra.
— J’essaie, répond Liepa sans ouvrir les yeux. Mais toi, tu n’es jamais ici.
Kassandra esquisse un sourire bref. Elle trace du bout de l’ongle la courbe de l’épaule de Liepa, s’arrête sur l’os, remonte le long du cou. Le geste est possessif, pas tendre. Le bourdonnement à la tempe revient, léger, puis gagne la cage thoracique comme un rappel électrique. Une image, d’abord floue, s’intercale entre elle et le plafond : lampe d’opération, acier poli, voix neutre qui dit “maintenant”. Le reflet de la lame montre un visage d’homme qui n’est pas le sien.
Elle cligne, écrase la cigarette dans un cendrier débordant.
— Tu pars déjà ? fait Liepa, voix voilée.
— Si je reste, on ne dormira pas.
Liepa rit doucement, lève le menton, l’embrasse avec lenteur, goût de tabac et de cuivre. Kassandra la retient par la mâchoire une seconde de trop, coupe court, se lève. La veste tombe sur les épaules comme une armure. Les bottes claquent. L’interface des lunettes s’illumine sur ses iris verts, brèves comètes fluorescentes.
Le comm vibre. Un ping rouge. Kassandra lit sans lire, déjà prête.
— Alerte homicide, 04:32
HOMICIDE PROBABLE, HANGAR 49, DOCK EST , UNITÉS PROCÉDURALES DEMANDÉES.
— Reste là, dit Kassandra. Verrouille la porte.
— Tu reviens entière, répond Liepa. Et sale. J’aime quand la nuit colle.
Kassandra ne répond pas. Elle disparaît dans le couloir. La porte se referme avec un souffle d’air et un clic sec. Liepa se redresse, regarde la ville, puis saisit son comm : un message part vers un contact crypté. “Mouvement : Hangar 49. Elle plonge.” Elle rallume la musique en sourdine. La nuit continue sans elle.
— Hangar 49, 04:58
La pluie n’arrête pas. Rubans jaunes, projecteurs, drones à l’affût. L’air a un goût de fer et de désinfectant. Holtz attend, manteau sombre, mâchoire serrée. Ortiz a déjà planté ses trépieds. Saito enlève ses gants, en remet d’autres : l’image donne envie de recommencer propre.
— Waren, dit Holtz. C’est… pire.
— Rien n’est pire. Il y a juste plus net.
Sous la bâche, la victime est suspendue à une poutrelle, deux crochets plantés sous les omoplates. Yeux cousus au fil blanc, points réguliers comme un instructeur d’école. Le bassin est recousu d’une ligne si droite qu’on dirait un exercice. Mains absentes : poignets finis proprement, os sciés au ras, latex tendu par-dessus comme une peau d’instrument. Le corps est lavé. La propreté fait hurler plus fort que le sang.
— Il l’a toiletée après, dit Saito sans inflexion. Eau stérile, alcool médical. Les fils sont de bloc privé. Tension constante, main gauche.
— Même main que Docks, confirme Ortiz. Les micro-striures sur les nœuds sont identiques.
— Les caméras ?
— Brouillées 22:10 - 23:02 sur deux couloirs, dit Chen depuis sa tablette. Zone morte comme quai 12.
Kassandra s’approche. Elle ne regarde pas la scène en bloc. Elle découpe la scène du regard, pièce par pièce, comme lui a fait du corps : nœud, traction, essuyage,reposition. Il n’y a pas d’hésitation dans le geste. L’odeur d’alcool est franche, percent les sinus. Le silence de l’assemblée amplifie le goutte-à-goutte sur le béton.
— Il enseigne, dit-elle. Pas seulement tuer. Il montre la méthode.
Holtz :
— On a un serial.
— Pas publiquement, corrige Kassandra. On n’offre pas un nom avant la troisième corrélation en conférence. Entre nous : oui.
Un détail la retient : sur le rebord d’une caisse, un fil reste tendu, coincé sous une vis. Elle l’attrape avec des pinces, le glisse dans un sachet.
— Il a oublié ça. Ou il l’a laissé.
Ortiz photographie les bords d’incision : profondeur stable, pas de mâchure, pas de bavure. Les angles au sternum sont des angles de manuel.
— Ce n’est pas un improvisateur, souffle-t-elle. C’est un praticien ou quelqu’un qui mime à la perfection.
Kassandra scrute l’espace. Les traces de chaussures sont rares, nettes. Gomme antidérapante. Hospitalier. Elle l’avait dit. Elle le répète pour fixer l’idée :
— Baskets médicales. Désinfectant haut grade. Fils de bloc privé. Main gauche. Masque miroir. Sac rigide. Il ne court pas. Il marche.
— Mesure de la corde ? demande Saito.
— Pas la peine, dit Kassandra. Il ne la réutilise pas. Tout est remplacé entre chaque acte.
Holtz lui jette le regard de celui qui n’aime pas les prophéties mais tolère les voyants fiables.
— On fait quoi ?
— On double la surveillance des relais mesh “poupée/praticien”, on récupère toutes les livraisons bras robotisé sur quarantaine/quai. Et on dresse une liste des cliniques privées qui absorbent du désinfectant au-delà des seuils.
— Shirov va hurler.
— Qu’il hurle dans son bureau. Ici, quelqu’un travaille.
Une équipe secondaire amène un sac scellé trouvé derrière le hangar : à l’intérieur, compresses imbibées, lingettes chirurgicales pliées avec méthode, gants nitrile noirs retournés et noués. Parfum d’une propreté malade.
— Il ritualise son ménage, note Saito.
— Il met en scène son ménage, corrige Kassandra. Il veut qu’on sache qu’il maîtrise le sang. Comme une signature inversée.
Holtz inspire, long, essuie l’eau de sa visière.
— Presse à 09:00. Tu t’en charges ?
— Je me charge de l’enquête. La presse, c’est toi. Et Shirov.
Elle referme son carnet électronique. La pluie redouble, comme si la ville validait l’horreur au marteau.
— Extraction caméras, 05:36
Chen a monté une cellule mobile dans un van noir. Trois écrans, un mur de flux. Elle rembobine couloir B, sortie latérale, portail service. À 22:17, l’image frise, puis lave le couloir comme un déluge numérique. Brouillage propre, fenêtre calée à la seconde.
— Qualité pro, commente Chen. Pas un bidouillage de gang.
— Algorithme prêt-à-l’emploi ?
— Ou boîte noire fournie par quelqu’un qui fabrique du “rien à voir”.
Kassandra s’appuie au dossier, bras croisés.
— On remonte les achats de brouilleurs sur le marché gris. Ceux qui ressemblent à ça. Et on croise avec nos grossistes d’hier.
— Déjà en cours, dit Chen.
Holtz passe la tête à l’intérieur.
— Shirov veut un élément apaisant pour 09:00.
— Dis-lui qu’on a moins de caméras qu’hier. Ça l’apaisera.
Il repart, sans sourire.
Ortiz arrive avec trois sachets.
— Fibres textiles microscopiques sur le crochet : laine synthétique noire, haute densité. Manteau lourd.
— On l’a vu depuis la première, dit Kassandra. Mais maintenant, on le touche.
Elle fixe l’écran central où les couloirs restent vides, lavés. Une ombre y passe une seconde, pas un corps : un reflet parasite, probablement leur propre drone. Elle sent quand même l’odeur d’alcool remonter, persister au fond du nez. Comme si la scène de crime s’était imprimée dans l’air.
— Conférence de presse, 09:00
Salle de presse du commissariat. Caméras, micros, bandeaux infos qui défilent. Shirov en costume ajusté. Holtz à sa droite. Kassandra reste en retrait, bras croisés, visage de pierre.
— À ce stade, dit Shirov, aucun lien officiel n’est établi entre l’affaire des Red Docks et l’incident du Hangar 49. Nous travaillons avec la plus grande rigueur.
— Est-ce un tueur en série ? tire un journaliste.
— Nous ne spéculons pas.
Une autre voix, plus nerveuse :
— Des recousages “propres”, des odeurs d’hôpital, ça ressemble à un médecin. Vous…
— Aucun commentaire sur un hypothétique profil.
Kassandra regarde la salle comme un champ de mines. Un titre s’affiche déjà sur un écran d’info : “LA VILLE EN ÉTAT D’ALERTE”. Elle serre la mâchoire. Ce n’est pas un spectacle, c’est un atelier fermé. Ils veulent du théâtre, elle n’a que de la procédure.
Shirov termine sur un classique : “Nous demandons au public de garder son calme et de signaler tout comportement suspect.” Les micros se coupent. Les journalistes restent sur leur faim, ils inventeront le reste. La naissance du surnom attendra. Pas aujourd’hui. Pas tant que Kassandra n’a pas cloué trois scènes sur le même mur.
— Couloir / friction, 09:32
Dans le couloir, Shirov rattrape Kassandra.
— Waren. Ton nom circule déjà comme “la flic qui cherche des cliniques privées”. Tu vas me calmer cette pente.
— Mes indices sont objectifs. Fils de bloc, désinfectant haut grade, brouillage pro, baskets hospitalières.
— Tu veux la guerre avec SynapSys maintenant ?
— Je veux que les filles arrêtent d’être ouvertes puis lavées comme des instruments.
Il la fixe d’un regard où le contrôle tremble un peu.
— Tu feras ton travail. Moi je ferai le mien.
Elle tourne les talons. Il ne la rappelle pas. Le bourdonnement dans la tête remonte comme un sifflement. “Trois”, se répète-t-elle. Il me faut trois.
— The Black Chapel, 23:06
La nef gothique avale la nuit. Vitraux détournés en écrans, croix noires transformées en colonnes de LEDs rouge sombre. La piste pulse au ralenti ; au balcon, silhouettes cuir/latex, yeux miroir. L’air sent l’encens synthétique et la sueur chère.
Au bar, Nathan Graves est déjà là. Blouson cuir usé, t-shirt Motörhead, whisky sec devant lui. Il ne regarde personne et voit tout.
Liepa glisse à ses côtés, talons muets, bomber cyber luisant.
— Tu as reçu mon message.
— Hangar 49, oui.
— Elle a plongé comme prévu.
— Elle plonge toujours.
Liepa effleure son verre.
— Tu vas lui parler ?
— Non.
— Alors au moins, dis-moi si je dois la tenir à l’écart d’un nom.
Silence. Nathan fait tourner l’ambre dans le verre.
— Tiens-la loin des livraisons bras robotisé côté Est.
— Pourquoi ?
— Parce que ça tire sans prévenir.
Au fond, la scène lance une nappe sombre. La musique ralentit, les basses rampent. Liepa se lève.
— Merci, ange noir.
— Je n’ai pas d’ailes.
— Tu as des cicatrices, ça fait l’affaire.
Elle s’éloigne dans la foule.
— Entrée de Kassandra, 23:19
Portes latérales. Kassandra traverse la nef comme un couperet : manteau cuir armuré, bottes hautes, lunettes relevées. Les regards s’ouvrent, les conversations se referment. Le vigile hoche, elle n’a pas besoin de badge ici.
Au bar :
— Deux minutes, dit-elle au barman. Et fort.
Le verre arrive. Elle boit, lacère la nuit d’un regard circulaire. Elle a repéré Nathan. Elle ne va pas vers lui. Deux mondes qui se frôlent.
Liepa revient, se cale tout contre elle.
— Tu penses à moi, là ?
— Je pense au troisième corps.
— Alors pense des deux mains.
La bouche de Liepa trace une promesse au coin de ses lèvres. Kassandra sourit sans chaleur.
— Collision d’infos, 23:32
Chen envoie une alerte chiffrée sur la rétine de Kassandra : nouveaux rebonds mesh “poupée/praticien” détectés à trois travées de la Black Chapel. Une livraison imminente.
« 00:10, quai service Est. »
Kassandra pivote, laisse un billet sur le bar. À l’autre bout, Nathan la voit bouger : il cale son verre, paie comptant, sort par la porte du personnel. Pas de mots entre eux. Deux lignes parallèles sur le même plan.
— Ruelle latérale, 23:47
La pluie cloue la pierre noire. Sortie de service. Trois silhouettes déboulent, implants œillères, lames courtes en main. Une embuscade sèche, rapide.
Le premier fonce. Kassandra accroche le poignet, torsion, lame au sol, genou dans la cuisse, coup de coude à la tempe. Il tombe. Le deuxième vient par derrière ; elle pivote, bloque, percute la gorge, le repousse contre la benne. Le troisième a une machette imprimée ; il hurle, coupe en horizontal. Elle descend, sent la lame fendre l’air, remonte dans son angle mort, talon au genou, poignet contre le mur, l’os craque.
Un quatrième sort de l’ombre, silencieux, pistolet bricolé. Il vise la nuque de Kassandra.
Impact sec. La tête de l’homme explose dans un jet noir.
Au bout de la ruelle, Nathan remet son Colt contre sa hanche. Une seule balle. Précise.
— Trois fois par saison, dit-il sans hausser la voix. Tu viens d’en consommer une.
— Tu comptes ?
— Toujours.
— Ils sont à qui ?
— À celui qui paie. Ce soir, quelqu’un voulait te tester, pas te tuer.
— Et toi ?
— Je trie les nuits.
Sirènes au loin. Holtz arrive avec deux unités.
— Waren, ça va ?
— Oui. Ceux-là parlent ?
— Ils baveront. Les implants pensent mal sous la douleur.
Kassandra jette un dernier regard vers l’entrée de service, Nathan a disparu. Ne reste qu’un verre encore moite sur le bar vide, quelque part derrière les murs.
— Quai service Est, 00:09
Rive logistique. Palettes, conteneurs, pluie comme des aiguilles. Chen murmure dans l’oreillette :
— Fenêtre “poupée/praticien” active dans trente secondes. Deux relais. Attention brouillage.
Rami :
— Drone au-dessus. J’ai un camion noir sans plaque qui approche lentement.
Le camion s’arrête, trappe latérale ouverte, bras robotisé qui dépose une valisette médicale sur la borne. Propre. Net. Clinique. Le bras se replie ; le camion enclenche recul silencieux.
— On le suit ? grogne Holtz.
— Non, coupe Kassandra. Notre prise, c’est la valise.
Ortiz s’avance, scanne :
— Même désinfectant. Même fournisseur. Sceau GH-14.
— On n’ouvre pas ici, dit Kassandra. Labo PTS, protocole complet. Chen, balise radio sur la carrosserie.
— Balise posée, répond Rami du drone. Mais zone morte au prochain virage.
Le camion glisse dans la nuit, avalé par le noir. Kassandra ne le regarde pas partir. Elle regarde la valise comme une invitation au meurtre.
— Salle PTS, 00:52
Éclairage froid, gants, caméras. La valise est ouverte sous les yeux de Saito, Ortiz, Kassandra. À l’intérieur : fils chirurgicaux enroulés, lames sous papier, compresses enroulées au millimètre, traçeurs synaptiques, deux flacons anonymes. Tout brille, tout pue l’asepsie.
— C’est un plateau prêt à jouer, dit Saito.
— Il veut de la vitesse, note Ortiz. Tout ce qu’il faut pour agir en quarante minutes.
Kassandra fixe les fils.
— Regardez les micro-égrenures.
— Main gauche, même signature, confirme Ortiz.
Kassandra se tait, un battement de migraine derrière les yeux. Dans son crâne, lampe, chrome, main gantée. Le souvenir grince.
— Waren ? fait Holtz.
— Ça va.
Elle referme la valise, la pousse vers Saito.
— Catalogue complet, puis scellé. Et… gardez-la loin de la presse.
Holtz hoche.
— Tu es sûre pour le camion ?
— On ne chasse pas une ombre quand elle veut qu’on la suive. On attend qu’elle ait besoin de nous.
Holtz souffle, frustré.
— Tu commences à penser comme lui.
— Je pense contre lui.
— Interro express / Psycho 01:28
Deux des types cueillis à la Chapel sont assis face à face, menottés, implants en surtension. Salle d’interrogatoire dure, néon qui bave.
— Qui vous paie ? lance Holtz.
Silence. Kassandra pose sur la table la photo du corps au Hangar 49.
— Regardez. C’est propre. Ce n’est pas vous. Votre patron ne veut pas que vous fassiez le sale, il vous veut comme tampon. Si vous tombez, il garde ses mains blanches.
Le premier avale sa salive. L’autre joue au dur.
Kassandra sort de l’enveloppe une photo de la valise GH-14.
— Ça, c’est ce qu’il utilise. Si vous n’avez jamais vu ça, vous êtes inutiles. Si vous l’avez vu, vous allez me donner où et quand.
Une paupière tressaille.
— Quai neuf, lâche le premier. Souvent.
— Heure ?
— Nuit. Toujours nuit.
— Nom ?
— Jamais. Masque. Parfois… un chapeau. Genre vieux docteur.
Kassandra lève les yeux vers Holtz : confirmation motif.
— Et ce soir ?
— On nous a dit de tester ta peau.
— Qui ?
— Un relais.
— Évidemment.
— Quai Neuf, 02:14
La pluie cogne comme des couteaux. Quai désert, entrepôts tagués, enseignes mortes.
Kassandra roule dans sa Specter noire, moteur en suspens, néons rouges comme des yeux. Holtz dans son comm’, Rami en drone. La piste : un camion noir sans plaque.
— Drone accroché, souffle Rami. Il trace vers l’anneau Est.
— Je prends.
Elle pousse la Specter, les tours se reflètent sur le cockpit. Le camion accélère, zigzague. La poursuite s’engage.
Le camion se déporte, balance une caisse métallique en pleine chaussée. Impact. Explosion de clous imprimés. Kassandra manœuvre, mais elle tient la ligne. Elle tire son pistolet, vise le camion : bang, le camion s’écrase contre un container.
Fumée. Silence. Trop silencieux.(Dead
Kassandra sort, pistolet en main. Holtz :
— Waren, attends les renforts !
— Pas le temps.
Elle s’approche. La porte arrière claque. Dedans : une table chirurgicale montée sur rails, sang frais encore humide. Caméras intégrées. Goutte à goutte. C’était une salle d’opération roulante.
Et sur la table, sanglant, encore vivant, un corps féminin découpé à vif, anesthésié à moitié. Yeux ouverts, gorge tranchée, bouche encore capable de murmurer.
— … poupée…
Kassandra recule, déglutit. La fille meurt sous ses yeux. Arko a laissé une trace volontaire.
Voir la conscience quitter un corps, c’est l’instant le plus pur.
Kassandra rentre dans Specter , sueur froide, tremblements. Elle frappe le volant, se mord la lèvre. Les images du corps éclaté collent à ses yeux. Elle s’allume une clope, tire trop fort.
Au rétroviseur : une ombre. Nathan Graves dans la ruelle.
— Appartement de Kassandra, 03:48
Elle entre, claque la porte, balance son manteau. Liepa est déjà là, assise sur le comptoir, jambes croisées, bomber entrouvert.
— Tu sens le sang.
— Parce que j’en ai jusqu’aux yeux.
— Viens.
Kassandra la fixe, les nerfs tendus comme des câbles. Puis craque. Elle s’approche, l’embrasse violemment, l’agrippe. Liepa sourit, souffle dans son oreille :
— Montre-moi que tu respires encore.
Elles basculent contre le mur. Latex, cuir, chaînes frottent, se mêlent. Les corps se cherchent, se cognent, se serrent. Les mots disparaissent, remplacés par des râles crus, des ordres secs. Kassandra mord, Liepa gémit, leurs mains glissent, leurs bassins s’entrechoquent.
La scène dure, brutale, mais pas gratuite : Kassandra s’arrache au sang en se noyant dans la chair. Une façon de se tenir vivante.
La sueur sèche, l’odeur de sexe colle aux draps. Kassandra fume à la fenêtre, nue, ses cicatrices dans la lumière néon. Liepa dort, cheveux blonds éparpillés.
Dans la vitre, son reflet n’est pas le sien. Les implants brillent différemment. Elle entend dans sa tête la voix d’un certains Arko:
— Tu tiens parce que tu es deux. Ne l’oublie pas.
Kassandra écrase la clope, ferme les yeux. La nuit est longue.

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