LES YEUX FERMÉS

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Je reconnais son parfum avant même de la voir.


Marion est dans le salon, assise sur le canapé près de ma soeur Clara au moment où j'arrive. Son parfum avait colonisé le rez-de-chaussée, quelque chose d'ambré et de légèrement animal. J'ai seize ans et je connais ce parfum par coeur.


Elle se lève pour me faire la bise. Hey Tom. Elle lâche mon prénom comme on appelle son chien, avec ce sourire qui lui plisse les yeux. Elle pose ses mains sur mes épaules, comme pour m'évaluer. Sa proximité me donne chaud, toujours. Tu as grandi me dit-elle. Je n'ai pas grandi. Elle me le dit à chaque fois. Je dis bonsoir Marion et embrasse ma soeur à côté d'elle. Déjà trois ans qu'elles sont ensemble. Trois ans que son parfum ne me quitte plus.


Marc est debout contre la cheminée. Le petit ami de Sophie depuis six mois. Première fois que je le vois. Grand, brun, une belle montre qu'il veut montrer, une coiffure impeccable et des chaussures neuves, brillantes. Il me serre la main avec le sourire de quelqu'un qui essaie de plaire à tout le monde. Je lui rends sa poignée de main, lui souris et l'oublie.


La table est dressée, somptueuse. Réveillon oblige, ma mère avait certainement passé des heures à tout préparer et ne rien laisser au hasard. Elle a sorti la vaisselle réservée aux grandes occasions, l'argenterie que mon père a héritée de son propre père, les verres en cristal qui coûtent ce qu'une famille normale met de côté en six ou douze mois. Nous ne sommes pas une famille normale. Le Dom Pérignon, servi en apéritif, et les bouteilles de vin sur le buffet, sont là pour le rappeler à ceux qui ne l'auraient pas encore compris. Marc l'a compris. Je le vois lorgner sur les étiquettes à la fois admiratif et calculateur.


Marion, elle, ne regarde pas les étiquettes. Elle sait déjà tout ça.


Nous nous asseyons. Mon père en bout de table, ma mère en face. Clara et Marion d'un côté, Sophie et Marc de l'autre. Et moi. Entre le mur et la carafe. Ma place depuis toujours. Celle qu'on donne à celui qui n'a pas encore voix au chapitre. Elle me convient, particulièrement ce soir. Elle m'offre une vue imprenable sur le décolleté de Marion.

Le velouté arrive en premier. Châtaignes, crème, lardons croustillants, quelques gouttes d'huile de truffe qui fait son travail discrètement. La fumée monte des assiettes. Marion porte la cuillère à sa bouche et ferme les yeux une seconde. Elle fait ça avec tout ce qui vaut la peine, je l'ai remarqué depuis longtemps, c'est sa façon de goûter vraiment, de tout fermer sauf le palais. Je regarde ses paupières, puis mange ma soupe.


Plus tard, les huîtres. Mon père les ouvre debout, avec le couteau à lame courte et manche de corne qu'il sort une fois par an. Iodées, froides, accompagnées d'une mignonette au vinaigre de Xérès. Marion tend la main vers le citron en même temps que moi. Nos doigts se frôlent. Elle rit, je surchauffe. Pardon petit. Petit. Elle dit petit avec une affection qui est réelle, j'en suis certain, elle ne se moque pas. Elle m'aime bien, Marion. Comme on aime bien un chien intelligent.

Je presse mon citron sur l'huître. Je la fais glisser. Je la mâche lentement.


Le foie gras poêlé arrive dans l'odeur sucrée et caractéristique de la graisse. Tranches épaisses, couleur caramel, posées sur des toasts briochés avec une cuillère de compotée de figues. Marc dit que c'est divin. Il dit ça comme quelqu'un qui a appris qu'il fallait le dire. Sophie sourit. Marion ferme les yeux.

Je regarde Marion fermer les yeux et je range ça quelque part aussi. Elle, est divine.


Et puis, la dinde. Peau dorée craquelée, farce aux cèpes, pommes de terre fondantes dans la graisse du volatile. Je bois mon premier verre de Gevrey-Chambertin. Mon père hausse un sourcil dans ma direction. Je soutiens son regard tranquillement. Il reprend sa conversation.


C'est pendant la dinde que je remarque la chose entre Marion et Marc.

Il tend le pain à Marion et leurs mains se frôlent, et pendant une fraction de seconde Marc oriente son corps entier vers elle. Et Marion reçoit ça, elle ne le cherche pas, mais elle ne le repousse pas non plus. Quelque chose circule entre eux, qui n'a rien à voir avec de la politesse. Mes doigts blanchissent en serrant trop fort mon couteau.


Pendant vingt minutes je les observe avec la patience d'un entomologiste. Les regards brefs qui se posent et s'esquivent. Le sourire de Marion légèrement différent quand c'est Marc qui parle. Pas plus grand, juste différent, comme si son visage se réorganisait légèrement. Marc qui s'anime, qui devient drôle, qui raconte une anecdote que je ne l'aurais pas cru capable de raconter. Sophie rit. Clara rit. Tout le monde rit.


Je souris. Mon coeur se serre, je le regarde lui, espérant secrètement qu'une crise cardiaque le foudroie sur place.  


Vers vingt-deux heures Marion a froid. Le thermostat annonce 22°, elle en est à son quatrième verre de la soirée. Mon cardigan est dans la chambre, je reviens dit-elle en touchant l'épaule de Clara. Geste naturel, d'habitude.

Trois minutes plus tard le téléphone de Marc s'affole. Un appel professionnel, il s'excuse, je fais vite. Sophie lui fait un geste de la main, vas-y.

Maman en profite pour débarasser la table. Papa la suit, rapidement suivi de Clara et Sophie.


Je me lève.


Dans l'escalier, la moquette absorbe mes pas. Le couloir du premier est sombre. Un rai de lumière sous la porte de la chambre de Clara et Marion. La porte entrebâillée.

Je m'arrête.

J'entends d'abord la voix de Marc, basse, à peine reconnaissable. Puis la voix de Marion. Je connais toutes ses inflexions, et celle-là, je ne la connaissais pas. Quelque chose d'ouvert, de relâché. Puis plus rien.

Je m'approche.

À travers l'entrebâillement je vois peu. Une ombre, un mouvement. La robe bordeaux de Marion sur la moquette. La main de Marc dans les cheveux de Marion. Et je vois les yeux de Marion fermés, fermés comme quand elle mange quelque chose qui en vaut la peine, fermés comme quand elle goûte vraiment.

Quelque chose se ferme en moi aussi.

Pas du chagrin. Ce n'est pas du chagrin. Je connais le chagrin pour l'avoir identifié à distance chez les autres et ce que je ressens n'y ressemble pas. C'est plus froid que ça. Un froid familier. 

Le problème n'est pas Marion.

Elle est ce qu'elle est, elle ferme les yeux, elle prend ce qui vaut la peine d'être pris, c'est dans sa nature et je la comprends mieux que quiconque dans cette maison. Le problème c'est Marc. Marc et sa montre trop belle, son sourire de quelqu'un qui essaie de plaire à tout le monde. Et ses mains dans les cheveux de Marion. Marc, qui est là où JE devrais être.

Je reste immobile dans le couloir pendant que la pensée se forme. Elle se forme lentement, méthodiquement. Aucune panique, aucun tremblement. Juste une évidence qui s'installe et prend toute la place.

Je redescends l'escalier. Je m'arrête devant la salle de bain de mes parents. Le tiroir du lavabo, le flacon bleu, les anxiolytiques de mon père, qu'il prend depuis des années et dont il oublie régulièrement qu'il les laisse là. J'ouvre le flacon. Je compte les cachets dans ma paume. Pas ma procédure habituelle. 

Je retourne à table.


****


Je choisis le moment du dessert.

Ma mère disparaît en cuisine pendant cinq minutes pour servir la bûche. Mon père la suit pour l'aider. Mes soeurs se racontent une histoire. Marion regarde son téléphone.

Marc a posé son verre de champagne devant lui et s'est levé pour regarder un tableau accroché près de la fenêtre.

Son verre est devant moi.

Je n'ai pas besoin de me lever. Je n'ai pas besoin de me pencher de façon visible. Je sais exactement ce que chacun peut voir depuis sa chaise.

Les cachets sont réduits en poudre dans ma poche depuis une heure. Je les ai écrasés dans ma serviette en tissu pendant qu'ils parlaient de Venise et de conseils d'administration. La poudre tient dans le creux de ma paume.

Marc dit que le Soulages est impressionnant.

Je laisse tomber la poudre dans son champagne. Je regarde les bulles remonter à la surface. Je repose mon coude sur la table.

N'est-ce pas, dis-je.

Marc revient s'asseoir. Ma mère pose la bûche au centre de la table : praliné, copeaux de chocolat qu'elle a faits elle-même, un travail de plusieurs heures. Tout le monde dit que c'est magnifique.

Marc prend son verre.

Je coupe une tranche de bûche. Je la mange lentement. Le praliné est dense, caramélisé, avec ce fond légèrement amer qui tranche avec le sucre. C'est bon. Je prends une deuxième tranche.

Marc boit. Je souris.

La conversation continue. Mon père parle, Clara parle. Le cristal sonne, les fourchettes raclent les assiettes. Marion ferme les yeux en mangeant la bûche. Je la regarde et je range ça quelque part.

Marc boit encore. Il rit à quelque chose que dit mon père. Il pose son verre. Le reprend. Je souris.

Je me demande combien de temps ça prend. Je n'en sais rien, je n'ai jamais fait ça, pas comme ça. Je mange ma bûche et je bois mon champagne et je réponds aux questions qu'on me pose avec la même économie de mots qu'habituellement et personne ne me regarde vraiment.

Vers minuit Marc dit qu'il se sent bizarre. Il dit ça en riant, j'ai trop bu je crois. Sophie lui touche le bras. Il dit que ça va, que c'est rien, que l'air frais lui ferait du bien. Mon père propose de le raccompagner. Marc dit non non vraiment ça va.

Il pose sa main à plat sur la table pour se stabiliser.

Marion le regarde. Quelque chose passe dans ses yeux.

Je coupe une troisième tranche de bûche. Je la mange. Le praliné. Le chocolat amer. Les voix qui commencent à s'affoler doucement autour de la table, pas encore la panique, juste l'inquiétude qui monte, Clara qui dit Marc tu es blanc, Sophie qui se lève, mon père qui dit je vais appeler.

Je bois la dernière gorgée de mon champagne.

Marion me regarde.

Je ne sais pas ce qu'elle cherche. Je lui donne ce que je donne toujours, le visage du petit frère, le gamin, le satellite. Elle détourne les yeux vers Marc.

Dehors le SAMU mettra dix-neuf minutes. Assez longtemps, dieu merci.

Je pose ma fourchette sur mon assiette vide. Je plie ma serviette. Par la fenêtre la nuit est propre et froide et les lumières de la ville sont festives. Mon coeur aussi.

C'était très bon, dis-je à ma mère.

Elle ne m'entend pas.

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Table des matières

En réponse au défi

Le festin

Je vous convie à une "petite fête" littéraire : festoyons ensemble !

Que vous inspire le mot festin ?

Il s'agit d'un repas de qualité, souvent partagé avec de nombreux convives. Un festin peut être composé de nombreux plats ou être thématique.
Attention petites canailles : il ne s'agit pas d'une orgie !

Mais après tout, un festin peut déraper dans bien des directions. Par conséquent, le choix du genre est libre : tensions familiales qui éclatent ("Festen", grand trauma pour ma part), partage joyeux et sensuel ("Le festin de Babette", là, je soupire), horreur (dommage, vous êtes le plat de résistance), etc.

Attention ! Quel que soit le genre choisi, vous devez nous faire saliver à un moment : on doit avoir envie de goûter, de croquer...
Que votre imagination nous régale !

Que vous nous frustriez en ne proposant que la mise en bouche ou que nous ayons droit à un défilé de plats, je vous fais confiance : la longueur est libre également.

Commentaires & Discussions

LES YEUX FERMÉSChapitre4 messages | 1 mois

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