Les vraies causes du naufrage

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En cette fin d’après-midi, l’océan atlantique était très calme. Il n’y avait pas de vent, la surface de l’eau était plane et immobile en cet endroit situé à environ six cents kilomètres de Terre-Neuve au Canada.
Un couple de mouettes volait depuis un moment, économisant ses forces en battant des ailes le moins possible le temps de trouver un endroit où se poser. C’est alors qu’il découvrit la structure blanche.

— Ma Juju, regarde : on va pouvoir se poser là !
— Tant mieux, répondit l’épouse volatile. Je n’en peux plus.

Les deux amoureux posèrent leurs pattes sur le point le plus haut de l’édifice et rabattirent leurs ailettes. Leur soulagement fut toutefois de courte durée lorsqu’ils regardèrent tout autour d’eux.

— Il n’y a rien ici, mon Roméo, reprit la femelle avec angoisse. Comment allons-nous nous faire un nid pour nous réchauffer ? En plus le sol est glissant, et tellement froid.
— Ne t’inquiète pas, j’ai l’habitude, je suis un tridactyle digne de ce nom. J’ai toujours su fabriquer un nid n’importe où, n’est-ce pas ma chérie ?

Roméo frotta son bec contre le crâne de Juju et celle-ci fut quelque peu réconfortée. Mais elle se mit soudain à sangloter.

— Si seulement ma famille avait bien voulu t’accepter malgré tes trois doigts par patte, rien de tout cela ne serait arrivé. Nous n’aurions pas été obligés de fuir le pays à bord de ce paquebot, et nous serions heureux en ce moment sur la terre ferme avec nos enfants. Ma famille est responsable de ce qui nous arrive.

Roméo sentit de nouveau la colère monter en lui. Si encore ils n’avaient pas été chassés du paquebot. Ils s’étaient faufilés par un trou en haut de la coque, ils avaient trouvé un coin chaud près des machines à charbon. Ils avaient discrètement construit leur nid dans un coin bien caché, et ils y avaient eu leurs deux petits. Mais un graisseur les avait vus passer par ce trou et les avait immédiatement chassés, rebouchant ensuite le passage par un chiffon.

— Ecoute, lui répondit Roméo. Tu es ma merveilleuse petite mouette blanche, je suis très heureux de t’avoir épousée, je ne regrette vraiment rien et si c’était à refaire, je referais tout. Oublions ce qui est fait et réfléchissons plutôt aux solutions qui s’offrent à nous. Dès que je m’en sentirai capable, je retournerai au paquebot. Je tâcherai de donner à manger aux petits et nous rapporterai même quelque chose. Des crevettes, tiens. De leurs plats somptueux.

Et Roméo et Juliette se reposèrent l’un contre l’autre durant quelques minutes en regardant le soleil descendre vers l’horizon.

Roméo reprit la parole :

— Nous avons bien fait de voler dans la même direction que le bateau. Il va se rapprocher et j’aurai moins de trajet à faire.
— Maudits humains, dit Juju d’un air las. Ils construisent le plus grand paquebot du monde pour eux, et ils ne respectent pas la nature et les animaux.
— Je pense que je vais y aller maintenant. Plus vite je serai revenu, plus tôt je pourrai te rassurer.

Ils s‘échangèrent quelques bécots et Roméo prit son envol.

*****

La mouette planait au-dessus du pont de promenade en tournant en rond. Les humains avaient l’air joyeux. Roméo observa les spécimens qui se promenaient et jouaient avec leur progéniture. Il se dit qu’ils avaient bien de la chance de ne connaître jamais aucune guerre, aucune violence ni aucune famine, et de pouvoir faire tout ce qu’ils veulent. Avec quatre pattes surmontées chacune de cinq doigts, évidemment ils étaient largement favorisés, comparés aux laridés.

L’oiseau descendit au niveau de la surface de l’eau et se dirigea vers le trou dans la coque. Il s’accrocha à son rebord et entreprit de tirer sur le chiffon avec son petit bec jaune. Il y parvint non sans mal.

Il se faufila ensuite dans le conduit. Lorsqu’il déboucha dans la salle des machines, il surplombait les travailleurs. Occupés qu’ils étaient, ils ne devraient pas le voir. Mais c’était sans compter le cri de ses petits qui avaient senti sa présence. Au moment où les humains tournèrent la tête vers le bruit, ils virent Roméo voler vers la cachette où se trouvait le nid.

Le pauvre papa n’eut pas le temps de rassurer ses fils. Un humain tout sale de graisse noire grimpa et se saisit du petit lit des bébés. Il le rapporta à ses collègues avec une expression de dégoût.

— Regardez-moi ça, éructa-t-il. Ces sales piafs font leur nid avec des algues et de la crotte. Berk, c’est dégueu.
— On ne peut pas laisser ces bestioles tout dégueulasser et nous empêcher de travailler, clama son chef. Jette-moi ça dans le feu et essayez de choper le piaf.

C’est ainsi que les deux oisillons finirent leur courte vie sans avoir pu profiter beaucoup de leurs parents.

Roméo, fou de désespoir, vola dans tous les sens dans la pièce en criant. Les humains tentaient de l’attraper mais n’y parvinrent pas. Le mâle Rissa Tridactyla prit conscience qu’il ne pouvait pas se défendre, les humains ayant pris des outils avec leurs pattes supérieures. Il se dirigea alors vers le trou et disparut.

Revenu à l’air libre, il tourna autour du navire. Salauds d’humains, pensa-t-il. J’étais si heureux d’être papa, avec un mois d’avance.

Nous étions effectivement en avril et ces mouettes se reproduisent plutôt en mai ou en juin. Et ce croisement entre deux espèces différentes avait été un véritable bonheur, car Roméo était fou amoureux de sa Juliette et il ne l’aurait quittée pour rien au monde.

Il se posa sur la barrière située sur la proue du bateau, posée pour que les humains ne tombent pas. C’est alors qu’il vit une jeune femelle humaine se tenir de l’autre côté de la barrière, face à l’eau, comme prête à sauter. Ce que ces humains peuvent être stupides, se dit-il. Leur barrière ne sert à rien !

Puis un jeune mâle apparut. Il se dirigea vers la femelle, probablement voulut-il copuler.

Roméo observa la scène. Le jeune homme s’adressa à la jeune fille en lui parlant doucement dans son langage, puis arrêta de marcher et tendit une patte supérieure vers elle. La femelle humaine mit beaucoup de temps à se décider à le rejoindre, et Roméo se dit que ce n’est pas comme ça qu’ils auront vite des bébés. Toujours était-il qu’ils ne prêtaient pas attention à lui et c’était déjà une bonne chose.

Puis l’oiseau détourna son regard et posa ses petits yeux brun foncé encerclés de rouge sur les fenêtres du poste de pilotage. Et il se mit à réfléchir à une manière de se venger. L’eau est froide, notre rocher est froid, l’âme des humains est froide. La vengeance est un poisson qui se mange froid, conclut-il, philosophe à ses heures.

*****

Le radiotélégraphiste du plus grand paquebot du monde recevait depuis deux jours des messages d’alerte de la part d’autres navires, signalant la présence d’icebergs et d’un épais brouillard. Mais l’officier avait reçu de la part du capitaine l’ordre de maintenir la vitesse de quarante-et-un kilomètres à l’heure, car le bateau avait pris une heure de retard, à cause d’un incendie à maîtriser la veille dans la salle des chaudières numéro cinq. A Southampton en Angleterre, il avait aussi manqué de percuter le City of New York et avait dû manœuvrer en marche arrière pour l’éviter. Le nouveau paquebot réputé insubmersible pouvait très bien rattraper son retard, ce n’était pas des growlers, ces petits icebergs d’un mètre sur cinq, qui allaient perturber un nouveau navire réputé insubmersible qui avait coûté un million et demi de livres et qui transportait des individus très riches.

*****

La nuit tomba, en ce soir du 14 avril 1912. L’homme de barre abaissa alors comme il se doit les stores des cinq fenêtres, pour ne plus se fier qu’au compas de route et aux ordres de l’officier de quart. Le quartier-maître se concentre ainsi mieux sur le compas, sans se laisser distraire par une quelconque luminosité extérieure.

A 22h55, le radiotélégraphiste eut assez des messages d’alerte, et il demanda aux pilotes des autres paquebots de libérer la ligne, car il avait beaucoup de travail.

Roméo attendit encore une demi-heure. Il souhaitait intervenir au meilleur moment, lorsque la construction humaine se trouverait à distance parfaite du rocher de glace où Juju l’attendait. Il allait offrir à sa dulcinée le plus beau spectacle de sa vie.

*****

Le laridé battit un peu des ailes puis décolla de son perchoir métallique. Il se dirigea vers le pont des embarcations, le plus élevé des dix ponts qui constituaient le navire ; passa devant les vitres de la passerelle de navigation, et tourna autour du mât du nid-de-pie, jusqu’à atteindre celui-ci. Et il attaqua les deux humains postés dans l’habitacle.

La mouette se posa sur un crâne, cria, donna des coups de bec. D’un coup d’aile, se retrouva sur l’autre tête, agrippa les cheveux, déféqua, donnant des grands battements d’ailes qui faisaient virevolter des plumes un peu partout. Les garçons se protégeaient comme ils pouvaient, et son numéro spectaculaire les intrigua au plus haut point.
Ils se demandèrent pourquoi elle se comportait ainsi.

— Qu’est-ce qu’elle a, Freddy ? C’est une maladie ou quoi ?
— J’en sais rien, Reggy, elle a peut-être mal quelque part.
— Elle a peut-être repéré quelque chose à manger sur toi ?
— Mais non !

Le nid-de-pie se trouvait à quarante-neuf mètres du sol. C’était haut pour Roméo qui, pour se maintenir à bonne hauteur, devait faire du sur-place ou s’accrocher avec ses six doigts. Et il commençait à être épuisé lorsque soudain, un des deux humains hurla :

« ICEBERG DROIT DEVANT !!! »

Estimant qu’il avait terminé sa mission de détournement d’attention, Roméo prit son envol et s’en alla rejoindre sa belle, sur leur terre d’accueil de fortune à moins de cinq cents mètres de distance. En chemin, il entendit les trois coups de cloche d’alarme du nid-de-pie.

*****

— Mon chéri, alors ? Comment ça s’est passé ?? demanda la blanche mouette d’une voix anxieuse.

Roméo posa ses pattes sur la glace, rabattit ses ailes et fit des câlins à Juju avec sa tête et son bec.

— Ma puce, je n’ai pas de bonnes nouvelles…

Devinant un drame irrémédiable, Juju se mit à sangloter ; et Roméo, tout en la réconfortant en se collant à elle, lui raconta toute l’histoire.

— Ma chérie, je nous ai vengés, j’ai vengé nos enfants. Prépare-toi à assister au spectacle le plus grandiose que tu aies jamais vu. Regarde qui arrive !

Juju leva les yeux. C’était une nuit sans lune et on n’y voyait pas grand-chose. Puis elle aperçut l’immense bateau, déviant sa trajectoire vers leur droite. Le paquebot s’approcha tout près de leur iceberg, trop près. Un bruit assourdissant retentit dans la nuit noire : sa coque venait d’être râclée par la partie immergée de l’iceberg sur une longueur d’environ quatre-vingt-dix mètres, provoquant ainsi une voie d’eau simplement en faisant sauter les rivets des plaques métalliques de la coque.
Pour pouvoir freiner, le navire avait lancé une marche arrière ; il se stabilisa donc. Etonnée, Juju demanda :

— C’était ça, le spectacle ? Faire arrêter le navire ?
— Non, mon amour. Ça, ce n’était que l’introduction, la pub avant le film. Le spectacle commence seulement maintenant. Nous allons passer une soirée merveilleusement romantique.
— Alors j’ai quelque chose à grignoter en guise de pop-corn. Pendant ton absence, j’ai pêché quelques petits poissons.

Juju se livra à quelques allers-retours vers un niveau plus bas du rocher afin de rapporter les bouchées d’apéritif qu’elle y avait entreposées. Et les amoureux s’installèrent confortablement.


FIN

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