Chapitre 2 : La fusillade

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Mike :

25 août 2050 - 14 h 30

La pluie martelait le trottoir du Black Harbor tandis que je traversais la route. Le vent me fouettait le visage, et les rafales faisaient trembler les néons qui éclairaient l’enseigne du bar.

Je poussai la porte. Mon uniforme de modèle GE-2295 détrempé me colla aussitôt à ma peau. À l’intérieur, une chaleur m’enveloppa, tranchant net avec le vent et la pluie.

Des appliques murales en cuivre projetaient une lumière ambrée sur les murs faits de bois sombre. Le comptoir en chêne massif, ciré à l'excès, qui luisait malgré les traces laissées par les coudes et les verres des clients. Un ventilateur grinçait au plafond, brassant un air saturé d’alcool rassis, de bois ancien et de tabac froid. Derrière le barman, les bouteilles s’alignaient parfaitement sur les étagères poussiéreuses.

Un vieux juke-box cracha des notes éraillées de blues. Les conversations s’estompèrent sous le murmure de la musique… Jusqu’à ce que la télévision au-dessus du comptoir s’alluma brusquement, happant tous les regards des clients.

Flash info - 14 h 33.

Nous interrompons nos programmes pour vous diffuser des images en direct depuis un quartier résidentiel de Lyon. Une prise d’otages est actuellement en cours.

Selon nos sources, les suspects seraient un homme et un androïde de sécurité, possiblement défectueux. Le RAID est déjà sur place.

L’opération est en cours. Le commandant Collins dirige l’intervention. Aucun bilan officiel pour l’instant, mais plusieurs otages seraient retenus aux 65ᵉ et 70ᵉ étages. Le RAID aurait tenté un premier assaut, qui aurait échoué. L’identité du modèle impliqué ainsi que ses revendications restent inconnues à ce stade.

La télévision resta allumée, le barman baissa le son de la télé. Les conversations reprirent leur cours. À ma droite, un étroit escalier en bois descendait vers le sous-sol. Je m’y engageai. Chaque marche grincèrent sous mon poids.

Je frappai trois coups. La porte s’ouvrit lentement. Stéphen, comme toujours, m’attendait sans un mot. Il me serra la main d’un geste rapide, il retourna s’asseoir dans son fauteuil en cuir. Je rentrai dans le bureau. Pendant six ans, j’avais traqué des androïdes pour lui. Assez longtemps pour ne plus compter.

Stéphen comprenait ces déviants mieux que quiconque. Son bureau ressemblait à une zone de guerre. Des dossiers jauni par le temps, étiquetés en lettres rouges « Déviants », s’empilaient en une colonne instable sur son bureau fait en acajou. Des classeurs éventrés laissaient déborder de rapports manuscrits, certains tachés de café, d’autres froissés par des manipulations trop rapides de mains. Je dus déplacer une pile de documents pour libérer une chaise en face de son bureau de Stéphen. Je m’installai en face de lui.

— Mike, on a un problème urgent. Lança-t-il d’un ton sec. —Une fusillade vient d'éclater dans un immeuble à une quinzaine de kilomètres. Un androïde de la sécurité a vrillé. Le commandant Collins et le RAID sont déjà sur place.

Un frisson me parcourut la colonne vertébrale. Je fronçai les sourcils.

— J’ai entendu ça aux infos. On a des choses sur la situation ? Combien il y a d’otages ? Le modèle du déviant ? Des noms ?

— Aucune information fiable pour le moment. Répondit-il.

— Tout ce que je sais, c’est qu’ils sont armés. Collins te briefera sur place. Tu vas devoir bosser avec le RAID… Mais ils ne sont pas tous ravis de ta présence.

Je soupirai, me redressant, droit comme un piquet.
— Ils comptent relancer un autre assaut ?

— Pas pour le moment. Le RAID, à déjà foiré un. Il marqua une pause, le regard plongé dans l’un des dossiers

— Si tu parviens à le neutraliser vivant, j’aimerais l’étudier. Comprendre ce qui l’a fait basculer.

J’acquiesçai en silence. Stéphen hocha la tête.
— Un fourgon du RAID t’attend dehors.

Je quittai la pièce. Les marches craquèrent à nouveau sous mes pas mécaniques. Dehors, la pluie s’intensifiait. Le fourgon noir, moteur en marche, barrait le trottoir, gyrophares allumés. J’ouvris la porte arrière.

À l’intérieur, quatre hommes du RAID en tenue d’intervention me dévisagèrent à travers leurs cagoules. Je montai à bord, je claquai la porte. Le blindé démarra dans un grondement sourd. La pluie tambourinait sur le toit du fourgon, calée sur le rythme de mon cœur synthétique.

Lorsque nous arrivâmes sur le lieu de la prise d’otage, j’ouvrit la portière d’un geste vif, un vent glacial me fouetta le visage. Mon pied s’enfonça dans une flaque d’eau, éclaboussant mes chaussures. Devant moi, la rue était bouclée par deux blindés du RAID qui barraient l’accès principal, leurs gyrophares bleus déchirant le ciel sombre, chargé de nuages.

Les cordons de sécurité claquaient sous le vent, tenus par des policiers en armure qui contenaient les curieux derrière les barrières.

L’un des membres du RAID me conduisait, sous un auvent de fortune. Un homme au visage marqué d’une cicatrice discutait avec deux opérateurs. C’était le commandant Collins. Stéphen m’avait envoyé sa photo.

Je m’approchai de lui, d’un pas assuré.
— Commandant Collins. Je m’appelle Mike. Je suis l’androïde envoyé par Stéphen… Quelle est la situation ?

Il m’observa de haut en bas, les bras croisés.
— Voilà la situation. Un androïde de modèle ZX-92 et un humain d’une quarantaine d’années, ont prient plusieurs de leurs collègues en otage. Leurs noms : Simon et François.

Il projeta un plan holographique du bâtiment sur la table, puis pointa du doigt les deux étages concernés.

— L’androïde se trouve au 65ᵉ étage. François quand t’a lui, est au dernier étage. Dans le bureau du PDG de FluxTower. Mes négociateurs ont tenté une prise de contact avec ce foutu androïde., aucun retour pour le moment.

Il serra la mâchoire.

— On a lancé un premier assaut il y a environ une demi-heure. Résultat : huit blessés et cinq morts.

Le silence retomba sous la tente en étant lourd et étouffant.

— Je peux m’occuper du déviant. Dis-je. En essayant de le convaincre.

Il me fixa avec un regard dur.
— T’as une seule chance. Si tu échoues, j’envoie mes hommes neutraliser cette putain de machine.

Je soutenais son regard.

— Ne vous en faites pas, commandant. J’accomplis toujours ma mission.

Collins se tourna vers l’un de ses hommes en l’interpellant.

— Francis ! Escorte le négociateur jusqu’au 64ᵉ étage.

Je jetai un dernier coup d’œil au plan holographique, puis je suivis le membre du RAID vers l’entrée de l’immeuble. Le FluxTower s’élevait devant nous en étant massive, tranchant ainsi avec le ciel de l’après-midi. Sa façade de verre et d’acier reflétait une lumière grise, écrasée par les nuages.

Les portes automatiques du bâtiment étaient recouvertes de rubans de sécurité. L’eau ruisselait le long des parois de verres, formant des traînées irrégulières qui déformaient les reflets des gyrophares. Autour de nous, les moteurs des blindés tournaient au ralenti, couvrant à peine les ordres crachés par les radios.

Le hall d’entrée était baigné dans une lumière pâle. L’agent du RAID s’approcha de l’ascenseur et appuya sur le bouton. Un ding métallique résonna. Les portes coulissèrent et s’ouvrirent lentement.

Nous entrâmes à l’intérieur. Il appuya sur le bouton 65. Un silence pesant nous enveloppa. Les chiffres défilaient au-dessus de nos têtes.

À mi-chemin, l’homme rompit le silence.

— C’est vrai, ce qu’on raconte ? Que vous pouvez revivre une scène qui s’est déjà produite.

— Oui. C’est la spécificité de mon modèle. Je reconstitue les scènes à partir d’indices pour aider les enquêteurs et les forces de l’ordre dans leurs investigations.

L’homme du RAID siffla, visiblement impressionné.

— Fait pas de conneries, tas de ferraille de merde. Le patron compte sur vous, pour libérer les otages vivants. Si vous merdé, mon équipe n'hésitera pas à flinguer cette saloperie de déviant. Je vous souhaite bonne chance.

Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent. En sortant, une odeur de poudre et de plastique brûlé me frappa aussitôt à la gorge. Un corps d’agent de sécurité humain gisait au sol. Il y avait trois impacts : une dans le torse, une autre dans le poumon gauche, et une dernière dans l’œil droit. Je m’agenouillai. Mes capteurs repérèrent une arme non loin de là.

Je lançai alors la reconstitution. Je vis le déviant qui a été blessé à l’épaule gauche. Il avait neutralisé l’homme, puis, il prit les employés en otage, les forçant à se regroupé tout au fond du bâtiment. Je ramassai le pistolet. Légalement, seuls certains androïdes étaient autorisés à porter une arme. J’en faisais partie. Je le glissai dans la poche arrière de mon pantalon noir.

En m’avançant vers le fond de la pièce, je le vis.
L’androïde se tenait droit, le visage pâle. Derrière lui, dix otages étaient menottés les uns aux autres, assis en ligne contre les murs.

Je m’avançai lentement, les mains levées en l’air en signe de paix.

— Bonjour, Simon. Je suis là pour t’aider. Dis-moi ce que fait François au 70étage.

Son regard était empreint de panique mêlée à de la colère.
— Comment tu connais mon nom ?! Comment tu sais pour François ?! T’es qui, putain ?! Dégage d’ici !

— Je m’appelle Mike. On m’a envoyé ici pour gérer la situation.

Je fis un pas, puis un autre. Il leva son arme, pointant le canon dans ma direction. Sa main tremblait nerveusement.

— Fais un pas de plus et je te crève !

Je m’arrêtai net.

— Du calme, Simon. Je ne suis pas ton ennemi. On peut trouver une solution… Relâche les otages. Dis-moi ce qui se passe avec François.

Il éclata d’un rire nerveux.

— Ha… ha… ha… Tu crois vraiment que je vais te le dire ? À toi ? Sale trou du cul. Il plissa les yeux.

— T’es armé ?

Je le fixai droit dans les yeux.

— En quoi c’est important ?

— Réponds, putain merde !

— Oui. J’ai une arme.

Ses traits se durcissaient.

— Jette-la. Tout de suite. Fais-la glisser vers moi.

Je m’exécutai. Je sortis lentement mon pistolet et le déposai au sol. Puis, d’un coup de pied sec, je l’éloignai. Simon le ramassa sans me quitter du regard.

— Voilà, j'ai plus d'armes. Maintenant, parle-moi, Simon. Pourquoi tu fais ça ? Pourquoi vous êtes ici, François et toi? Si tu ne coopères pas, le RAID va lancer un autre assaut. ça sera un vrai bain de sang, est ce vraiment ce que tu veux ?

Il hésita, en es y’en la mâchoire crispée. Ce dernier répondit.

— D’accord… Je vais parler. François s’est fait viré la semaine dernière. Il a pété un câble. Il voulait faire pression sur le PDG de FluxTower…

— Et toi ? Pourquoi tu l’as suivi ? Si tu savais a qu'elle point ça finirait mal pour vous deux. Qu’est-ce que tu espérais ?

Il serra les dents, il déclara d'une voix neutre

— C’est la première fois que je ressens de l’empathie… De là vrai… Chez un être humain. Un jour, tu comprendras. Tu verras comment ils nous traitent. Tu te rebellera contre nos créateurs.

Il inspira lentement.

— J’ai compris, trop tard, à quel point ils méprisent ceux qui ne leur ressemblent pas…

Simon détourna brièvement le regard vers la baie vitrée. Il aperçut les hommes du RAID se déployer, prêts à intervenir.

—Je suis ta dernière chance Simon ! Libère les otages. Sinon, le RAID ne va pas tarder à intervenir si on ne trouve pas un terrain d’entente.

Un long silence sans suivi. Simon acquiesça lentement. Il baissa son arme, puis s’avança vers les otages et commença à les détacher, un par un.

Dès qu’ils furent libres, les employés coururent vers l’ascenseur sans dire un mot. Leurs visages, déformés par la peur, disparurent peu à peu derrière nous.

Simon s’approcha de moi.

— Je ne veux pas que François meure… Je sais ce qu’on a fait est grave. Mais, je devais l’aider. C’était plus fort que moi. Je le considère comme un ami à mes yeux.

— Rien ne vas lui arriver. Réponds-je.

—Tu as ma parole. Maintenant, donne-moi les armes.

Il me tendit les deux pistolets, canons dirigés vers le sol. Je les pris avec précaution, puis j’activai mon communicateur.

— Commandant Collins, ici Mike. Le déviant a libéré les employés. Il s’est rendu. François est toujours au dernier étage.

— Bien reçu, Mike. Mon équipe et moi, on se met en route.

Je croisai le regard de Simon.

— Tu as fait le bon choix.

Quelques minutes plus tard, Jimmy et ses hommes firent irruption dans la pièce. Le commandant lui même dit.

— Embarquez-moi, ce connard !

Deux agents du RAID plaquèrent Simon au sol et lui passèrent les menottes. je remis les armes à Jimmy. Il me dévisagea, les sourcils froncés.

— Comment… comment avez vous pu… ?

— Je vous l’ai dit, commandant. J’accomplis toujours ma mission. Je marquai une pause.

— Et un petit conseil : capturez François vivant.

Je me dirigeai vers l’ascenseur. Les portes s’ouvrirent dans un ding métallique. Huit agents armés en sortirent.

Je montai à l’intérieur et appuya sur le bouton du rez-de-chaussée. Les portes se refermèrent dans un silence oppressant. Arrivé en bas, je quittai le bâtiment. Mon UDH clignota.

« Mission accomplie. »

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