44. La vraie plainte
Maman, ce soir je prends la même côte que toi, celle que tu n’as jamais monté.
Il fera presque nuit et malgré les lampadaires de la rue, je pourrai distinguer quelques étoiles. Le froid me fera souffler de la fumée blanche dont les particules mouillées se répandront sur mon visage. J’arriverai près du portail, je sonnerai. On me demandera ce que je fais là, et je dirai que je viens porter plainte. J’entendrai un bip suivi d’un clic métallique. J’approcherai à pas sûrs mais lents, le cœur battant. Ce sera un homme qui m’accueillera. Il sera grand et brun. Plus vieux que moi. A peine. Il aura déjà écouté d’autres histoires de la sorte. Il notera sur son vieil ordinateur chaque détail que je lui livrerai. Des détails morcelés, déconnectés. Des impressions plus qu’un récit. Je bégaierai. Je balbutierai. Je perdrai mes mots. Il attendra que je reprenne. Il posera ses questions à la fin. Des questions brutales auxquelles j’aurai du mal à répondre.
Puis je donnerai son nom.
Ronan Nonancourt.
Sa date de naissance. Son adresse. Son numéro de téléphone.
Je relirai le procès verbal en tremblant.
Se présente spontanément en nos locaux Madame NONANCOURT Hélène, née le 23 mars 1990 à Bordeaux, de nationalité française, demeurant 127 rue du Manège à Bordeaux.
Madame NONANCOURT nous déclare :
« Je me présente en vos locaux afin de signaler les violences sexuelles que j’ai subies de la part de mon oncle paternel, Ronan NONANCOURT, alors que j’étais mineure, entre mes six ans et mes dix-sept ans. Les faits ont eu lieu principalement au domicile familial ainsi qu’au domicile de mon oncle. Je précise notamment qu’un des faits les plus marquants s’est déroulé lors d’un séjour en Italie alors que j’étais adolescente. »
Je me forcerai à relire chaque mot. Le même dégoût dans la bouche.
En me tendant le papier imprimé, le policier lèvera la tête vers moi. Et dans ses yeux je lirai quelque chose.
Je comprendrai qu’il me croit.

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