Les anonymes
À chaque fois, je comptais. En dessous de huit, c’était pour moi un échec.
Après m’être acquitté de mes vingt-deux euros, je pris les deux serviettes et les jetons. Les jetons ne me serviraient pas, je ne buvais que de l’eau. Et le moins possible, il s’agissait de ne pas avoir la vessie pleine.
J’allais toujours dans la même allée du vestiaire, au fond, près de la sortie de secours, là où il n’y avait pas de passage. J’ôtai d’abord mon manteau, mes chaussures et mes chaussettes, puis mon pull et mon t-shirt et enfin mon pantalon. Je ne portai pas de sous-vêtement.
Un homme âgé, assis au loin, m’avait regardé. Un jour, ça serait moi : je n’avais rien dissimulé.
Je nouai une serviette bleue autour de ma taille et me dirigeai vers les douches. Je me relavais toujours en arrivant.
C’est encore mouillé et un peu tremblant que j’entrai dans le hammam. La vapeur chaude me pénétra immédiatement. La buée m’obligea à mettre mes lunettes sur mon front. Mon corps tout entier se relâcha. J’allai vers un petit espace à l’écart. Comme il n’y avait personne, je pus faire quelques étirements. Mes doigts frôlèrent le plafond, les os de mes mains et de mon dos craquèrent, ma respiration calée sur le rythme de mes mouvements.
De la vapeur recommença à sortir des caniveaux au sol, et aussitôt, la température remonta, la buée s’intensifia. Des silhouettes passaient dans la brume blanche, l’une d’elle se rapprocha, et après quelques instants, elle posa sa main sur mon torse, délicatement. Je n’en fus pas surpris, ça se passait toujours comme ça. Je ne distinguai rien de son visage. Je décollai la main, doucement. La silhouette repartit dans le brouillard.
C’est le corps détendu et l’esprit vidé que je me dirigeai vers la grande pièce du hammam, celle où il y avait du monde.
Il y en eut. Je naviguai entre les corps, sentant leurs peaux chaudes et mouillées frôler la mienne, n’entendant que leurs souffles et le son de certains gestes. Mes yeux s’habituaient.
Il y avait les trentenaires. Nous nous ressemblions tous : des corps sculptés par les heures de musculation, une pilosité soigneusement entretenue, quelques tatouages, souvent un anneau à l’oreille. En les voyant, je me voyais.
Il y avait les jeunes, moins nombreux, plus fins, plus timides aussi. Mais leurs yeux, grands ouverts, trahissaient leurs désirs. Je leur plaisais.
Et il y avait les autres. Ceux dont les mains se baladaient sans autorisation, ceux qui palpaient mes fesses ou mes pectoraux. Ceux que parfois, je devais pincer pour être libéré.
Je me faufilai donc, en cherchant les visages à travers la vapeur. J’en reconnus quelques-uns (devenais-je un habitué ?), j’en ignorai la plupart. Au fond, des corps étaient emmêlés. Je ne regardai pas. Je m’assis sur le banc, entre le mur et un corps mat. Les cuisses étaient musclées et poilues. En remontant, je devinai des abdominaux, des pectoraux qui semblaient fermes, des tétons percés. Il posa sa main sur ma cuisse. Je frémis sous la caresse, j’appuyai la tête sur le carrelage, me redressai en soupirant. Il comprit mon signal et sa main glissa sous ma serviette, je réagis sous ses doigts doux, agiles. Il appuya son épaule contre la mienne, puis sa tête. Nos cheveux se frottèrent et très vite, nous nous embrassâmes.
Il mit sa main sur ma nuque et exerça une légère pression. Je connaissais bien évidemment ce message. J’écartai sa serviette, et commençai. Il m’accompagna avec sa main, je sentis ses doigts parcourir mes cheveux, sa douceur me faisait frémir. À peine une minute plus tard, j’avalai tout.
Un.
J’eus froid en sortant du hammam. Je m’essuyai rapidement en allant vers les jacuzzis. Trop de monde. Je retournai au bar.
On me regarda. On me regardait souvent. À trente-sept ans, je savais marcher, tenir mes épaules, toucher mon ventre ou ma moustache quand il le fallait et comme il le fallait, pincer légèrement mes lèvres, jouer avec mes lunettes. Ces codes m’habitaient autant que je les habitais.
J’arrivai en haut du deuxième escalier, celui où on ne pouvait se croiser qu’en se frôlant. C’est là que je le vis. Il marchait doucement. Son dos large me captivait, autant que l’arrière de ses mollets. Il s’appuya sur un mur. Je le humai en passant devant lui, il ne sentait que le savon. Je remarquai que lui aussi portait des lunettes.
J’errai dans les couloirs, je regardai à peine. Les portes des cabines s’ouvraient, se refermaient. Je n’y allais presque jamais : à quoi bon venir ici pour recréer l’intimité d’une chambre ? Je voulais être exposé.
J’entrai dans la pièce du fond. C’était un enchevêtrement de corps, debout, accroupis, à genoux. L’air brûlait, les râles se superposaient aux soupirs, une peau claquait. Je retrouvai cette odeur : la lessive mêlée à la transpiration et au sperme. Je m’en emplis les poumons.
Un garçon passa sa main sur mon épaule. Ses grands yeux criaient que je lui plaisais. J’hésitai à peine une seconde avant de l’embrasser. J’avais encore le goût du précédent dans la bouche. J’espérai qu’il le sentirait. Sa langue descendit sur moi, sur mon cou. Puis elle s’attarda sur les poils de mon torse, puis sur mon nombril. Il s’agenouilla. Des mains parcouraient mon dos, ma nuque, mes fesses. Ce n’étaient pas toujours des mains, mais je laissai faire. Après tout, j’avais moi aussi été ces mains.
Je relevai le garçon juste à temps. Je l’embrassai, je glissai vers son cou, son épaule et puis, je me perdis dans ses aisselles, je voulais tout : le goût, l’odeur, la sensation des poils. Je n’entendais plus rien, je ne voyais plus personne. Je le mordis. Tout d’un coup, je sentis plusieurs jets de liquide chaud sur ma cuisse, je le regardai, il s’excusa « Putain, avec ce que tu viens de me faire, je ne pouvais plus tenir ». Je touchai le liquide gâché sur ma cuisse.
Deux.
À peine s’était-il écarté que deux mains puissantes me plaquèrent contre le mur. Je tentai de me retourner, il m’en empêcha. Au même moment, ses doigts humides glissèrent entre mes fesses, je les accueillis. Son parfum était fort, tenace. Quand il entra, je n’eus pas mal, au contraire. Ses lèvres, ses mains, ses mouvements, tout se conjuguait implacablement. Debout, les mains et la tête contre le mur froid, je m’étais abandonné. Alors, je revis, tout proche, le garçon à lunettes qui me fixait. Je n’osai pas lever ma main vers lui. Heureusement, je ne pus distinguer son expression. Que pouvait-il penser en me voyant ainsi.
Dans mon dos, les mouvements étaient plus saccadés, le souffle plus court. Je le laissai finir. Je ne l’avais pas vu.
Trois.
Quand je rouvris les yeux, le garçon à lunettes était parti. Je le comprenais. Je restai immobile quelques instants, face au mur. Je voulais qu’on m’oublie.
Je réussis à quitter la pièce malgré les gestes insistants sur moi, les mains froides, moites. Dans un couloir, je croisai mon reflet dans un grand miroir. J’avais tout pour moi : mon corps, mon visage, mon allure, et pourtant j’étais là, couvert de la sueur des autres et plein du sperme d’un inconnu.
Je redescendis lentement les deux étages. L’air devint plus humide, la lumière plus forte. Je passai devant les douches. Comme d’habitude, je ne les utilisai pas. Je voulais que chacun sache qu’il n’était pas le premier, qu’il sente les précédents. J’étais sali. Il m’en fallait plus.
Je laissai la vapeur m’envelopper. Dans le fond du hammam, je reconnus la silhouette et les lunettes à travers la fumée. Je voulus l’éviter et pourtant je marchai vers lui. Il n’y avait plus qu’un corps accroupi entre nous. Maintenant, j’espérai qu’il tourne la tête, qu’il me voie, qu’il me voie autrement.
Le mouvement des corps nous sépara et je le perdis dans la brume. Je me laissai tomber sur le banc, dans un angle, la tête dans mes mains. J’avais chaud, très chaud. Une main caressa mes cheveux, j’en eus la chair de poule. La main dut le sentir, alors elle descendit sur mon dos, et plus bas. Je relevai la tête. Son corps était mince, imberbe, je ne vis pas son visage noyé dans le brouillard blanc. Il mit sa deuxième main sur ma tête, il gratta. Je frissonnai malgré la chaleur extrême. Je devinai son sexe, face à moi. Il accompagna ma tête, je ne résistai pas, évidemment. Il sentait le savon.
Je le laissai mener. Brusquement, il bloqua ma tête, ses poils frôlaient mon nez. Je n’ouvris pas les yeux. Cette fois, je ne pus tout avaler, je sentis le liquide couler sur mon menton que je n’essuierais pas.
Quatre.
Quand il s’écarta, je me figeai de honte en voyant le garçon à lunettes, appuyé sur le mur, juste en face de moi. Je devinai le mouvement de sa tête qui descendait sur moi. Il partit.
Je ne le revis pas en sortant du hammam.
Je remontai les deux étages. La musique tapait. Les mecs se bousculaient dans les couloirs, la plupart des portes de cabines étaient fermées. C’était l’heure de pointe.
Alors, je pénétrai dans le couloir noir, là où il n’y avait pas de lumière, juste la musique, juste les odeurs. Et les mains. Les mains sur moi, sur mes fesses, mon torse, mon ventre, les caresses, les palpations, le contact des corps flasques, froids. Je ne m’opposai à rien, à personne.
Au fond, dans un angle que je connaissais trop bien, je pris du lubrifiant que j’étalai généreusement entre mes fesses. Je m’appuyai contre le mur en me cambrant, le front sur mon avant-bras, les yeux vers le sol sale. C’était l’instant où je ne réfléchirais pas, où je ne verrais pas, où je ne serais pas vu.
Le premier contact était toujours le plus lent à venir, après, quand ils avaient compris, ça s’enchaînait.
Je n’attendis pas longtemps.
Cinq.
À peine une seconde de répit.
Six.
Je sentais le liquide chaud sur mes cuisses, je débordai.
Sept.
J’étais un paillasson.
Et puis une main chaude serra mon épaule, avec douceur. Je sentis les poils d’un torse frôler mon dos. Des lèvres sur ma nuque. Je me redressai un peu, ma respiration s’accéléra. Sa langue parcourut mon cou, joua avec l’anneau doré de mon oreille. Je sentis la paire de lunettes sur l’arrière de mon crâne. Une pointe apparut dans mon estomac, je fermai les yeux et me laissai aller contre lui.
— Ça va ?
Il avait parlé doucement, dans un souffle qui avait chatouillé mon oreille. Je me collai plus fort à lui, je sentais sa serviette mouillée sur mes fesses et ses poils sur mon dos.
— Comment tu t’appelles ?
Je ne mentis pas.
— J’ai envie de toi, Jean.
En me parlant ainsi, il brisait la règle implicite du silence qu’imposait le lieu. Je sentis sa serviette glisser. Il ne cessa pas d’embrasser mon cou et mes oreilles. Je serrai ses mains que je maintenais plaquées sur mon torse. Mes jambes ne me tenaient plus, il me tenait. Je ressentais chaque mouvement, chaque centimètre. J’haletai en me mordant la lèvre. Il mit une main sur mon visage, il caressait ma moustache. Je mordis ses doigts. Je ne lui cachai rien.
Il se contracta, moi aussi. Son souffle chaud était sur mon oreille. S’il n’avait pas été là, je serais tombé. Si je n’avais pas été là, il serait tombé.
Huit.
Il resta immobile quelques minutes. Son menton posé sur mon épaule. Autour de nous, le noir et les soupirs.
— On va prendre une douche ?
Il avait parlé un peu plus fort, j’avais mieux distingué sa voix.
— Attends un peu.
Je me retournai, et toujours dans le noir, je l’embrassai. Ses lèvres étaient sèches, il était moite et sentait la transpiration et le savon. Nos lunettes s’entrechoquèrent, nous en rîmes. Il me serra, je léchai son cou, juste sous l’oreille. Il frissonna. Je passai ma main sur ses cheveux courts, je le sentis sourire contre mes lèvres.
Qui était-il ?
C’est moi qui proposai de prendre une douche. Il ne lâcha pas ma main pendant que nous remontions vers la lumière entre les corps moites. Je le suivis, je n’osai pas le regarder.
Il se retourna en haut de l’escalier.
Je me souviens encore du frisson que j’ai ressenti à ce moment-là. Quand je t’ai vraiment vu pour la première fois. Je venais d’avoir trente-sept ans et pourtant, j’étais désarmé. Ton regard dans cet escalier m’a immédiatement dit que tu ne serais pas dupe, qu’il ne servirait à rien que je pince ma lèvre ou que je passe une main sur mon oreille. Tu n’as pas lâché ma main, jusqu’en bas. Nous avons tellement ri dans cette douche. Combien de temps y sommes-nous restés ? Quand nous sommes sortis, il n’y avait presque plus personne. Tu m’as proposé d’aller diner. J’ai évidemment accepté.
J’ai suivi chacun de tes mouvements pendant que tu te rhabillais, je sais que tu le sais. Tu me regardais aussi.
Nous avons à peine mangé, mais nous avons parlé, de nous, de tout. Nous avions le même âge, les mêmes références.
Tu m’as parlé de ton travail, de tes créations. Je regardais tes mains. Ces mains que je regarde chaque jour depuis trois ans.
Oh, tout n’a pas été parfait, loin de là. Je suis retourné là-bas quelques fois, je continue à faire des conneries, tu le sais très bien. Et tu n’es pas tout blanc non plus, mais ça m’est égal.
Je ne suis pas parti.
Thomas.

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