Chapitre 11

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La passerelle du vaisseau d'Archibald était gardée par deux hommes en armure confédérée standard. Ils le laissèrent passer sans un mot. Archibald l'attendait sur le pont principal, les mains dans le dos, l'uniforme impeccable.

— Capitaine. Je suis content que vous ayez décidé de vous joindre à nous.

— On m'a convaincu que c'était la bonne décision, dit Kael.

Archibald le regarda une fraction de seconde de trop.

— Bien. On part dans deux heures. Installez-vous.

Il repartit vers le couloir sans attendre.

Kael posa son sac dans la cabine qu'on lui avait assignée et s'assit sur la couchette. Il sortit discrètement le petit émetteur que Léopold lui avait glissé dans la main avant qu'il parte. Assez puissant pour traverser la coque d'un vaisseau. Assez discret pour ressembler à n'importe quoi d'autre.

Il attendit.

Le vaisseau bougea deux heures plus tard, exactement comme prévu.

Kael se leva et commença à explorer les couloirs.

Il trouva le sas de lancement au niveau inférieur. Une porte renforcée, deux gardes, et derrière la porte une chaleur légèrement différente du reste du vaisseau, la chaleur sourde des systèmes actifs autour d'une charge.

Il continua à marcher sans s'arrêter.

De retour dans sa cabine, il alluma l'émetteur et transmit les coordonnées.

Il resta assis sur la couchette un moment. Le vaisseau d'Archibald. Le vaisseau de l'homme qui avait laissé Fynn mourir dans un brouillard orange pendant qu'il tenait une position qu'il avait déjà décidé d'abandonner.

Il s'allongea et attendit le bruit de l'abordage.

Il n'eut pas à attendre longtemps.

Le signal arriva sur le terminal de Siana comme une coordonnée ordinaire.

Elle ne dit rien. Elle montra l'écran à Djoké. Djoké hocha la tête.

L'Enthomos modifia son cap.

Kael avait compté quatre gardes entre sa cabine et le niveau inférieur. Il en neutralisa trois avant que le quatrième ait le temps de comprendre ce qui se passait. Il descendit l'escalier de service sans se presser, les bruits du vaisseau autour de lui, le bourdonnement des moteurs qui couvrait ses pas.

Le sas de lancement était au bout du couloir.

La porte était ouverte.

Archibald l'attendait à l'entrée, seul, les mains dans le dos. Derrière lui, la salle ronde baignait dans une lumière rouge qui montait du sol en métal perforé, des filaments rouges qui découpaient l'espace en lignes basses et dures. Au centre de la salle, la passerelle menait au silo. La bombe était là-dedans. Kael ne pouvait pas la voir mais il sentait la chaleur des systèmes actifs autour d'une charge stabilisée.

Archibald le regarda arriver sans bouger.

— Je me demandais combien de temps il vous faudrait.

— Pas longtemps, dit Kael.

Archibald s'écarta de la porte pour le laisser entrer.

Kael entra dans le sas.

— Vous saviez depuis Primis, dit Kael.

— Depuis les quartiers militaires, oui. Vos trois compagnons ne sont pas aussi discrets qu'ils le pensent. Et vous aviez besoin de monter. Alors on s'est arrangés tous les deux sans avoir à en parler.

Kael regarda la passerelle derrière lui. Le silo. La lumière rouge sur le sol.

— Votre famille, dit-il. Des générations à servir la confédération.

Quelque chose changea dans le visage d'Archibald.

— Des générations à mourir pour elle. Soldats, procureurs, soldats encore. Ma famille a perdu plus d'hommes dans cette guerre que la plupart des planètes frontalières n'en ont jamais eu. Et pour quoi. Pour maintenir un équilibre que personne ne veut vraiment. Pour protéger un statu quo qui arrange les chanceliers et tue les autres.

— Alors Olius vous a convaincu qu'il valait mieux tout brûler.

— Olius m'a convaincu qu'une main ferme valait mieux que cinquante ans de négociations qui n'aboutissent jamais. Une main ferme et juste. La confédération et l'empire gérés par des hommes qui ont vu ce que la guerre coûte vraiment. Ma famille ne sera plus les chiens de guerre d'une institution qui préfère la paix aux dépens des autres.

— Et Eden. Les armées dessus. Les hommes qui y meurent.

— Des soldats. C'est leur métier.

— Fynn n'était pas soldat.

Archibald ne répondit pas

Le couloir derrière Kael vibra légèrement. Puis un son sourd, profond, le son d'un éperon de diverium qui mordait dans une coque.

L'abordage.

Archibald regarda par-dessus l'épaule de Kael. Trois silhouettes dans le couloir. Siana en tête, Djoké derrière elle, Léopold en dernier.

Il les regarda entrer dans le sas un par un.

Il sortit sa lame.

Djoké pivota immédiatement vers le couloir. Des pas qui approchaient, plusieurs paires, les gardes qui convergeaient vers le sas. Il se plaça dans l'embrasure, tonfas dehors, et attendit.

— Léopold, dit Kael.

Léopold traversa la salle, longea la courbe du mur, et s'engagea sur la passerelle vers le silo sans se retourner.

Kael et Siana se placèrent face à Archibald sur la passerelle.

Le premier garde arriva dans le couloir.

Djoké ne lui laissa pas le temps de s'arrêter. Le garde s'effondra dans l'embrasure. Djoké enjamba le corps et avança d'un pas dans le couloir pour bloquer l'angle.

Deux autres. Formation serrée, épaule contre épaule, la largeur du couloir exploitée comme un avantage.

Djoké ne recula pas.

Dans le silo, Léopold posa ses lunettes sur le bord d'un panneau et se pencha sur le cylindre. Ses mains suivaient les câbles, ses yeux lisaient les schémas depuis sa mémoire. Il connaissait chaque composant. Il les avait conçus.

De l'autre côté de la porte, le métal résonnait. Des impacts sourds, réguliers. Des lames contre des lames, des corps contre des cloisons. Il ne regardait pas. Il travaillait.

Archibald se battait comme quelqu’un qui n’a pas besoin de gagner. Il occupait le centre de la passerelle et ne cherchait pas à en finir. Kael sentit ça dès la première passe.

La lumière rouge montait du sol et découpait leurs silhouettes par le bas. Les lames captaient les filaments rouges et les renvoyaient en reflets sombres sur les murs courbes de la salle.

Dans le couloir, Djoké reculait d'un pas.

Pas parce qu'il perdait. Parce que le cinquième garde venait d'arriver et que le sixième était visible au fond du couloir. Il les laissa entrer dans l'embrasure, un à la fois, et fit ce qu'il avait à faire.

Ses épaules pesaient.

Il continua quand même.

Léopold trouva la première anomalie après trois minutes.

Un câble de déclenchement secondaire qui ne correspondait pas à ses schémas. Pas mal installé. Quelqu'un qui savait ce qu'il faisait l'avait placé là. Mais ce n'était pas le sien.

Il s'arrêta.

De l'autre côté de la porte, un impact plus fort que les autres fit vibrer la cloison. Puis le silence d'un instant. Puis ça reprit.

Léopold récupéra ses lunettes et regarda plus loin.

Le détonateur principal. Le circuit de stabilisation. La cellule de diverium au centre.

Il posa les deux mains à plat sur le bord du berceau d'arrimage.

Archibald sourit.

Kael ne comprit pas pourquoi.

Léopold sortit du silo.

Il traversa la passerelle sans courir, ses lunettes dans la main, et s’arrêta derrière Kael et Siana.

— Elle est fausse. La cellule de diverium est vide. Le détonateur est factice. Cette bombe, ce n’est pas la mienne.

Archibald baissa sa lame.

Il regarda Kael. L’homme qui lui avait fait confiance, qui avait défendu ce choix contre Siana, qui avait serré sa main. Il n’y avait pas cruauté dans ce regard.

Il avait raison sur eux depuis le début.

Kael le frappa au visage.

Un seul coup, direct, sans préparation. Archibald ne bougea pas, il avait anticipé, ou il encaissait bien, les deux peut-être.

Il se redressa. Une goutte de sang sur sa lèvre. Il la sentit avec la langue et regarda Kael.

— Ceux qui veulent que quelque chose soit vrai travaillent pour vous sans le savoir. C'est la seule chose que j'ai eu à comprendre.

Il frappa une fois. Le pied dans le sternum, sec, violent. Kael alla à terre.

Il le regarda depuis là où il était, debout, les mains dans le dos à nouveau.

Siana prit Kael par le bras et le remit sur pied.

Il respirait mal.

— On part, dit Siana.

Ils coururent.

Le couloir, l'escalier, le pont principal. Les gardes restants reculaient ou ne bougeaient plus. Djoké les rejoignit à mi-chemin, le manteau trop petit sur les épaules, les tonfas rentrés.

L'Enthomos était accroché à la coque par son éperon, la rampe ouverte, les moteurs en veille chaude.

Kael monta le premier. Siana. Djoké.

Un bruit de capsule de lancement derrière eux.

Le sas de secours tribord du vaisseau d'Archibald venait de s'ouvrir. Une capsule de survie s'éjecta dans le vide, petite, rapide, déjà loin.

Léopold.

Djoké la regarda rétrécir. Il n'y avait rien à dire.

Il monta à bord.

L'Enthomos se détacha de la coque et accéléra.

Personne ne parla pendant les premières minutes. Le vaisseau d'Archibald rétrécissait dans le hublot arrière, ses lumières qui s'effaçaient progressivement dans le vide. Quelque part entre Altis et Eden, les forces d'Olius et Varek se bloquaient mutuellement le passage pour justifier leurs absences. Deux hommes qui avaient prévu chaque pièce du dispositif depuis le début, y compris l'équipage de l'Enthomos.

Puis Eden apparut par le hublot avant.

Pas comme sur la carte de navigation de Kael où elle pulsait en vert, pas comme dans les discours d'Olius où elle était une plaie mal refermée entre deux puissances. Elle était là, entière, et elle brûlait.

Kael ne dit rien. Il regardait le spectacle d'Olius.

Ça commença par le pôle nord. Une lumière différente des autres, plus intense, qui se dilata peu à peu sur la surface comme une tache d'encre dans de l'eau. Les réserves de diverium qui explosaient en chaîne, chaque gisement qui déclenchait le suivant, la réaction que Léopold avait construite et qu'Olius avait utilisée. Le vert de la planète cédait au rouge des flammes, une couleur par-dessus l'autre, lentement, irréversiblement.

Autour d'Eden, les deux flottes.

Les vaisseaux confédérés et impériaux réunis en orbite, les armées qui s'étaient positionnées comme Olius l'avait prévu, comme Varek l'avait prévu, comme personne sur ces vaisseaux ne l'avait prévu. Les boucliers d'éther tombaient les uns après les autres au fur et à mesure que les réserves de diverium explosaient en dessous. Les vaisseaux sans défense. Les explosions qui se succédaient dans le silence du vide.

Kael pensa à sa main droite.

Il l'avait serrée deux fois.

Siana se leva.

Elle fit deux pas vers le hublot et s'arrêta. Elle posa sa main sur son couteau en regardant Eden brûler, les mâchoires fermées, et elle ne dit rien parce qu'il n'y avait rien à dire qui aurait changé quoi que ce soit à ce qui s'était passé et à ce qui ne s'était pas passé.

Djoké était debout derrière les deux sièges, les bras le long du corps. Le manteau tirait sur ses épaules. Il ne bougea pas pendant longtemps.

Eden brûlait.

L'Enthomos s'éloignait. Décroché du vaisseau d'Archibald, il s'enfuyait dans le vide comme un parasite qui avait fini par tuer son hôte.

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