45. Rose de Noël

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L’hellébore noir envoie un message précis : « Mettez fin à mes tourments. ».

°°°

Aux aguets, Micah espère voir la crinière blonde de son camarade à chaque fois qu’il passe une rue. Alors qu’il bouscule des passants sur le trottoir, il prend à peine le temps de s’excuser. Leurs reproches peuvent clairement attendre. Le brun resserre les bretelles de son sac qui brinquebale sur son dos et continue sa course. Aucun signe de Kaïs. Il est parti si vite !

Le regard dangereux de son camarade refait surface dans son esprit et un mauvais pressentiment lui tord brutalement le ventre. Ne fais pas de bêtises.

Soudain, il aperçoit une chevelure blonde plantée juste devant une petite maison au jardin broussailleux. Les yeux des deux adolescents se croisent et ne se lâchent plus. Le souffle de Micah se coupe. Une quinzaine de mètres les séparent mais ce n’est plus vraiment Kaïs que le brun observe. On dirait… un animal. Le dos de son ami se courbe et ses mains se posent sur le sol pendant que ses lèvres laissent apparaître des canines aiguisées. Si Micah avait déjà remarqué que les dents du lycéen avaient cette forme particulière, cette fois-ci l’entièreté de sa dentition semble s’être dangereusement allongée. Le brun se surprend à reculer vivement d’un pas devant ce spectacle. Fuis ! Le jeune homme inspire un grand coup avant de museler son instinct. À ce stade, Micah ne sait pas vraiment si une Maîtrise de l’Esprit Animal provoquerait un tel comportement. Le pouvoir que Kaïs ne contrôle absolument pas – est-il seulement au courant qu’il possède cette faculté ? – renvoie une aura redoutable.

La Mutation... Micah secoue la tête. Impossible. Même s’il se comporte comme un animal, son camarade ressemble toujours à un humain. De plus, cet art maudit a été perdu depuis des siècles. Pour se rassurer, le jeune homme met les singularités du Kaïs sur le compte de la puissance de son don. C’est évident qu’avec les immenses capacités physiques et intellectuelles du lycéen, ce dernier ne pouvait pas avoir une pauvre petite Maîtrise à la noix.

Micah doit se reconcentrer sur son ami. Ou ce qu’il en reste, pense-t-il, la mâchoire serrée. Pendant qu’il s’avance prudemment vers le blond dont les feulements rauques font s’interroger les riverains, Micah avale difficilement sa salive. Qu’est-ce que tu as, Kaïs ? Lorsque les grognements de l’enkidien s’intensifient, l’adolescent lève doucement la main en signe de paix et s’oblige fermement à continuer de marcher. Ce serait mentir que de dire qu’il n’a absolument pas peur de se faire arracher un bras.

Alors qu’il ne se trouve plus qu’à un mètre du fauve, Micah n’a pas le temps d’articuler un seul mot que Kaïs bondit au-dessus du portail rouillé de la maison. Sérieusement ? Pendant que Micah essaye de trouver un moyen de rejoindre son camarade qui a déjà couru à travers la pelouse jaunie, ce dernier se positionne face à la porte de la bicoque. Kaïs ! Arrête tes conneries !

Pestant contre le lycéen, Micah ouvre précautionneusement le portique sur le point de tomber en poussière et se faufile à l’intérieur de la propriété. Si le jardin extérieur ne vend pas du rêve, il en est de même pour la maison qui n’a pas été épargnée par le temps. La peinture a été réalisée à la va-vite, certaines tuiles du toit se sont écrasées sur l’escalier sale de l’entrée et quelques éclats de verre se trouvent encore sur le rebord de la fenêtre du premier étage.

Micah frissonne. Je n’aime pas ça les maisons hantées ! Et ça a tout l’air d’en être une ! L’adolescent inspire un grand coup pour se donner du courage et avance vers la porte, déterminé à récupérer Kaïs avant que celui ne fasse…

BAM.

Mais non. Mais non, de non de non !

Micah aurait pu le prédire. Le fauve vient de défoncer le battant d’un grand coup de pied. Les deux mains du brun s’écrasent sur son visage. On est fichus. Micah regarde avec désespoir son ami se glisser à l’intérieur de l’habitation.

L’adolescent lève la tête vers le ciel et pousse un énorme soupir. Je vais le buter. Il adresse une prière rapide à Enki puis suit, à contrecœur, le même chemin que l’animal sauvage.

Lorsque la poussière de la pièce lui agresse la gorge, il ne peut ignorer l’odeur de transpiration et de crasse qui assaillent ses narines. Il couvre immédiatement son visage du haut de son pull pour se protéger pendant qu’il cherche Kaïs dans la pénombre. Il sort son portable de sa poche pour y voir plus clair mais, devant l’écran éteint, Micah se rappelle que la batterie de l’appareil l’a lâché plusieurs heures auparavant. Super.

Certaines fenêtres ont été barricadées pourtant le bois sec et usé par le temps laisse entrevoir quelques filets de lumières. Au sol, la moquette est arrachée, des assiettes ont été négligemment jetées au sol, rejoignant ainsi d’autres brisures d’objets que Micah ne saurait identifier. Lorsque ses pas crissent sur les éclats, le jeune homme ignore avec courage les petits couinements de peur des rats qu’il vient de déranger. Enki, si je m’en sors vivant, laisse-moi trucider Kaïs.

Un énorme bruit sourd fait sursauter le lycéen. Allons bon, quoi encore ? Le jeune homme plisse les yeux et avance toujours aussi prudemment. Considérant l’état du sol, tomber à l’étage du dessous n’était clairement pas exclu. Son pied droit butte contre un obstacle, envoyant une onde de douleur le long de sa jambe. Aïe ! C’est quoi ça ? Vacillant sur ses appuis, il se baisse pour tâtonner ce sur quoi il s’est cogné et comprend à la forme rectangulaire que c’est une trappe. Ouverte. Qui conduit sûrement à la cave dans laquelle il aurait pu s’écraser s’il avait fait un pas à gauche.

Pendant que Micah évalue ses chances de survie, des feulements de rage résonnent plus bas. Il se mord la lèvre pour s’empêcher d’hurler. Évidemment qu’il est allé là-dedans !

Ses doigts rencontrent le bois sec d’une marche mais celle-ci lui laisse un souvenir douloureux. Une longue écharde s’ancre dans la peau de son index et plusieurs de ses petites sœurs se nichent dans ses deux paumes.

— Aïe ! Mais c’est pas vrai !

Submergé par des émotions qu’il ne peut plus retenir, Micah a envie d’exploser en larmes. Sa raison lui hurle de s’enfuir de là pendant que son angoisse le pousse à s’inquiéter pour Kaïs qui n’est clairement pas dans son état normal. Qu’est-ce que Léana aurait fait à sa place ? Il n’a même pas le courage de répondre. Le jeune homme expire profondément tout en essayant de se concentrer sur l’important ; sortir de là au plus vite.

Alors Micah, le cœur au bord des lèvres, fait l’effort de poser à nouveau ses mains sur l’escalier et commence à descendre dans un endroit encore plus sombre que le rez-de chaussée.

L’adolescent essaye de se retenir de vomir quand une odeur de soufre, d’excréments et de sang s’infiltre dans sa bouche. Complètement aveugle, il se fie à son ouïe et à son toucher pour essayer de se mouvoir dans l’espace. Il faut qu’il trouve les murs de la pièce. Ainsi, il aura peut-être moins de risque de se blesser en tombant ou en se cogner s’il suit leur direction. Ses mains tremblantes trouvent avec difficulté ce qu’il cherche mais cette petite victoire le rassure un petit peu. Les grondements de son camarade le guident vers un endroit à gauche que Micah finit par atteindre petit pas après petit pas. Soudain, il entend des craquements inquiétants venir vers lui. Il recule immédiatement. Il est coupé dans son geste par une pression que l’on exerce sur sa poitrine. La voix rocailleuse de Kaïs retentit tout près de lui :

— Prends-le. J’m’occupe de trois autres, crache-t-il avec grande difficulté.

Par réflexe, les mains de Micah viennent soutenir ce que son camarade lui colle sur la poitrine. Ses doigts rencontrent des poils collés entre eux, d’autres sont humides mais c’est lorsque la petite boule commence à miauler de désespoir que le jeune homme comprend qu’un petit chaton a élu refuge dans ses bras. Trop surpris pour demander des comptes au blond, Micah se concentre sur le chemin du retour. Il sécurise le fragile animal contre lui avant chercher à tâtons le mur de la pièce. Allez, allez ! Une fois son guide retrouvé, l’adolescent se met prudemment en marche, la gorge serrée. Et, lorsque sa paume rencontre - enfin - quelque chose de familier, il n’hésite pas à l’enclencher.

Le filament de l’ampoule produit une étincelle, le verre éclate et la vieille chaudière au fond de la pièce explose.

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