56. Harpie féroce

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L’aigle représente la domination ou le pouvoir impérial.

°°°

Un petit sourire au coin des lèvres, Edwin écoute son unité se chamailler à propos du bar dans lequel ils vont se retrouver. Le commandant inspire profondément pendant que les derniers rayons du soleil caressent sa peau abimée. Plus que quelques minutes et ses soldats seront libres de vaquer à leurs occupations pour la soirée. Une nuit qui s’annonce plus que mouvementée à en croire les paroles de certains.

Se penchant légèrement vers le pied des murailles, le gradé laisse son regard se promener sur les marchands qui rangent précautionneusement leurs étals, les touristes qui se pressent vers les restaurants huppés d’Oikos et les familles qui viennent chercher leurs enfants à l’école. Alors que ses traits se peignent de mélancolie à la vue d’un gamin dans les bras de son père, les doigts d’Eli se glissent discrètement dans sa main. Puis un murmure résonne dans son oreille :

— Tu viens boire un verre avec nous ? Ça fait longtemps qu’on n’est pas sortis ensemble…

Edwin caresse le dos de la main du benjamin en hochant discrètement la tête. Il n’a pas besoin de suivre le châtain des yeux pour savoir que ce dernier s’éloigne de lui en bondissant joyeusement sur les pavés. Il lève la tête vers le ciel, camouflant son sourire affectueux. Tss, Eli…

Soudain, une voix étrangement familière éclate tout près de lui :

— Repos, soldats ! Merci pour votre service, mon unité va prendre le relai.

D’un geste aussi gracieux que rapide, Edwin fait volte-face, dégaine ses deux lames jumelles et plaque l’une d’elles contre la gorge de Zhao pendant que l’autre bloque sa nuque. Son ancien supérieur lui fait l’affront de rire tandis que son sang coule lentement sur l’acier des sabres d’Edwin. Le nouveau commandant ne se laisse pas démonter :

— Tu as été banni, traître, siffle-t-il haineusement. Je devrais te tuer sans te donner le temps de te justifier.

— Ouh. Je vois que le pouvoir t’enivre comme il a corrompu bien du monde avant toi, ô chevalier blanc ! se moque Zhao en écartant lentement du doigt la lame de son cou. Fais attention à toi, il me semble que tu n’as pas pris ce détail en compte, fait mielleusement l’ex-commandant en pointant ses décorations.

Edwin baisse les yeux sur l’épingle de Lieutenant-colonel qui décore le poitrail de son interlocuteur. Comment ? Comment a-t-il pu être promu ? Il a délibérément provoqué l’enlèvement du troisième Prince ! Je l’ai vu faire, l’Impératrice l’a vu à travers mes souvenirs ! Ses lèvres se serrent pour cacher son incompréhension tandis qu’il fait signe à ses soldats d’aller voir ailleurs. Il manque le regard peiné d’Eli qui ne peut résister à la poigne de ses camarades l’entraînant vers une soirée endiablée.

De son côté, Edwin se laisse, malgré lui, tirer à l’écart par un Zhao souriant. La main du nouveau lieutenant-colonel sur son épaule le dégoûte. Aussi, à peine a-t-il rangé ses armes que le brun se dégage de la poigne de son nouveau supérieur :

— Qu’est-ce que tout cela signifie ? aboie-t-il au mépris de la hiérarchie.

— Ah, Edwin. Calme-toi. J’ai simplement égaré la note explicative qui devait t’être transmise, pardonne-moi, ment Zhao, un petit sourire sur les lèvres. Je croyais que ton unité et toi étiez assez… liés pour que tu sois au courant.

Le commandant serre les dents à la mention évidente de sa relation avec Eli. Toutes ses forces se concentrent sur sa volonté de ne pas céder à l’envie d’éclater la tête de Zhao contre les pavés de la tour Est, quand bien même le mériterait-il amplement.

— Parle, grince Edwin en croisant les bras sur ta poitrine. Comment as-tu fait pour t’en sortir après avoir pratiquement organisé l’enlèvement d’un des membres de la famille impériale ? Comment as-tu pu pactiser avec les Sauvages ? Les attentats de décembre ne t’ont pas suffi ?

— Ton patriotisme est plaisant, siffle Zhao en s’accoudant sur le mur, le regard posé sur le lointain. Il est si intense qu’il aurait été difficile pour toi de supporter le plan de l’Impératrice.

— Qu’est-ce que tu racontes ?

— Le Prince n’a jamais été enlevé, soupire son interlocuteur. Comment as-tu pu croire que l’Impératrice, aussi puissante qu’elle soit, ait laissé agir les Sauvages sous son nez ?

— Personne n’est infaillible !

Edwin sait très bien que cet argument ne tient pas lorsqu’on l’oppose à la Couronne. Sa pensée se confirme dès que le rire gras de Zhao emplit l’air. Et si je te jetais du haut de la tour, tu ferais toujours autant le malin, espèce de débile ?

— Le Prince a été conduit par les nôtres dans les prisons souterraines d’une ancienne base militaire sur ordre de l’Impératrice, révèle le lieutenant-colonel avec un plaisir non dissimulé. Passer quinze ans dans les Contrées Humaines, c’est trop ! Jamais on aurait cru qu'il s'attacherait autant à la culture de ces étrangers, à leur mœurs sans ambitionner de connaître notre culture, notre peuple ; sa terre natale ! Il y a été placé pour sa protection, pas pour qu'il s'entiche de ces insectes ! Si son absence s’était prolongée, il n’aurait jamais été considéré comme un héritier légitime aux yeux du peuple ! Surtout après les événements du bal d’Hiver ! Tous les nobles de l’Empire ont vu à quel point il était gauche, mal à l’aise et non éduqué ! Une véritable honte. Le Prince Atrée l’a même surpris à s’épancher auprès d’un autre en public !

Edwin baisse les yeux, incapable de réfuter ces faits. Il est de notoriété publique que les Princes sont soumis à un code de conduite très strict. Des consignes qui ont, malheureusement, été largement ignorées par le troisième héritier lors du bal de décembre. Celui-ci n’a, ni accordé d’attention aux Gouverneurs des Provinces, ni salué proprement l’Impératrice, ni félicité son propre frère pour sa réussite. Aux yeux des nobles présents, ce comportement a été jugé comme insolent, orgueilleux et indigne du rang d’héritier de l’Empire.

Le fait que Micah se soit visiblement entiché d’un garçon qui n’a pas été choisi par l’Impératrice a fait vibrer la capitale d’inquiétude. On a murmuré que l’héritier cherchait, par ce geste, à mettre un terme à la suprématie de la dynastie Oikos. Pire, qu’il est devenu un espion pour le compte des Contrées Humaines. Ce climat de défiance envers la famille impériale a créé une opportunité parfaite pour les Sauvages. Ces anarchistes n'ont qu'un but : démanteler l'Empire pour rendre leur liberté aux Provinces. Comme si ces régions pourraient devenir indépendantes ! Elles ont besoin du soutien financier et politique de la Couronne ! Poussé par cette volonté séparatiste, le groupe de terroristes a commencé à lancer de nombreuses attaques sur les Terres Centrales.

Oikos, la capitale impériale, a été protégée au prix de longues semaines de surveillance. Mais Ash, l’autre grande ville de la région, située plus au Sud a essuyé pas mal de dégâts. Quelques membres du Cercle des Protecteurs ont été dépêchés pour éteindre les incendies, restreindre les inondations et faire cesser les fortes tempêtes. Mais cela n’a pas suffi pour sauver la centaine de civils qui y ont laissé la vie.

Même s’il le voulait, Edwin ne peut pas défendre le comportement passé du troisième Prince. Le Palais porte encore les conséquences des actes de ce dernier. Aussi, le militaire préfère changer de sujet :

— Et alors quoi ? demande-t-il en reportant son regard du Zhao. Pourquoi lui a-t-elle fait subir une telle torture ?

— Si tu étais un traître et un idiot, tu pourrais considérer cela comme un lavage de cerveau, soupire le nouveau promu. J’appelle ça… Du pur génie. Un isolement dans de telles conditions ; sans lumière, eau et nourriture, aurait détruit le mental de n’importe qui. En plus d’atténuer la personnalité du Prince et son affection dérangeante pour les Contrées Humaines, cela l’a rendu plus sensible aux suggestions, sourit-il. J’aurais pu lui dire que les moutons sont bleus qu’il m’aurait cru sur parole, faible comme il était, rit tranquillement Zhao. En le façonnant, dès la sortie de son enfermement, à l’image d’un véritable Prince de l’Empire, il est devenu beaucoup réceptif à nos règles et nos coutumes sans être importuné par d’autres… intérêts.

Edwin se souvient des premières nuits qu’il a passées à garder les quartiers de l’héritier. Les crises de larmes, les hurlements causés par des cauchemars trop réalistes et les crises de panique du membre de la famille impériale ont fait partie de son quotidien. Qu’aurait-il pu faire pour soulager son protégé ? Il a, par plusieurs fois, toqué à la porte pour demander au potentiel futur souverain si tout allait bien. Et ce Prince-là n’a pas peur de lui dire non.

Alors, dès qu’Edwin sait qu’il est affecté aux rondes de nuit près des quartiers impériaux, il emmène un jeu d'échecs avec lui. La proposition d’une partie fait toujours plaisir à l’adolescent qui se réveille, malgré lui, des heures avant l’aurore.

Une fois, alors que le prince se sentait particulièrement mal, Edwin lui a poliment offert de l’écouter. Mais l’intéressé a immédiatement refusé. Puis, après plusieurs nuits compliquées, Micah s'est enfin décidé à ouvrir la bouche. C’est pendant ces discussions nocturnes qu’Edwin a appris le nom du garçon avec lequel l’héritier s’est affiché au bal d’Hiver.

Kaïs.

Quelques anecdotes comprenant des surnoms impensables, des conversations en haut d’arbres et des courses poursuites ponctuées d’injures ont ramené un sourire sur le visage du noble. Puis, ses traits se sont tordus, des larmes ont commencé à couler le long de ses joues et il lui a révélé qu’il l’avait tué, se croyant sous l’emprise du pouvoir du second héritier. Foutue Maîtrise du Sang, avait pensé le militaire en observant tristement la mine défaite du prince.

Revenant au présent, Edwin refuse de céder du terrain à un Zhao beaucoup trop content de le coincer :

— L’un est mort, déclare- t-il sèchement. Qu’a-t-elle fait de l’autre ?

— La fille ?

Que Zhao sache exactement de quoi il parle en dit long sur les informations qui circulent entre l’Impératrice et lui. Le commandant regarde son supérieur hausser les épaules d’un air nonchalant :

— Si elle ne l’a pas déjà tuée, ça ne saurait tarder.

Rompu aux pratiques de la souveraine de l’Empire, Edwin ne peut se dire surpris par cette déclaration. Pourtant, son cœur se serre pour le Prince.

— ­Elle s’est bien fichue de moi avec cette promotion, murmure-t-il, presque pour lui-même. Pourquoi me garder dans le noir ?

— Tu es le plus droit de tous, ô chevalier blanc, siffle Zhao en s’inclinant maladroitement. Bien sûr que tu allais tout faire pour sauver le Prince… Et ainsi lui faire croire qu’il avait bel et bien été enlevé. L’Impératrice a bien sûr gardé un contrôle sur ton esprit et sur ton sang au cas où tu déciderais de te poser des questions. Mais maintenant que le troisième fils est enfin rentré dans les rangs… Ah, quelle intelligence, votre Majesté !

— Bordel.

L’injure lui échappe. Son interlocuteur éclate d’un rire cruel. Écœuré, Edwin baisse la tête pour résister à l’envie d’envoyer Zhao s’écraser au pied des murailles d’un coup de pied bien placé. Il attend patiemment que le lieutenant-colonel ait fini de se gausser avant de lui annoncer qu’il prend congé. Ne fais pas d’erreur qu’il pourrait te faire regretter.

Mais à peine a-t-il fait quelques mètres que le ton menaçant de Zhao arrête sa course :

— Je te conseille d’être bien prudent avec le petit Eli Cadlin, murmure-t-il en regardant ses ongles. Maintenant que l’Impératrice est au courant de ce qu’il se passe dans ta tête, une erreur et…

Edwin se retourne pour regarder le lieutenant-colonel tracer une ligne sur son cou :

— Couic. La mort est si vite arrivée, tu sais, crache-t-il. Alors, Commandant Tillan, fais bien attention à tes choix. Il se pourrait qu’ils soient scrutés par plus de monde que tu ne le penses.

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