61. Petit-duc nain

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La chouette symbolise la réflexion.

°°°

Micah descend les escaliers tranquillement. Enfin. Il a attendu que la plupart des lycéens soient sortis pour pouvoir se déplacer sans marcher sur les pieds des gens qui cherchaient à attirer son attention. Encore aujourd’hui, il ne comprend pas la fascination qu’il provoque chez ces humains. Je suis si intéressant que ça ? Au risque de se montrer prétentieux, il sait qu’il est – malheureusement - très apprécié par sa classe. Mais de là à provoquer une émeute dans les couloirs du lycée, faut pas abuser. Peut-être leur a-t-il beaucoup manqué ? Bien sûr. Il lève les yeux au ciel, dépité par sa propre stupidité et manque de se manger le sol parce qu’il est incapable de dévaler les marches sans les regarder.

Se rattrapant in extremis d’une agile main sur la rampe, il se mord la lèvre pour s’empêcher de murmurer un juron qui aurait fait la fierté de Kaïs. Mais, quelque part à l’arrière de son crâne, le rire de ce dernier retentit fièrement. TaChut.

Alors qu’il continue de se diriger vers la sortie, le noble jette un coup d’œil rapide derrière lui. Cette fois, son équilibre est assuré par ses doigts qui glissent sur la rambarde. Fidèle au comportement qu’elle a eu toute la journée, Akali le suit d’une allure nonchalante. Depuis qu’elle a franchi les grilles du lycée, elle ne s’est pas fendue d’un seul sourire. Quand on connaît les merveilles de la Province de l’Air, il existe très peu de raisons de s’extasier à la vue des Contrées Humaines. Surtout quand on se contente d’observer le comportement absolument stupide de certains de ses habitants. Micah a remarqué la retenue dont l’enkidienne a fait preuve pendant ces longues heures. Elle qui aurait sûrement voulu dégager tous les lycéens trop proches de lui, elle n’a pas éructé un seul mot. Tu n’es pas seule. Crois-moi ; y en a que j’aimerais envoyer sur Mars. En tant que sujet de l’Empire, Akali craint pour le Prince de sa Nation et c’est tout à son honneur. Mais, à rester stoïque comme ça, des filles de sa classe l'ont prise pour sa petite amie. Micah lâche un soupir exaspéré. Je comprends pourquoi tu perdais patience si vite, Kaïs. Et pourquoi Léana était aussi terrifiée de m’approcher dans ces moments-là. Que ces hyènes tentent de la bousculer ou manifestent leur jalousie inconvenante, le flegme naturel d’Akali les a vite calmées.

À l’image de ces adolescentes dont il ne connaît - et ne veut pas connaître - le nom, ses hallucinations ne l’ont pas lâché de la journée. Le matin, il a ignoré le spectre de Kaïs qui s’était appuyé contre le portail, son habituel sourire carnassier sur le visage.

T’as une sale tête, tronche de givre, a commencé l’intéressé.

S’en sont suivi des piques plus stupides les unes que les autres. Mais toutes incluaient, immanquablement, les champs lexicaux de la glace et du feu. À croire que j’étais beaucoup trop habitué aux insultes de ce fichu malpoli.

Une fois que son esprit avait épuisé toutes les insultes qui auraient pu appartenir à la bouche insolente d’un certain blondinet, l’illusion avait fini par le laisser tranquille.

Puis, vers dix heures, l’alter ego de Léana s’est manifesté en haut des escaliers.

Au bord d’une crise d’angoisse.

Caché au plus profond de son être, son instinct l’a supplié d’aller vers elle, de grimper quatre à quatre et de la prendre dans ses bras pour la rassurer. Micah resserre sa poigne sur la rambarde.

À Oikos, il s’est répété pendant des heures qu’il avait oublié l’affection qu’il portait à la jeune femme, qu’il n’aurait jamais fait le poids face à Kaïs dans le cœur de Léana, qu’il était prêt à prendre un nouveau départ sans elle.

À Oikos, il s’est brodé un voile mental. Un voile qui le préserve des distractions, un voile qui lui permet de se concentrer sur son seul but : être un prince digne de l’Empire Enkidien. Voilà pourquoi il est né, voilà le destin qui lui est réservé. Les mailles de cette barrière ne tolèrent pas la faiblesse de son âme face à des souvenirs. Il doit renvoyer une image de force, de confiance. Ses ténèbres n’ont rien à faire dans son champ de vision. Elles appartiennent au passé pendant que lui s’avance vers son futur.

Espèce d’imbécile.

Face à cette Léana tremblante, perchée sur cet escalier, son cœur s’est emballé. Pourtant fermement enchaînés au fond de son être, ses sentiments se sont libérés de leurs fers. Il aurait voulu crier son béguin pour elle, hurler qu’il n’avait toujours pas accepté la mort de Kaïs et de s’effondrer en larmes parce qu’il n’a pas les épaules pour supporter toute la pression pesant sur les épaules d’un héritier.

Pendant un instant, son masque de perfection s’est craquelé. De ces lézardes auraient pu s’échapper bien plus que son impuissance face aux tours que lui joue son esprit. L’habitude aidant, le tissu de son voile s’est immédiatement restauré.

Heureusement.

La mâchoire du prince se contracte. Pourquoi cette illusion là lui a-t-elle semblé beaucoup plus réelle que toutes celles que son esprit a invoquées ? Micah inspire profondément. C’est cet endroit. Il est revenu ici pour se confronter à la puissance de ses souvenirs. Il est plus qu’évident que certains d’entre eux allaient rendre le processus de guérison ardu.

Micah sait que ces chimères ne sont pas réelles. Elles ne sont qu’une reproduction de ses désirs coupables, une fable qui l’accompagne tous les jours, un moyen pour lui d’ignorer la solitude et la tristesse qui plantent quotidiennement leurs griffes dans les poumons. Pourtant, aussi imaginaires soient-elles, le cœur du prince se déchire un peu plus à chaque fois qu’elles apparaissent.

L’héritier déglutit malgré sa gorge serrée et remonte la bretelle de son sac. Arrête d’y penser. Kaïs est mort. Léana est partie. Ils ne reviendront pas.

Soudain, une détonation.

BOUM.

Cinq mètres devant lui, une jeune femme vient de se cogner à une des portes vitrées du lycée. Le choc lui fait lâcher son longboard qui roule lentement jusqu’à Micah.

Par politesse, le noble se baisse pour ramasser la planche. Sans qu’il ne s’en rende compte, ses doigts caressent les fissures, les éclats de peinture manquants à l’objet. Quelque part, son inconscient lui hurle qu’il connaît ce skate. Malheureusement, cette voix n’atteint pas la partie consciente de son cerveau.

Il s’approche de l’humaine, espérant qu’elle ne s’est pas blessée :

— Tu vas bien ?

Micah ignore le fait que la silhouette de l’adolescente ressemble intensément à Léana. Il néglige le fait que ses cheveux roux exultent ce parfum si familier et que ce sac à dos, il l’a vu tous les jours pendant des mois. Son esprit se laisse recouvrir par son voile protecteur.

Son corps, lui, ne réfléchit pas.

Son souffle se coupe, ses pupilles se dilatent. Sa bouche s’ouvre imperceptiblement.

Et, lorsque l’inconnue se retourne, tous les sens du brun se concentrent sur elle. Il ne voit, ne sent, n’entend plus qu’elle.

— Micah…

La planche tombe de la main du brun. Non. Ce simple murmure vrille les oreilles du garçon. Les cris déchirants de son cœur qui ne bat plus que pour elle emplissent son cerveau. Non. Il plaque ses mains sur son crâne pour atténuer le bruit. Non. Stop. Ses yeux se ferment, ses sourcils se froncent.

Un accroc dans le voile.

Une fissure dans son masque.

C’est impossible.

Dans sa tête, l’image de Léana perd de sa netteté et s’efface, comme gommée par un vent mauvais. Les fils du tissu se renouent. D’autres traits remplacent ceux de la rousse. Le gris de ses iris tire sur le noir, le feu de ses mèches s’éclaircit, son doux sourire s’étire dans un rictus moqueur. Les craquelures s’estompent. Micah ouvre les yeux.

Ce n’est pas toi.

Tu n’es pas réelle.

Le visage d’une blonde aux yeux noirs se superpose à celui de Léana. Les deux faciès s’entremêlent, se confondent jusqu’à ce que Micah ne puisse le supporter. Les ongles du prince s’enfoncent dans son cuir chevelu. Cela n’atténue pas la torture que lui inflige son corps.

— ­Mon Prince ?

Micah sursaute lorsque la main d’Akali se pose sur son bras. Les yeux écarquillés, il l’observe, terrifié. Les traits de la noble se muent en ceux de la blonde puis en ceux de Léana. De plus en plus vite, les images changent, se déforment pendant qu’un bourdonnement résonne en lui. Ce n’est pas ton visage. Son regard se tourne à nouveau vers la lycéenne au sol. Sa respiration s’accélère. Tu n’es pas réelle. Tu es partie, tu n’es plus là.

Noyé dans ce supplice mental, Micah se jette sur la poignée de la porte. Fuis. Il n’y a plus que cette solution. Un dernier regard qui ne l’aide pas à séparer l’illusion d’une possible réalité et il s’élance au dehors.

Libre.

Et couvert de chaînes.

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